George Grant ou le destin américain du Canada
Au Québec, on invoque George Grant pour établir un contraste avantageux entre le Canada anglais, menacé d’absorption par les États-Unis, et le Québec, protégé par sa culture et sa langue. Ce sympathique philosophe et théologien, lecteur de Leo Strauss et de Simone Weil, a pensé à rebours de son temps, dès 1965 dans un lamento célèbre, la disparition du Canada comme projet de pays, happé par l'Empire techno-libéral américain. Cet article donne suite à une entrevue portant sur George Grant à l'émission Questions d'actualité de Radio VM.

Une figure méconnue du Canada anglais, le penseur George Grant, a surgi soudain dans les médias québécois en 2025. Des chroniqueurs d’un tabloïd montréalais[1] se sont ainsi réclamés de son essai Lament for a Nation, publié en 1965, pour souligner combien le Canada, ayant renoncé à la défense de son bien propre, s’est lové dans la culture et l’économie américaines[2]. Le mépris et les sarcasmes jetés par le président Trump à l’encontre du Canada, ravalé au statut de futur 51e état américain, et du premier ministre fédéral, rétrogradé en gouverneur, ont mis en lumière l’indéfinition existentielle du placide Dominion, qui semble se satisfaire d’être une pâle copie de son imposant voisin du Sud. Au Québec, on invoque George Grant, tel un bijou sorti de son écrin, pour établir un contraste avantageux entre le Canada anglais, menacé d’absorption par les États-Unis, et le Québec, protégé par sa culture et sa langue. Ce sympathique lecteur de Leo Strauss et de Simone Weil, né à Toronto en 1918, décédé en 1988, a consacré sa vie à l’enseignement de la théologie et de la philosophie. Il a, dans son œuvre, médité les conséquences de la technique sur notre vision du monde et les limites du libéralisme. Son essai de 1965 lui a apporté la notoriété, et sa critique du libéralisme de John Rawls l’a fait connaître à l’étranger. Souvent affublé des qualificatifs de « red Tory », Grant a pensé à rebours de son temps la disparition du Canada comme projet de pays, tombé sous l’emprise de la technique et du libéralisme. C’est sous l’intitulé Est-ce la fin du Canada ? Lamentation sur l’échec du nationalisme canadien qu’est parue en 1988 la traduction française de l’ouvrage.
Un lamento sur la perte irrémédiable d’un grand bien
Toute traduction comporte une part de trahison, selon l’adage italien ; rendre parfaitement le sens qu’attache une langue à des mots dans une autre tient parfois de la prouesse. Or, en anglais, le terme « lament » évoque aussi l’élégie, la complainte, le chant funèbre. D’ailleurs, dans son essai, Grant s’explique sur le choix du mot « lament » : « Se lamenter est pousser un cri à la mort ou à l’agonie d’une chose aimée. Cette lamentation pleure la mort du Canada en tant qu’État souverain. Les lamentations ne sont pas courantes à l’âge du progrès, parce que la plupart des gens pensent que la société marche en avant vers de meilleures choses. La lamentation ne consiste pas à se complaire dans le désespoir ou le cynisme. Dans la lamentation sur la mort d’un enfant, il y a non seulement de la douleur et du regret, mais aussi la célébration d’un bien. » Toutefois, remarque ensuite Grant, le désespoir absolu dans lequel le mal peut nous plonger enlève à l’homme éploré la possibilité même d’écrire. Le paradoxe de la littérature de l’absurde réside en ce que des écrivains tels que Ionesco et Beckett ont multiplié les pièces de théâtre et les romans. Entre le désespoir qui pousse au suicide et le stoïcisme des saints devant la destruction du bien se placent ceux qui, tel que Grant, « ont peut-être entendu les propositions des saints, quoique sans savoir qu’elles sont vraies. » En somme, le terme « lament » pourrait être traduit par ce mot italien importé dans la langue française, lamento, usité en musique pour désigner les chants plaintifs, marqués par la douleur de la perte. « Le lamento, écrit Grant, origine d’une condition commune à la majorité des hommes, puisque nous nous situons entre le désespoir et la certitude absolue. »
Si Grant évoque dans son texte le théâtre de l’absurde ainsi que l’air mélancolique « la memoria di quel bene » qui retentit dans Les noces de Figaro de Mozart, c’est que la disparition du Canada en tant qu’État souverain tient de la tragédie. Celle-ci s’est déroulée pendant les années critiques de 1957 à 1965, qui correspondent à la fulgurante ascension au pouvoir fédéral des progressistes-conservateurs de John Diefenbaker, puis à leur déconfiture non moins rapide, au profit des libéraux de Lester B. Pearson. Mais qui, aujourd’hui, parmi les jeunes générations, et de surcroît les moins jeunes, a la moindre souvenance des événements marquants de ces lointaines années ? Au Québec, le culte d’une « Révolution tranquille » mythifiée empêche souvent le souvenir approfondi et l’enquête historique honnête sur ces années. Cependant, ainsi que le souligne Grant : « Même dans un continent trop dynamique pour entretenir la mémoire, il peut être néanmoins salutaire de célébrer la mémoire », quand bien même il s’agirait de se lamenter sur une issue inexorable, comme la disparition du Canada.
Les années Diefenbaker et la chute de la souveraineté canadienne
Pour bien saisir ces années critiques, retournons à l’année 1957. À la surprise générale, un avocat venu de l’ouest, John Diefenbaker, réussit à déloger les libéraux fédéraux, au pouvoir sous la houlette de Mackenzie King et de St-Laurent depuis 1935, pour prendre la tête d’un gouvernement minoritaire, d’obédience progressiste-conservatrice. Diefenbaker transforma cette petite victoire en succès triomphant lors d’un scrutin anticipé en 1958, qu’il remporta avec une majorité écrasante, de 208 députés, la plus conséquente de toute l’histoire du Dominion. Sa vision d’un Canada unifié construit sur de nouvelles infrastructures et un Grand Nord parvenu à l’autonomie a semblé séduire les électeurs des deux « nations ». On doit à Diefenbaker quelques décisions notables : il a joué un rôle déterminant dans l’exclusion de l’Afrique du Sud du Commonwealth, l’adoption de la Déclaration canadienne des droits en 1960 qui célèbre, entre autres choses, la suprématie de Dieu, la famille et les « valeurs morales et spirituelles », l’octroi du droit de vote aux Autochtones. Sous sa gouverne, un Canadien français, Georges Vanier, accéda pour la première fois au poste de gouverneur-général. Cependant, ces accomplissements ne sont pas à l’origine du lamento de Grant.
Dès 1957, Diefenbaker prit une décision lourde de conséquences : faire entrer le Canada dans l’organisation unifiée de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), laquelle place les forces canadiennes en cette matière sous un commandement étatsunien basé au Colorado. Cette décision revenait à accepter que le Canada, au nom de la défense commune orchestrée par le NORAD, hébergeât sur son territoire des ogives nucléaires américaines contre les menaces soviétiques. L’alignement sur les États-Unis entraîna aussi le gouvernement Diefenbaker à annuler un projet d’avion supersonique en 1959, qui devait fournir à l’armée un avion canadien de grande sophistication. C’est ce même gouvernement qui a demandé à Washington d’introduire au Canada des missiles intercepteurs de type Bomarc, capables de porter des ogives nucléaires. Ceux-ci seraient placés à North Bay en Ontario et dans les Laurentides québécoises (La Macaza). Cependant, le gouvernement Diefenbaker n’avait pas vraiment statué sur la présence de ces ogives en sol canadien, et l’installation de ces missiles, vite révélée par les médias, déclencha un vif débat sur l’opportunité pour le Canada de s’abriter sous un parapluie nucléaire américain.
