Vivement, une charte des devoirs pour corriger l’hypertrophie des droits !

Yan Barcelo

Les avancées d’aujourd’hui portent des dangers intellectuels, sociaux et moraux inédits, des menaces de surveillance et de contrôle des masses d’une puissance et d’une étendue insoupçonnée. Si nos sociétés doivent survivre au spectre d’inhumanité qui se dresse à l’horizon, elles n’auront pas le choix de repenser un jour l’équilibre fondamental qu’il faut assigner aux droits et devoirs de leurs membres.

Notre société fait face à une situation inédite : partout des droits, bien peu de devoirs.

Un portrait plus juste proposerait : les personnes, individuelles et morales, ont tous les droits, alors que les groupes professionnels et gouvernementaux ont tous les devoirs. Comment rétablir l’équilibre ? Devant des menaces colossales qui pèsent sur la société civile, il est temps d’instaurer des chartes des droits et devoirs, des libertés et responsabilités.

Les chartes des droits des citoyens instaurées avec celle de la Révolution française (1789) partaient d’un bon naturel : face aux privilèges et droits abusifs des classes aristocratiques, on a opposé certains droits inviolables pour protéger le citoyen. Depuis, on a tenu pour acquis que chacun connaissait bien ses devoirs et les accomplirait.

Toutefois, comme l’avait prédit à bon escient Karl Marx, ces droits ont contribué à isoler et atomiser les citoyens devant les forces irrépressibles du capital. Aujourd’hui, les droits sont presque des instruments de désagrégation collective, des outils de division qui dressent minorités contre majorités.

Le tsunami Facebook — En moins d’une décennie, les réseaux sociaux, dont Facebook est le porte-étendard, ont redéfini la dynamique sociale. Le scandale a surgi quand on a appris que les programmeurs de Meta (propriétaire de Facebook) s’ingéniaient à concevoir toutes sortes de stratagèmes pour transformer leurs plateformes en mécanismes de dépendance. Les ravages de ces pratiques dans les couches plus jeunes de la population sont amplement documentés.

Tout récemment, une poursuite en Californie a opposé Meta et Alphabet (propriétaire de Google) à une certaine Kayle, celle-ci les accusant d’avoir suscité chez elle anxiété, dépression et pulsions suicidaires. Prenons bien la mesure de la situation : une giga-entreprise, drapée dans le droit constitutionnel de la liberté d’expression, s’est arrogé le droit de manipuler à loisir toute sa clientèle. La riposte est en train de prendre forme et s’exprime aux États-Unis par la voie, semble-t-il, de 1 600 causes qui attendent jugement.

Meta et Alphabet ont été condamnées à une amende de 6,0 millions $ US, Meta écopant de 70 % de la somme. C’est infinitésimal et insignifiant. En 2025, Meta a recueilli des ventes de 140 milliards $ US, Alphabet, de 307 milliards $ US. La valeur au marché de Meta est de 1,47 billion $ US, celle d’Alphabet, 3,6 billions $ US. Signalons que le PIB canadien s’élevait en 2024 à 1,65 billion en dollars US (2,3 billions CAD). Meta dispose de liquidités de 65 milliards $ US, Alphabet, de 111 milliards $ US. La punition pour les offensives si vicieuses de ces mégatecks ne devrait pas être de 6 M$, mais plutôt de 6 milliards $ US. Elles y penseraient à deux fois avant de s’y reprendre. Mais voilà, il en est ainsi du système américain, qui a l’habitude d’opposer David à Goliath.

L’invasion post-humaniste — seulement deux ans après la sortie de ChatGPT, le monde de l’éducation, un pilier fondamental de la société civile, a été mis sens dessus dessous par les hordes de l’intelligence artificielle. Devant les possibilités infinies de triche, les devoirs et les études de réflexion sont totalement dévalorisés, et les professeurs ne savent plus où donner de la tête.

Un bordel dans sa poche arrière – L’Internet regorge de plateformes qui sont des poisons moraux violents, notamment les sites pornographiques et l’industrie des vidéos musicales. Alors que les vertus fondamentales d’une société sont le respect des personnes, le sens du devoir, la parole donnée, l’honneur, le goût du labeur bien fait, ces plateformes n’enseignent que l’hédonisme le plus abject, le caprice, la révolte, le cynisme. Comme le disait un père révulsé au sujet de son fils : « Il se promène partout avec un bordel dans sa poche arrière. »

Principes fondateurs d’une charte de devoirs

Les trois offensives dénoncées plus haut ont en commun une confiscation du droit de la liberté d’expression par des entreprises qui jugent qu’elles sont dans leur plein droit de jeter tout ce qu’elles veulent dans la sphère publique. Pornhub et Meta ont le droit, en tant qu’acteurs sociaux, de s’exprimer librement à travers leurs produits, et aucune force sociale ou morale ne peut les bloquer.