La crise des missiles de Cuba fragilisa encore plus le gouvernement Diefenbaker. Cette crise, qui précipita les États-Unis et l’URSS dans une confrontation près de se muer en conflagration nucléaire, avait été provoquée par la nouvelle que les Soviétiques avaient commencé à déplacer à Cuba des rampes de lancement et des missiles balistiques pouvant atteindre les États-Unis. Le président John Kennedy imposa le 22 octobre 1962 un blocus naval contre l’île et ordonna que le NORAD se mît en état d’alerte, en donnant à Diefenbaker un préavis d’à peine une heure et demie. Celui-ci, en froid avec le président américain, et son ministre des Affaires étrangères, Howard Green, ne donnèrent pas aussitôt suite à l’ordre d’alerte. L’assentiment de Diefenbaker se manifesta tardivement, le 24 octobre 1962, tandis que les navires soviétiques partis pour Cuba venaient de faire demi-tour. Il n’en fallait pas plus pour convaincre l’opinion publique au Canada de l’indécision et de l’anti-américanisme de ce gouvernement inconstant.
Quelques mois avant la crise des missiles, le gouvernement Diefenbaker avait déjà perdu des plumes auprès de la population : en juin 1962, son parti remporta de justesse un gouvernement minoritaire, talonné par les libéraux dirigés par Lester B. Pearson, un diplomate habile qui avait décroché le prix Nobel de la paix pour son rôle clé dans la crise du canal de Suez en 1957. Les Américains piqués par l’indécision du Diefenbaker au sujet des missiles Bomarck et de la crise de Cuba prirent leur revanche. Lors d’une conférence de presse à Ottawa tenue en janvier 1963, un général du Pentagone critiqua ouvertement le gouvernement Diefenbaker pour son attitude en matière de défense. Le gouvernement d’Ottawa rappela sur-le-champ l’ambassadeur américain à Washington. La pagaille éclata au cabinet conservateur à Ottawa. Lester B. Pearson, qui flaira la bonne affaire, obtint des Communes un vote de censure. Pendant la campagne électorale, Diefenbaker s’évertua à rallier les électeurs à sa vision du « One Canada », qui ne séduisait plus ni les financiers de Bay Street ni une part appréciable des Québécois, qui avaient déjà donné, en 1962, leurs suffrages au lieutenant québécois du Crédit social, l’inénarrable Réal Caouette. Pearson remporta finalement les élections d’avril 1963 avec un gouvernement minoritaire et, sans surprise, à la toute fin de l’année, les ogives nucléaires équipèrent désormais les missiles controversés en sol canadien.
Grant écrivit son lamento en réaction à la chute du gouvernement Diefenbaker, qui enterrait de façon consternante les velléités du Canada d’agir comme un pays indépendant, dans un domaine aussi vital que la défense en pleine guerre froide sous menace nucléaire. D’où aussi le ton de l’ouvrage, où se mêlent l’indignation, la colère, la moquerie, l’adjectif assassin, dont Grant écorche volontiers les élites économiques et bien-pensantes du Canada. Celles-ci ont claironné à l’unisson leur dédain à l’endroit de l’avocat de Saskatchewan à leurs yeux péquenaud, malhabile, peu subtil, que les libéraux, promoteurs depuis longtemps du raccordement économique et militaire du Canada aux États-Unis, eurent vite fait de chasser du pouvoir. Si Grant consacre les premiers chapitres de son lamento à relever sans merci les erreurs de jugement et les inconséquences du gouvernement Diefenbaker, il le fait non sans une certaine sympathie, voire avec la commisération d’un petit-fils pour les égarements d’un grand-père fantasque. Il est toutefois moins tendre avec les libéraux, dépeints comme des girouettes sans scrupules, prêts à vendre le Canada pour un plat de lentilles, quitte à américaniser le pays par des politiques qui enrichissent les milieux financiers et comblent d’aise les intellectuels progressistes. Une des têtes de Turc ciblées par Grant est C.D. Howe, un natif du Massachusetts qui a émigré en Nouvelle-Écosse avant d’entrer au gouvernement de Mackenzie King en 1935. Passant d’un portefeuille à l’autre dans les cabinets King et St-Laurent jusqu’en 1957, Howe a conçu une politique industrielle misant sur l’intégration du Canada à l’économie américaine, si bien que l’Ontario était devenu une extension du Michigan. Grant accuse Howe et la classe des ministres, des fonctionnaires, des industriels qui ont mis en œuvre cette politique d’avoir annexé le Canada au capitalisme américain, et de cautionner ainsi la satellisation du pays. Grant foudroie également Mackenzie King, trop prompt à subordonner les intérêts du Canada à ceux des États-Unis en matière de politique étrangère et de défense.
Cependant, le Canada pouvait-il faire autrement, se demande Grant ? Deux options se présentaient au Canada, soit suivre la voie de Castro à Cuba, c’est-à-dire créer un régime socialiste remonté contre les États-Unis, soit celle qu’avait tracée le général de Gaulle, établissant une politique d’indépendance nationale basée sur l’accroissement des capacités autonomes de la France sur les plans militaire, technique et culturel. Autant la première option était irréaliste, puisque les États-Unis n’auraient jamais toléré un Cuba nordique, autant la deuxième n’a pu se matérialiser sociologiquement, puisque les classes économiques canadiennes, selon Grant, se sont internationalisées après la Seconde Guerre mondiale, promptes à sacrifier la patrie sur l’autel de leurs intérêts pécuniaires. Cette élite a ainsi adhéré pour l’essentiel à un credo antinational.
Le Canada, société succursale de l’Empire technologique américain
La fatalité qui condamne le Canada à tomber dans l’orbite américaine n’est toutefois pas uniquement attribuable aux maladresses des conservateurs canadiens et à la duplicité complice des libéraux. Les quatre premiers chapitres du livre de Grant traitent en réalité de considérations secondaires, alors que la cause principale de l’américanisation du Canada se trouve ailleurs. Le lamento grantien fournit à vrai dire une interprétation philosophique de ce phénomène et de l’intention fondatrice du Canada.
Dès le chapitre 1, Grant affirme que cette intention consistait à créer, au nord du 45e parallèle, une société plus « ordonnée et stable que l’expérimentation libérale des États-Unis. » Il s’agit d’une société où il existait encore une notion partagée de la « vie bonne » qui se cristallisait dans l’esprit de loyauté et l’allégeance aux traditions. Il définit ainsi le Canada comme une entreprise précaire, née du désir unissant deux peuples originaires, « Français et catholique, Britannique et protestant », de ne point se fondre dans la « Grande République ». Grant nomme ainsi les États-Unis, champions d’une espèce de libéralisme radical, que Grant qualifie de lockéen, en référence au père moderne du libéralisme anglais, John Locke.
Selon cette doctrine, les individus sont les détenteurs de droits naturels qui les fondent à tolérer l’existence d’un gouvernement, aux fins strictes de mieux assurer leur liberté naturelle et de protéger la vie et la propriété de chacun. La société procède des individus et ne constitue dès lors qu’un arrangement de commodité qui doit être restreint quant à ses pouvoirs et strictement commis à la maximalisation des libertés des uns et des autres en garantissant l’ordre public et la sûreté des personnes, des contrats et des biens. En somme, la société et ses institutions sont des instruments au service des individus, de leurs passions et désirs qu’aucun principe, bien ou vertu de nature publique ne devraient modérer. Les institutions se modèlent sur l’évolution de l’industrie, de la science et des mentalités et s’adaptent donc aux œuvres du progrès, dont la marche, indéfinie, ouvre un horizon illimité de nouvelles libertés, que matérialisent les avancées de la technique et du capitalisme. Dans « la religion du progrès » qu’épouse le modernisme libéral, celui-ci vise sans cesse « l’émancipation des passions », une force motrice que rien ne doit arrêter, sauf si les dégâts qu’elle cause deviennent excessifs. L’individu libéral apparaît comme un être sans dette ni appartenance, qui n’aurait pas à se restreindre pour satisfaire les exigences de la vie bonne ou un bien consubstantiel à une quelconque communauté qui le dépasse, qu’il s’agisse de l’État, de la nation, d’une Église ou d’une plus petite communauté.
Or les conservateurs, selon Grant, restés fidèles à certains acquis de la pensée prémoderne, cultivent plutôt les appartenances héritées, la loyauté à la patrie et le sens de l’honneur. Ils défendent plus volontiers la préséance du bien de la collectivité sur les passions individuelles et préfèrent l’ordre public et la tradition à la liberté et à l’expérimentation. Alors que le libéralisme lockéen dresse avec âpreté les libertés individuelles contre les menaces collectives, le conservatisme, du moins celui qui a uni le Canada britannique et le Canada français en 1867, incline à la défense aussi bien des nations que des individus et accepte que la collectivité vienne à la rescousse du bien public contre les abus privés. Si le libéralisme célèbre l’expressivité individuelle, dût-elle heurter les mœurs, le conservatisme conçoit néanmoins que celles-ci soient policées, empreintes de décence et de modestie. Le Canada est issu d’une ambition conservatrice qui le prédisposait, selon Grant, à recevoir plus favorablement les projets du socialisme que les États-Unis. Ce sont les conservateurs qui ont mis en place une politique nationale pour protéger le marché intérieur canadien et des institutions vouées au bien public, comme la Banque du Canada, Hydro Ontario, Radio-Canada.
Cependant, l’alliance conservatrice qui a donné naissance au Canada reposait sur des bases fragiles. Canadiens anglais et Canadiens français adhéraient, d’après Grant, au projet antirépublicain du Dominion pour des raisons différentes. Les premiers refusèrent d’embrasser le républicanisme de Jefferson par déférence à la monarchie, à l’empire, bien que la loyauté à l’Angleterre fût davantage liée à la direction des échanges économiques qu’à la défense d’une authentique philosophie politique, dont quelques traces s’étaient certes manifestées chez les loyalistes du Haut-Canada. De plus, selon Grant, le conservatisme s’était lui-même épuisé comme tradition politique au Royaume-Uni au moment de la création du Canada, et offrait donc peu de secours pour nourrir son rejeton canadien. Or les élites économiques de Toronto et de Montréal ont été les premières à promouvoir le projet continental américain et ont entraîné à leur suite le reste du pays. Malgré l’étiolement du conservatisme britannique au Canada anglais, les Canadiens ont continué de s’en remettre à l’État fédéral pour édifier le pays, en particulier par l’extension territoriale vers l’Ouest, conformément à une vision unitaire de la nation que l’américanisation des esprits a renforcée. C’est une tout autre conception des choses qui avait motivé le Canada français, qui avait cru que l’arrangement de 1867 devait lui accorder la latitude voulue pour exister en tant que communauté nationale distincte, sous le chaperonnage de l’Église. C’est donc un malentendu qui a scellé le rapprochement des deux Canadas en 1867.
Aux dires du red tory Grant, les libéraux fédéraux ont été les grands responsables de la réduction du Canada en « société filiale » (branch-plant society). Au surplus, ils ont été incapables « de reconnaître que le véritable danger au nationalisme [canadien] réside dans le continentalisme naissant de la société d’expression anglaise, plutôt que dans quelque séparatisme du Québec. » Citant une fameuse sentence de Sénèque, fata volentem ducunt, nolentem trahunt (« Le destin conduit ceux qui l’acceptent et traîne ceux qui le refusent »), Grant fait entrer les libéraux parmi les volontaires « disposés à se laisser guider. » Il est amusant de constater qu’à partir de la fin des années 1960, les libéraux fédéraux redoublèrent d’ardeur pour combattre le souverainisme québécois naissant sans trop faire cas de l’intégration continentale et que ce sont les progressistes-conservateurs de Brian Mulroney qui scellèrent en 1989 dans un traité de libre-échange avec les États-Unis cette intégration déjà fort engagée.
Cependant, ces considérations fournissent une explication partielle de l’effondrement du Canada. L’analyse de Grant procède d’une philosophie de l’histoire qui situe la trajectoire canadienne dans celle de l’Occident moderne. Ce dernier a emprunté la voie inexorable du progrès, qui avance grâce à la conjugaison du capitalisme et de la technologie. Ce progrès sans fin fait miroiter à l’individu des jouissances et des expériences nouvelles que concrétise la maîtrise sans fin de la nature, humaine et non humaine. La civilisation de l’âge du progrès, c’est ainsi que la nomme Grant, tend à fondre les communautés humaines dans une société de plus en plus uniforme. Elle s’appuie sur l’impulsion d’un État impérial, conduit à rassembler l’humanité sous la coupe d’un État universel et homogène, tel que l’avait d’ailleurs conjecturé un interprète du philosophe Hegel, Alexandre Kojève, dans un célèbre séminaire donné à Paris. C’est parce que les Canadiens ont épousé les aspirations de l’âge du progrès et qu'ils vivent à l’ombre de la grande société qui en constitue le moteur que la culture canadienne est condamnée à patauger et donc à se confondre, à terme, avec celle des Américains.
Le XXe siècle a révélé, selon Grant, que les deux principales idéologies qui se disputeraient sur la scène de l’histoire sont le libéralisme et le marxisme, ce qui marginalise la tradition conservatrice, contrainte à répandre d’amères lamentations sur de vieilles attaches. Même le marxisme, pourtant un chantre du progrès par la science, la technique et la domination de l’État, devait perdre son combat contre le libéralisme selon Grant, puisqu’il prônait une notion de bien universel, en promettant aux hommes de les sortir de l’aliénation capitaliste. Or, le libéralisme, notamment dans sa mouture nord-américaine, fait de la « conquête de la nature humaine et non humaine la seule valeur publique » ; il refuse donc la préséance de quelque bien que ce soit sur cette volonté de conquête. Le libéralisme accroît ainsi son emprise par les succès de la technique, qui subvertit l’ordre des valeurs et les invariants de la condition humaine à mesure que la technique démultiplie les moyens s’offrant aux individus pour refaçonner leur existence et la société. Selon Andrew Potter, une vision déterministe de la technologie, sans doute inspirée des travaux de Jacques Ellul sur la technique, sous-tend l’analyse du théologien philosophe[3]. Grant est ainsi fondé à penser que les différences de culture et d’institutions politiques entre le Canada et les États-Unis, la monarchie parlementaire pour le premier, le républicanisme présidentiel pour les deuxièmes, fournissent une base trop faible pour laisser subsister dans la moitié nordique du continent une tout autre culture.