Comment freiner l’impunité de ces acteurs ? Un passage obligé passe, à un niveau fondamental, par la mise en place de chartes de devoirs et responsabilités.

Avant de s’aventurer sur des articles spécifiques d’une telle charte, établissons quelques principes de base.

L’individu est intégralement tissé et pétri d’un vaste héritage social.

Les chartes des droits et libertés sont fondées sur une fiction anthropologique héritée de Jean-Jacques Rousseau, celle d’un individu « naturel », une sorte d’électron libre, détaché de toute appartenance sociale, avant qu’il ne consente — presque avec condescendance — à se lier socialement. C’est une fable que la tradition philosophique et légale anglo-saxonne a perpétuée.

Un tel individu n’existe tout simplement pas et ne peut exister. Dès sa naissance, l’enfant est bénéficiaire d’héritages humains et sociaux qui le façonnent de fond en comble. Son enfantement et sa survie sont le résultat d’une science médicale acquise au prix de millions de mortalités infantiles. La langue qu’il va apprendre s’est affinée à travers des siècles d’explorations lexicales, grammaticales, littéraires et philosophiques. De façon implicite, c’est Platon, Aristote, Sophocle, Molière et Shakespeare qu’un enfant absorbe en apprenant sa langue. Le système scolaire qui va parfaire son éducation et qui lui apprendra des rudiments langagiers, mathématiques, logiques et moraux est le fruit de pratiques pédagogiques millénaires. La liste des héritages peut s’allonger interminablement : électricité, agriculture, transports, installations sportives, vêtement, etc. Comment oser ériger en toute priorité une barrière de droits autour d’un atome social dont l’existence même tient à un héritage humain incommensurable et auquel il est entièrement redevable ?

Évitons un malentendu. Je parle bel et bien de la communauté humaine — et non de l’État. Hegel, au terme de sa grande épopée de la Raison dans l’histoire, a lâché ce mot malheureux : « L’individu doit son existence entière à l’État ». C’est une aberration anthropologique qui réside à la racine de tous les totalitarismes et fascismes des deux derniers siècles, en commençant avec l’état policier de Napoléon. L’État n’est certainement pas un acteur négligeable — il l’est de moins en moins — mais il est bien peu constitutif de l’héritage du petit d’homme. Cet héritage, il provient de la communauté humaine, non de l’État, qui n’est qu’un acteur à la périphérie de cette communauté.  

En tant que participant redevable à la communauté humaine, l’individu a d’abord des devoirs, avant des droits.

Le principe fondamental de ce devoir est simple : chaque acteur social est appelé à porter l’héritage de la communauté, à l’affirmer et, s’il en a le talent, à le parfaire.

L’individu disposant de droits et de libertés n’est pas évacué, mais la zone de droits et libertés dont il peut bénéficier s’articule d’abord et avant tout dans un réseau de devoirs et responsabilités.

Devoirs et droits ne sont pas égaux.

Les responsabilités et devoirs que portent certains acteurs sociaux ont préséance sur les droits et libertés d’autres factions. Ces acteurs forment une hiérarchie naturelle organisée autour de la cellule fondamentale qu’est la famille, où les devoirs et les responsabilités des parents déterminent la portée de tous les autres droits par quelque autre acteur social que ce soit. Les parents ont comme premier devoir la transmission de l’héritage humain à l’enfant.

Autour de cette cellule première s’en greffent d’autres dont les devoirs sont tous orientés vers la préservation et le soutien de la cellule familiale et vers l’affirmation des droits des parents leur permettant d’assurer l’exercice de leurs devoirs et responsabilités à l’endroit de leurs enfants. Ces autres cellules sont l’organisation scolaire, la structure religieuse, les organisations communautaires et municipales, les syndicats, enfin les acteurs politiques et économiques.