Le Canada, nouveau foyer du libéralisme continental
Le lamento de Grant a suscité diverses critiques. Pensons à celle de la politiste Janet Ajzenstat, qui reproche au philosophe intempestif d’avoir formulé une vision du conservatisme canadien trop éthérée et proche d’un âge féodal révolu ; la radicalité même de cette vision, si admirable soit-elle, l’éloigne du pragmatisme et du sens du débat contradictoire que les partis conservateurs au Canada ont pratiqués[4]. Je me contenterai de développer trois contrepoints à la conception grantienne de la déconfiture canadienne, qui touchent aux aspects suivants : 1- Une vision trop unilatérale du libéralisme ; 2- l'appréciation grantienne de la convergence culturelle entre les deux pays ; 3- les intuitions de l'auteur, utiles, mais incomplètes, sur l’empire.
Son analyse mobilise trois principales idéologies, le conservatisme, le libéralisme et le socialisme, pour lesquelles il donne une définition assez englobante et homogène. Selon Grant, d’ailleurs, si le Canada a été plus réceptif au socialisme que les États-Unis, cela est attribuable à sa fondation conservatrice, plus encline à mettre le bien de la collectivité au-dessus des libertés de l’individu. Mais s’il est vrai que le conservatisme est condamné au Canada, il s’ensuit que le socialisme l’est également, d’où le rapprochement appréhendé par les États-Unis qui déboucherait sur l’hégémonie du libéralisme dans ces deux pays. On peut cependant reprocher à Grant de considérer le libéralisme de manière trop unilatérale et de ne pas voir qu’il est lui-même divisé.
Le libéralisme répond à certaines passions fondamentales : la passion acquisitive, qui se satisfait par l’accumulation de richesse et le travail compétitif ; la passion de reconnaissance, qui cherche à combler le souci de tout être pour sa réputation, l’estime et la perpétuation de soi ; puis la passion d’égalité, que nourrit d’ailleurs le libéralisme en proclamant que la liberté et la dignité sont inhérentes à tous les hommes, similaires donc sous ce rapport. Ces trois passions font toutefois s’entrechoquer des sentiments et des buts contradictions. C’est pourquoi le libéralisme ne peut être que multiple, selon la priorité que chacune de ses variantes accorde à ces passions. Le libéralisme économique défend surtout les deux premières : à ses yeux, la course à la richesse et à la considération qui motive les êtres humains requiert une société civile où l’État se contente de faire respecter les règles du jeu des échanges en laissant les vertus privées s’épanouir. L’égalité apparaît comme une simple exigence formelle, qui ne garantit aucun résultat dans la distribution des richesses et des reconnaissances. En revanche, le libéralisme culturel met l’accent sur les passions de reconnaissance et d’égalité. Méfiant à l’égard des vertus privées et des héritages collectifs, qui cachent des oppressions passées, il s’en remet plutôt à la justice étatique, en particulier celle des juges, pour satisfaire le désir de reconnaissance des groupes défavorisés par le jeu économique ou l’histoire des sociétés. Son souci d’égalité l’incite à y voir une exigence réelle qui justifie l’intervention de l’État ou des collectivités publiques pour corriger les inégalités socioéconomiques par la redistribution et la régulation. Son langage demeure toutefois celui du libéralisme, par son adhésion militante au discours des droits, appelés à connaître une extension sans fin, à proportion que l’individu profite d’une gamme toujours plus étendue de choix applicables à son existence.
Or, il est frappant de voir comment ces libéralismes se conjuguent et se dissocient au Canada et les États-Unis. Les libéraux fédéraux ont su marier au Canada ces deux libéralismes avec maestria ; cette capacité tactique explique en grande partie leur fortune politique comme parti hégémonique de gouvernement. La combinaison des deux libéralismes s’est réalisée grâce à l’œuvre de Pierre-Elliott Trudeau, qui n’a pas désavoué le continentalisme économique fabriqué sous Mackenzie King, St-Laurent et Pearson, et qui a donné de puissants gages au libéralisme politique et culturel par sa politique constitutionnelle, couronnée de succès en 1982. Le dosage des deux libéralismes a certes varié d’un gouvernement libéral à l’autre ; après le paroxysme woke de Justin Trudeau, Mark Carney promet une défense moins virulente des politiques de reconnaissance identitaire dont le parti libéral a fait sa marque de commerce. Les conservateurs ont cependant eu moins de bonheur dans l’art de jongler avec ces deux libéralismes. Influencés par le libéralisme radical des républicains américains dans les matières économique et sociale, ils se sont départis en 2003 de leur étiquette de « progressistes » attachée à leur nom depuis 1942 pour embrasser un programme issu pour une grande part de l’Alliance canadienne de Stephen Harper originaire de l’Ouest. Leur critique du progressisme culturel prôné par la politique libérale des identités constitutionnelles et leur défense du libéralisme économique fondé sur un État pourfendeur de la criminalité leur ont assuré quelques gouvernements, souvent minoritaires, sans pouvoir ébranler la domination libérale sur le centre idéologique canadien.
En revanche, aux États-Unis, aucun des grands partis, démocrate et républicain, n’a réussi à conquérir durablement le pouvoir par la défense conjuguée de ces deux libéralismes, encore moins à façonner les institutions et la constitution du pays en accord avec les deux. Les démocrates ressemblent certes sous ce rapport aux libéraux canadiens, à cela près qu’ils ne sont pas parvenus à maîtriser longtemps l’agenda législatif du congrès et les orientations de la Cour suprême, alors que les républicains, porte-voix du libéralisme économique, ont aussi canalisé, en dépit de ce qu’en a dit Grant lui-même, les voix discordantes du conservatisme politique, que les États-Unis ont su nourrir malgré leur fondation lockéenne. Et le pays qui prône le plus intégralement le libéralisme dans ses deux tonalités s’est avéré finalement le Canada ; à l’inverse, l’élection de Donald Trump a exacerbé les dissensions entre ces deux libéralismes, sous les coups de boutoir d’un conservatisme désormais décomplexé aspirant à un changement de régime. L’empire du libéralisme n’est en somme pas celui qu’on croit. L’inversion des tendances idéologiques entre les deux pays est plutôt saisissante[5].
La rivalité mimétique canado-américaine
L’impossibilité du conservatisme politique à l’âge du progrès conduit donc Grant à conclure à la non-viabilité du Canada comme pays distinct et indépendant. Cette conclusion n’entraîne pas la fin du Canada comme entité, qui pourra encore longtemps subsister, quoique sous la forme d’une filiale satellisée, semblable à un clone américain moins peuplé et moins riche. Il écrit : « La fin officielle du Canada pourra être précédée par une période pendant laquelle le gouvernement des États-Unis aura à résister au fort désir des Canadiens d’expression anglaise d’être annexés[6]. » Ici, Grant se méprend sur un phénomène, la proximité culturelle et linguistique entre des peuples ne les pousse pas pour autant à se fondre dans une nouvelle communauté. En réalité, la ressemblance entre les individus comme entre les sociétés peut engendrer au contraire un vif désir de démarcation et d’indépendance, propices à la cristallisation de conflits de grande intensité.
Plusieurs penseurs ont déjà relevé ce mécanisme : David Hume dans son Traité de la nature humaine, où il estime que c’est plutôt la proximité de l'objet du désir, au lieu de la distance, qui provoque l’envie et le conflit ; Sigmund Freud, qui a mis en lumière, dans Malaise dans la civilisation, le mécanisme du narcissisme des petites différences qui agitent Espagnols et Portugais, Anglais et Écossais ; et René Girard, enfin, qui a sondé dans son œuvre la nature mimétique du désir humain, à l'origine de la rivalité et du conflit. Il écrit notamment : « Une fois que ses besoins primordiaux sont satisfaits, et parfois même avant, l’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre lui paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer, pour acquérir cet être. Si le modèle, déjà doté, semble-t-il, d’un être supérieur désire quelque chose, il ne peut s’agir que d’un objet capable de conférer une plénitude d’être plus totale[7]. »
Si l’on transpose ces considérations aux relations entre le Canada et les États-Unis, il est clair que ces derniers, par leur ascendant, leur puissance, leur mode de vie irrésistible diffusé par l’industrie du divertissement et les canaux du numérique mondialisé, tendent au Canada un modèle d’être enviable qui supplante tout autre volonté de définir par soi-même, dans sa collectivité propre, un autre rapport au monde. Cependant, dans le mouvement même qui conduit le Canadien à s’américaniser naît le désir contraire du Canadien d’égaler à sa manière l’Américain, de se distancer de lui, de le dépasser, suivant des critères de réussite et des valeurs qui sont malgré tout américains. Rien n’irrite autant le Canadien que la moquerie, le mépris, la condescendance ou la moue ennuyée que l’Américain affiche à son égard ; autant d’indélicatesses qui justifient le Canadien d’exalter son identité et sa différence imaginée contre la goujaterie américaine. En ce sens, le Canada est la continuation des États-Unis par d’autres moyens, et le Québec, la continuation du Canada en une autre langue. Le Canada, qui devait être en 1867 une nova Britannia, est devenu, deux guerres mondiales plus tard, une nova America, qui prolonge à sa manière la civilisation américaine du progrès. Plus la proximité entre le Canada et les États-Unis s’accroît, plus, paradoxalement, le plus faible exagère sa différence quand son narcissisme est blessé par les foucades du plus fort. Autrement dit, plus on devient pareil, plus on voudrait se croire différent.
Le Canada, un empire parasite et lunaire
Contrairement à plusieurs intellectuels libéraux, Grant estimait que le temps des empires n’était pas révolu. Ces intellectuels ont en tête les anciens empires coloniaux européens, par lesquels des Européens « maintenaient leur autorité sur des parties distantes du globe grâce à la supériorité de leurs armes et le contrôle de la mer. » Cependant, pour Grant, un empire peut fort bien se dispenser d’exercer un contrôle politique direct sur des colonies. Un quelconque contrôle sur un autre État suffit. Pensons aux rapports entre la Pologne et la Tchécoslovaquie, d’une part, et l’Union soviétique, d’autre part. Les États-Unis constituent selon Grant un empire, du fait du contrôle indirect qu’il déploie sur le Canada et le Brésil, empire destiné à devenir l’Empire universel et homogène que l’âge du progrès technolibéral édifierait inexorablement contre les nations distinctes encore éparpillées sur la planète.
Or, en raisonnant de la sorte, Grant confond l’impérialisme et l’empire lui-même. L’ascendant qu’un pays exerce sur un autre en raison de sa puissance débordante est un phénomène fréquent de la vie internationale et n’est pas le propre des empires ; des États-nations construits sur un principe démocratique et unitaire se sont lancés dans des aventures impérialistes, tout en préservant la forme nationale pour eux-mêmes, comme la France et le Portugal. L’empire, en tant que forme politique, se distingue de la nation, en ceci notamment qu’il ne cherche point à intégrer entièrement les peuples qu’il soumet, par la conquête militaire, le chantage économique, l’intimidation, l’infiltration, etc. Il vise au contraire à maintenir une distance entre un centre civilisateur et dirigeant et des périphéries qu’il incorpore sans leur donner une pleine indépendance, réduite en « autonomie » précaire et entravée. C’est pourquoi à l’époque moderne, l’empire, dans sa version libérale, recourt aux techniques du fédéralisme pour se constituer et discipliner les peuples jugés « moins avancés » qu’il a amalgamés. Le fédéralisme lui fournit d’utiles outils pour répandre une civilisation homogène à l’intérieur de laquelle se démènent des cultures minoritaires qui s’épuisent à vouloir persévérer dans l’existence avec des moyens limités, dans un cadre éthique et normatif qui leur échappe en grande partie[8].
C’est d’ailleurs dans cet esprit que le Dominion du Canada a été créé en 1867, fort de reprendre à son compte les techniques de gestion de l’Empire britannique, adaptées au contexte de colonies nord-américaines qui avaient réussi à la fois à éteindre les souverainetés autochtones et à minoriser l’élément français, par l’immigration massive et l’imposition d’un régime d’union inique en 1840. Or, c’est une chose peu connue, à vrai dire refoulée, que les pères du Dominion eux-mêmes, John MacDonald, George Brown et Hector-Louis Langevin, étaient persuadés de fonder un empire, appelé à rivaliser avec celui des États-Unis. À force de pleurer la mort du Canada, Grant a en fait mésestimé le projet des conservateurs et des libéraux canadiens, qui recelait un dessein impérial qui s’est déployé par la suite et même raffiné, sans bruit et sans fureur « épique ».
De nombreux empires ont affiché avec ostentation leur fierté et leurs prétentions, à l’exception de l’Empire canadien, qui a privilégié la modestie, la discrétion, la modération, la mise en sourdine de ses intérêts et de ses ambitions de domination. « Il y a des Nations ostentatives », écrivait le jésuite espagnol Balthasar Gracian au temps du Siècle d’or[9] ; on peut présumer qu’il existe aussi des empires « inapparents » ou « cryptiques », tel le Canada. Ce dernier a développé même un art unique de l’effacement de soi, à la faveur d’un langage paradoxal, par lequel il se défend de poursuivre toute visée nationale et se persuade de communier avec l’humanité parce qu’il aurait jugulé les anciens nationalismes qui l’avaient habité. Comme l’ancien Empire austro-hongrois, le Canada n’a pas de colonies au sens formel, et n’en nécessite aucune, puisqu’il occupe un demi-continent à peine peuplé où se sont établis par vagues des fragments de peuples venus d’abord des îles britanniques, puis de toute l’Europe, des Amériques et du Commonwealth. Si l’Empire canadien n’a pas abandonné son projet initial de digérer tranquillement ses anciennes conquêtes, autochtones et françaises, il cherche à s’édifier au moyen d’une politique migratoire opportuniste, qui attire les forces vives, les fortunés et les diplômés étrangers à l’affût d’une vie meilleure, dans un pays où se profile, sans feu ni pétillement, une image rassurante et édulcorée de la civilisation américaine. En ce sens, le Canada fournit le parfait exemple d’un empire parasite, qui se développe à l’ombre d’un plus puissant et populeux, d’où il tire sa substance, par des liens de dépendance choisis et des emprunts pas toujours avoués. Cette cohabitation de deux empires inégaux, l’un solaire, l’autre lunaire, sur un même continent, laisse place à la rivalité et au ressentiment, aussi bien chez les élites du plus froid des deux, souvent formées au sud, que chez le peuple, éduqué au petit ou grand écran hollywoodien.