Ces groupes et acteurs forment des cercles concentriques au centre desquels loge la famille. Autour de ce centre, les droits des acteurs dans un certain cercle peuvent s’exercer seulement dans la mesure où ils ne nuisent pas à l’exercice des devoirs et responsabilités des membres familiaux, père et mère au premier chef, des enfants ensuite. Au second niveau viennent les instituteurs, dont l’exercice de leurs devoirs de transmission de l’héritage humain doit être protégé presque autant que ceux des parents.

Articles d’une charte des devoirs et droits

Je ne prétends pas proposer ici l’ensemble d’une charte dans ses moindres détails. Il s’agirait là d’un travail de juristes rompus à un tel ouvrage. Je mets seulement de l’avant certains articles qu’on pourrait juger plus représentatifs.

  1. Les droits et libertés enchâssés dans les chartes existantes demeurent, telles les libertés de conscience, de religion, d’opinion, d’expression, etc.
  2. Ces droits et libertés sont orientés de façon à permettre aux membres plus centraux de la société, tout particulièrement les familles et les instituteurs, d’exercer avec un maximum de latitude les devoirs et responsabilités que leur rôle impose.
  3. En ce sens, devoirs et responsabilités prennent le pas sur droits et libertés. Plus grands sont les devoirs et responsabilités, plus grande est l’obligation de les affirmer et de les soutenir.
  4. Au centre de la charte réside les devoirs et obligations des parents, c’est-à-dire du père et de la mère l’un envers l’autre à titre d’époux, et l’un et l’autre envers leurs enfants.
  5. La cellule familiale est sacrée ; nul ne peut chercher à la dissoudre, les époux en premier, sauf pour raisons flagrantes de violence physique ou psychologique, et d’infidélité.
  6. Le devoir des parents est d’assurer la subsistance de leurs enfants, de même que leur éducation culturelle, sociale, économique et morale en vue d’assurer leur contribution future à la société.
  7. Les enfants ont le devoir de mener leur éducation au mieux de leur capacité, en honorant et respectant leurs parents et instituteurs.
  8. Les groupes culturels, religieux, sociaux, économiques et politiques de la communauté humaine, de même que tous les membres individuels de la société, ont le devoir d’appuyer, de préserver et de renforcer le rôle éducatif central des familles dans toutes ses dimensions, de même que le rôle éducatif des instituteurs et des organismes scolaires.
  9. La préservation et la défense des droits et libertés des parents dans l’exercice de leurs devoirs relèvent des familles, qui sont appelées à constituer un organisme national de représentation.
  10. Les organismes à caractère éducatif (écoles, commissions scolaires, ministères à mission éducative) relèvent en premier lieu de la direction de l’organisme national de représentation.
  11. L’État a pour devoir premier de préserver les devoirs et responsabilités des parents, en donnant à leurs groupes de représentation les moyens financiers et légaux qu’ils requièrent pour leur juste fonctionnement et la défense de leurs droits et devoirs.

Observations et conclusion

De telles dispositions changeraient complètement la donne pour tous les grands acteurs sociaux, en premier lieu les grandes entreprises. Devant des organismes collectifs en mesure de défendre leurs droits et devoirs, le grand capital risquerait des poursuites et de très lourdes pénalités si les produits ou services lancés sans précaution dans la sphère sociale contrevenaient à ces devoirs fondamentaux. Avant de commercialiser des réseaux sociaux ou des agents d’intelligence artificielle portant la menace de chambarder l’ordre social des familles, de l’éducation, des métiers et des échanges économiques, firmes et individus s’assureraient que leurs offres ont été très finement ajustées.

S’agirait-il d’un frein à l’innovation — cette religion du grand capital ? Très certainement, et c’est là chose nécessaire. Surtout en cette époque actuelle où les innovations mises de l’avant ne sont plus de simples « bidules » électriques et mécaniques, comme l’ont été le téléphone et l’automobile au début du 20e siècle. Les avancées d’aujourd’hui portent des dangers intellectuels, sociaux et moraux inédits, des menaces de surveillance et de contrôle des masses d’une puissance et d’une étendue insoupçonnée. Qu’un frein soit mis à leurs conséquences explosives ne pourrait être que salutaire.

Évidemment, on pourrait juger que la proposition mise de l’avant ici relève de la plus pure utopie. Toutefois, si nos sociétés doivent survivre au spectre d’inhumanité qui se dresse à l’horizon, elles n’auront pas le choix de repenser un jour l’équilibre fondamental qu’il faut assigner aux droits et devoirs de leurs membres.

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