En réalité, le Canada a remis le gros de sa politique économique et de sa défense dans les mains des États-Unis. Il s’est intégré à l’économie américaine à titre de fournisseur de matières premières et de quelques produits finis comme l’automobile sans devoir s’efforcer de diversifier ses débouchés. Que le gouvernement Carney veuille établir des ponts commerciaux avec l’Europe et l’Asie pour pallier l’imprévisibilité des échanges canado-américains depuis la réélection de Donald Trump ne changera pas grand-chose au fait qu’une bonne partie de ces échanges s’effectuent entre filiales canadiennes et maisons-mères américaines et que le Canada, isolé du reste du monde par trois océans et les États-Unis, pourra difficilement échapper au déterminisme de sa géographie[10]. Nain militaire sous commandement étatsunien, le Canada ne peut assurer lui-même la défense de son immense territoire, encore moins appuyer par la force de son armée ses discours moralisateurs dans les instances internationales où il tient le beau rôle de puissance moyenne aux mains propres. Grâce au peu de dépenses engagées dans la défense, il a pu consacrer plus de financement au maintien d’un filet social plus généreux qu’aux États-Unis et qui, au Québec, prend l’allure d’un mini-État-providence à l’européenne, au bord cependant de l’implosion. La dépendance entretenue et assumée, quoique non revendiquée, comporte certains avantages qui confèrent au Canada sa paisibilité apparente.
L’Empire canadien a excellé dans l’art du parasitisme, en particulier sur le plan de ses politiques constitutionnelles et identitaires. Grant avait reproché à Diefenbaker d’avoir adopté une déclaration des droits en 1960, loi ordinaire du parlement fédéral inspirée du Bill of Rights américain, et d’avoir adhéré à une conception américaine du fédéralisme, qui ne reconnaît que des individus égaux et non des nations dans l’ensemble fédéral. L’ironie est que cette américanisation par la politique des droits trouvera en Pierre Elliott Trudeau un défenseur machiavélien. Nourri de personnalisme catholique et de culture juridique américaine, il reprendra le projet de Diefenbaker pour le déployer en instrument de métamorphose de la politique et de l’identité canadiennes, grâce à une Charte des droits constitutionnalisée ouvrant la porte à des batailles judiciaires sans nombre. Une idée typiquement américaine – un contrôle judiciaire des lois propagateur d’un patriotisme constitutionnel – devait régénérer le Canada, dégagé des idolâtries nationalistes auxquelles le Canada britannique et le Canada français avaient succombé. C’est donc par ce dispositif que Trudeau a fait le pari de pouvoir juguler le mouvement souverainiste au Québec et d’éveiller un soupçon de sentiment national canadien. Par ailleurs, l’emprunt que le Canada a ainsi fait à la culture politique américaine était certes sélectif ; les légistes qui ont rédigé la réforme architectonique de 1982 ont pris garde de ne pas garantir le droit de propriété et de légaliser toutefois la discrimination positive, contestée aux États-Unis et que la Cour suprême américaine vient de désavouer dans l’affaire Harvard[11]. Il n’empêche que la Cour suprême canadienne pige ses trouvailles conceptuelles dans les facultés de droit américaines, comme l’idée d’intersectionnalité, à la faveur de laquelle certains juges ont annulé le règlement québécois qui n’octroyait pas le bénéfice des garderies subventionnées aux demandeurs d’asile[12].
Dès le début des années 1970, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau a mis en avant le multiculturalisme pour contrer le biculturalisme promu par les tenants de deux nations fondatrices au Canada. Cette nouvelle politique fournit un autre exemple de récupération canadienne d’une idée américaine. Les Américains se sont représenté le processus d’assimilation des immigrants à leur culture par diverses images, « melting pot » (creuset), bol à salade, mosaïque, kaléidoscope. Une pièce de théâtre jouée en 1908, portant le nom The Melting Pot, a popularisé cette métaphore, qui est cependant restée une référence langagière, sans plus. Depuis 1938, le Canada a commencé à se comprendre comme une mosaïque où s’insèrent divers groupes raciaux catalogués selon leurs traits ethniques et leur provenance, avec la publication de l’ouvrage Canadian Mosaic de John Gibbon. L’idée du multiculturalisme, distillée dans les cercles intellectuels à partir des années 1960, a permis au Canada d’aller au-delà des images de creuset et de mosaïque. Il se pensera désormais comme une formation politique dotée d’une compétence universelle, apte à recevoir et à acclimater tous les peuples de la terre, qui peuvent même espérer y conserver leur culture et y reproduire leurs mœurs, à la condition d’épouser l’éthos étroit des droits individuels. Mis à part l’adhésion aux valeurs minimales d’une société de marché et à l’idéologie des langues officielles, qui modère illusoirement la puissance assimilatrice de l’anglais, bien peu d’autres choses sont demandées aux nouveaux arrivants, qui s’établissent dans un pays sans mémoire, sans exigence civique forte, sans culture commune à laquelle ils seraient priés de s’intégrer dès leur arrivée. Chacun est ainsi renvoyé à sa communauté d’origine, elle-même souvent dispensée sur tout le continent, invité en cela à cultiver une allégeance double, au pays d’accueil et au pays quitté.
C’est dire alors que le Canada ressemble à une collection de diasporas qui communient à peu d’éléments véritablement rassembleurs. À vrai dire, la société canadienne, en particulier en dehors du Québec, a prouvé sa capacité assimilatrice, non point par son attraction intrinsèque, mais du fait qu’elle répercute la culture et la langue américaines. La société canadienne est forte non de sa vie propre, mais de la force de son voisin qu’elle récupère à son avantage. Ce qui fait du Canada un Empire paradoxal, qui se gonfle de son vide qu’il érige même en vertu, à travers l’utopie d’État postnational, qui croit pouvoir aimanter tous les peuples concevables par la proclamation de ses vertus accommodantes et de la minceur de son tissu civique. L’idée d’État postnational constitue un des nombreux avatars de cette indéfinition dans laquelle le Canada s’est complu. Elle trahit en réalité un vide substantiel, une incapacité à élaborer par un génie particulier une culture vigoureuse ainsi qu'à défendre ses intérêts vis-à-vis des autres pays.
Dans les années 1970, le politiste Louis Balthazar avait du reste remarqué que, dans sa politique étrangère, le Canada s’en remettait beaucoup au moralisme et à l’universalisme. Il le voyait même comme une « non-nation » sous emprise d’une puissance voisine[13]. Après les années 2000, c’est ainsi que l’on envisageait encore le pays. Une enquête faite auprès d’étudiants en droit d’origine indienne à l’université Yale en 2006 révélait que, pour plusieurs d’entre eux, le Canada « est toujours considéré et désigné comme une collectivité infranationale, et ce, uniquement par rapport aux États-Unis. Il lui reste encore à se forger une identité propre[14]. » Mais peut-être est-ce là où réside le succès de l’Empire canadien : paraître plus effacé, plus fade, plus modeste que son voisin, où les passions sont plus exacerbées, et les conflits, plus âpres et même parfois plus violents. Là où aux États-Unis les inégalités, la concurrence et le désir d’ostentation sont extrêmes, le Canada préfère adoucir ces derniers par les oligopoles privés, la générosité publique et un moralisme refroidissant. L’Empire des Bois et des Blés – c’est ainsi qu’on a déjà désigné le Canada en France – offre une version moins-disante, tempérée et inoffensive, en apparence, des États-Unis.
La disparition de la civilisation catho-française d’Amérique
Si, pour George Grant, le Canada n’a pas d’avenir, c’était aussi parce que l’un de ses piliers fondateurs, le Canada français, connaissait des métamorphoses profondes qui le condamnaient, comme le Canada anglais, à se fondre dans le rêve continental américain. Grant brosse un portrait plutôt flatteur du Canada français : bien plus que d’une culture et d’une langue distinctes, ce dernier est porteur d’une civilisation façonnée par le catholicisme. À plusieurs reprises dans son essai, Grant évoque la civilisation canadienne-française ou franco-américaine, habitée par une philosophie qui accordait à l’ancienne vertu chrétienne et au bien commun la préséance sur les aspirations individuelles à la liberté. Il concevait le nationalisme canadien-français comme un effort désespéré, un baroud d’honneur pour préserver une nation restée fidèle à ses racines, bien que prédestinée, elle aussi, à être engloutie par la vague du progrès, quoique peut-être avec une résistance plus énergique que n’en montrent les Canadiens anglais qui, reconnaissables par leur « sourire narquois et leurs gémissements », brandissent « leur drapeau, ainsi que des armes à feu. » Se pose dès lors au Québec un dilemme auquel tous les nationalistes sont confrontés : « ceux qui veulent vivre séparés veulent aussi les bénéfices de l’âge du progrès. », écrit Grant. Toute politique nationale qui vise au succès doit miser sur les avancées de la technologie, c’est-à-dire sur cela même qui, par effet d’entraînement, « implique la disparition de ces différences indigènes qui donnent de la substance au nationalisme. »
Cette contradiction entre la différence nationale et l’accès au progrès universaliste, Grant l’avait vue à l’œuvre sous le règne de Maurice Duplessis. Ce dernier cherchait à la fois à satisfaire au catholicisme traditionnel des campagnes québécoises et à la grande entreprise américaine pourvoyeuse d’emplois et d’investissements, mais plus encore dans le projet de René Lévesque au sein du gouvernement Lesage, de construire au Québec une « société semi-socialiste dans les limites de la province. » Grant remarque que ce gouvernement comportait notamment des représentants de l’élite d’affaires anglo-québécoise, branchée sur le capitalisme américain. L'auteur reprend la thèse, clairement exprimée chez le penseur néo-libéral Friedrich Hayek, que le fédéralisme multiplie des administrations locales (fédérées) trop faibles pour résister au pouvoir de la grande entreprise. De tels gouvernements démunis instaurés par la décentralisation fédéraliste ne peuvent que relayer les intérêts des multinationales continentales. Celles-ci sauront, note Grant, faire des concessions à la population locale, telle l’embauche de cadres francophones à des postes intermédiaires, encore que cette initiative n’entraînerait aucunement le contrôle de la propriété des entreprises par la minorité nationale. Grant doute davantage de la faisabilité de ce qu’on appellera après lui le « Québec Inc. », c’est-à-dire la création d’une classe d’affaires francophone vouée à la défense des intérêts nationaux, en raison de la formation intellectuelle que requerra l’ascension de cette classe. Cette formation passera dorénavant par les « nouvelles sciences sociales » qui, toujours selon Grant, sont des agents « dissolvants de la famille, du catholicisme et de l’éducation classique. » Comme le but fondamental qui sous-tend le « projet moderne libéral d’éducation est d’uniformiser le monde », il s’ensuit que la naissance d’une nouvelle élite managériale au Québec devra mobiliser ces sciences qui poursuivent « consciemment » ce projet.
Bien évidemment, mettre une société catholique au diapason de la modernité libérale sera une tâche longue et semée d’embûches. Il reste que, pour Grant, le « nationalisme existentiel » qui animait les classes moyennes supérieures du Québec francophone finirait par convoiter la carrière dans les entreprises nord-américaines et que les jeunes Québécois qui avaient grandi sous Duplessis se délesteraient de leur catholicisme ou le videraient de sa substance au nom de l’émancipation sociale. Grant note d’ailleurs que les penseurs catholiques du Canada français, tel Henri Bourassa, ont sous-estimé la force uniformisatrice de la civilisation industrielle, comme si elle était le propre du monde anglo-protestant érigé sur la sécularisation de l’éthique calviniste. Au contraire, cette force remodèle toutes les nations, toutes les religions, et les menace donc toutes. Grant doute qu’un catholicisme qui s’adapte à la société moderne où l’homme se définit d’après la psychologie, la sociologie et les sciences naturelles sans remettre en cause leur prémisse puisse empêcher une nation comme le Québec de « tôt se mêler au tout continental et de cesser d’être une nation, sauf par la conservation de formes résiduelles de langage et d’habitudes personnelles. »
« La technologie américaine et la culture française »
À ce chapitre, Grant considère que les libéraux modernisateurs, comme Pierre Elliott Trudeau, qui a publié un manifeste dans Cité libre en 1964 avec six autres intellectuels pour une politique fonctionnelle contre le nationalisme clérical québécois, étaient plus naïfs que René Lévesque, qui s'est montré plus lucide sur les difficultés « de préserver le fait français sur le continent. » Ce manifeste se réclamait d’un universalisme libéral, « humaniste », à vocation mondiale pour discréditer toute velléité d’affirmation nationale canadienne-française et renforcer plutôt l’État canadien, conçu comme la reproduction « en plus petit et en plus simple » de la réalité universelle en marche. » L’État canadien devient pour eux un outil fonctionnel de gestion des rapports entre groupes ethniques indexé sur des critères d’efficacité et de justice formelle. Comme l’avait bien vu Grant, ce manifeste illustre comment les sciences sociales, l’administration et le droit forment les esprits qui s’y plient, d’où transpire une vision technique et hors sol de l’homme. Cela dit, ces intellectuels du Canada français invoquèrent l’argument de l’universalisme libéral pour délégitimer les ambitions nationales du Québec, mais non point celles du Canada vis-à-vis du continent. Pourquoi dire non alors à la particularité canadienne-française mais oui à celle du Canada devant l’irrésistible attrait du continentalisme américain ? En somme, Grant a parfaitement compris que le Canada post-Diefenbaker s’est édifié sur un art consommé de l’antinationalisme à géométrie variable.
Dans sa préface à la seconde édition de son lamento publié en 1970, Grant note d’ailleurs que Pierre Elliott Trudeau, une fois parvenu au pouvoir en 1968, a mené une politique canadienne plus nationaliste après que les élites canadiennes eurent été subjuguées par les Kennedy à Washington, puis refroidies par la guerre américaine au Vietnam. Tous ces éléments de conjoncture qui tantôt électrisent l’attraction américaine auprès du Canada, tantôt suscitent la suspicion à l’égard du capitalisme continental, pèsent bien peu au regard des tendances de fond, qui voient l’intégration du Canada aux États-Unis se poursuivre. Grant attire notre attention toutefois sur l’opportunisme du pays vis-à-vis des États-Unis. Si le Canada participe de l’Empire américain, ce n’est point à la manière des colonies exploitées de l’Amérique du Sud, mais plutôt « dans l’intimité d’un statut de jeune frère. » Les Canadiens jouissent des avantages de l’Empire américain, sa richesse profuse et sa technologie disséminée par ses multinationales. Or, vu que le Canada possède tout de même une indépendance formelle, cela le dispense de prendre part à la sale besogne nécessaire au maintien de l’empire. Grant l’affirme sans ambages : « Nous faisons de l’argent avec le Vietnam ; mais nous n’avons pas à envoyer nos fils là-bas. » Le penseur compare le Canada à « l’enfant de quelque courtier en valeurs mobilière qui jouit du fruit des efforts de son père en menant une vie insouciante mais qui aime à chasser de son esprit la provenance de l’argent. » L’auteur résume ainsi l’ambivalence canadienne : « Nous voulons au moyen d’un nationalisme formel échapper aux désavantages du rêve américain ; néanmoins nous voulons aussi le bénéfice d’une appartenance junior à l’empire. » C’est justement ce que fait le rémora qui fixe sa ventouse sur le corps musculeux d’un requin. Or, c’est Robert Bourassa qui, selon Grant, a le mieux formulé cette attitude : « la technologie américaine jointe à la culture française. » « Comme si, souligne Grant, la technologie était externe (par exemple, les machines) et non en elle-même un esprit qui exclut tout ce qui lui est étranger. » Ce renvoi à la politique de Bourassa illustre que Grant a pressenti ce qui deviendra l’un des mantras de la politique québécoise, récité aussi bien par les « fédéralistes » que les souverainistes, à savoir qu’il peut exister une telle chose que la « culture québécoise », qui s’émanciperait en partie ou en totalité de la tutelle canadienne en prenant appui sur le capitalisme technologique américain. On n’a qu’à relire les énoncés de politique économique du parti Québécois, comme Bâtir le Québec publié en 1979 et 1982.
De plus, Grant a précisé dans sa préface à l’édition de 1970 que son lamento portait non pas tellement sur le trépas du rêve britannique du Canada que sur le romantisme du rêve fondateur. Pourtant, l’essai de Grant fournit de puissants arguments pour étayer une conclusion différente : on peut en effet déplorer deux nations défuntes depuis 1867, celle du Canada anglais et celle du Canada français. Bien sûr, le Canada hors Québec n’a pas cessé de parler anglais, tant s’en faut ; cependant, il s’est progressivement délesté des éléments de britannicité qui auraient pu nourrir un nationalisme authentique, résistant aux appels du libéralisme technologique américain. Il s’est aussi profondément américanisé, par l’intégration et la dépendance économiques, par l’osmose culturelle avec le voisin du sud ; en empruntant, de surcroît, aux Américains un type d’identité fondée sur le patriotisme constitutionnel et les croisades judiciaires. En ce sens, c’est le Canada néo-américain qui a remplacé le Canada anglais d’antan. Cependant, ce nouveau Canada se dissimule à lui-même sa propre métamorphose par l’activation d’un « nationalisme formel », ainsi que le dénomme Grant, qui aime à agiter des drapeaux, à s’émouvoir de la visite d’un prince anglais et à s’échauffer quand des équipes de hockey canadienne et américaine se colletaillent. Trop affairé à défaire le romantisme de la vision fondatrice du Canada, Grant n’a toutefois pas vu que celui-ci entretenait ses propres ambitions impériales, qu’a servies son rapport opportuniste avec l’Empire américain pour s’édifier, sans coup férir. L’ancien Dominion a transformé son vide substantiel, son penchant à l’universalisme et à se nier comme nation en atout stratégique, à la fois pour affaiblir le nationalisme du Canada français et pour se présenter au monde comme un microcosmos accueillant, qui siphonne les énergies immigrantes de la planète. De plus, Grant n’a pas non plus prévu que le Canada, à la faveur de l’hégémonie politique des libéraux fédéraux, réussirait ce tour de force idéologique consistant à ériger le pays en royaume du libéralisme intégral, alors qu’aux États-Unis, le libéralisme économique et le libéralisme culturel, ainsi que le conservatisme, s’écharpent plus que jamais.
Le Québec terminal
L’effondrement de la civilisation catholique franco-américaine, par la fronde des universalistes libéraux, des marxistes, des progressistes, des idéateurs de la « Révolution tranquille » explique aussi la fin du rêve fondateur canadien. Cette mort en a même réjoui plusieurs au Québec, qui y ont célébré une mue libératrice, annonciatrice d’une renaissance, celle d’une nation québécoise sécularisée où, par extraordinaire, la bourgeoisie d’affaires, la haute bureaucratie, les artistes, les nouveaux clercs formés aux sciences sociales, à la « pensée critique » et à la gestion s’uniraient en chœur pour atteindre à l’indépendance politique ou à un statut particulier dans un Canada réformé selon les vœux de ce Québec turbulent et revendicateur. Mais force est de constater que ce rêve, pas moins romantique que celui que Grant a pleuré, a buté sur des obstacles sous-estimés et que le Québec n’est pas, au fond, moins américanisé que le reste du Canada, technologie oblige. En 1965, au moment où Grant a publié son lamento et que la « Révolution tranquille » battait son plein, la population québécoise comptait pour un peu moins de 29 % de la population canadienne ; aujourd’hui, la population québécoise ne vaut que 22 % de la canadienne, et cette proportion ira en diminuant, quand bien même il accueillerait des contingents migratoires encore plus massifs. Cependant, entre 1867 et aujourd’hui, le Canada a réussi à maintenir, voire à améliorer, son importance démographique par rapport aux États-Unis. Il y avait alors un Canadien pour dix Américains, contre un Canadien pour environ 8,5 Américains actuellement. Est-ce le début du Québec terminal ? On pourra peut-être dire, avec Grant, que la culture est ce résidu évanescent qu’un peuple, envoûté par un sursaut d’imagination, se met à chérir quand il a perdu la civilisation qui l’a charpenté.
[1] Voir Philippe Vincent-Foisy, « Finalement, on ne sait toujours pas ce que c’est un Canadien ! », Journal de Montréal, 16 janvier 2025 ; Joseph Facal, « Et si le Canada était déjà le 51e État américain ? », Journal de Montréal, 10 mai 2025.
[2] On pourra lire le texte original de Grant dans cette réédition, précédée d’une introduction rédigée par Andrew Potter, George Grant, Lament for a nation. The Defeat of Canadian Nationalism, Montréal/Kingston, Presses universitaires McGill et Queen’s, 2005. Les citations tirées de l’ouvrage sont de l’auteur.
[3] Andrew Potter, « Introduction to the 40th Anniversary Edition », dans George Grant, déjà cité, p. IX-LXVIII.
[4] Janet Ajzenstat, « The Conservatism of the Canadian Founders », dans William D. Gairdner, (dir.), After Liberalism, Essays in search of Freedom, Virtue, and Order, Toronto, Stoddard, 1998, p. 20-21.
[5] Sur les deux libéralismes en Occident, on lira notamment Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, Paris, Flammarion 2010 et La double pensée, Paris, Flammarion, 2008.
[6] Ibid., p. 85.
[7] René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1072, p. 217
[8] Sur l’empire comme forme politique, je renvoie les lecteurs à mon ouvrage L’empire en marche, des peuples sans qualités, de Vienne à Ottawa, Québec et Paris, Presses universitaires Laval et Hermann, 2019.
[9] Maxime CCLXIII, dans Balthasar Gracian, L’Homme de cour, Paris, Gallimard, 2010, p. 518.
[10] Ce qu’a rappelé dans un forum de sécurité énergétique à Ottawa le président de l’Institut MacDonald-Laurier le 7 mars 2026. Voir sa conférence publiée dans le Wall Street Journal, Brian Lee Crowley, « An Ally’s Guide to Understanding Donald Trump », Wall Street Journal, 21 mars 2026.
[11] Voir l’arrêt Students for fair admissions v. Harvard, 600 U.S. 181 (2023). Sur l’interprétation de cet arrêt, on pourra lire Maxime St-Hilaire, « L’arrêt Students for fair admissions v. Harvard. Quand la Cour suprême récuse le Woke Racism », Droits, 77(1), 2023, p. 271-279.
[12] Voir l’affaire Québec (Procureur général) c. Kanyinda, 2026 CSC 7. On recommande vivement la lecture de l’article préparé par Yannick Lacroix sur cet arrêt, publié dans la présente Lettre.
[13] Louis Balthazar, « Le style canadien et la politique étrangère », Politique étrangère, 38(2). 1973, p. 131-148.
[14] Amy Chua, Day of Empire, Doubleday, New York, 2007, p. 310.







