De l'empathie à la tolérance

Georges-Rémy Fortin

On entend de plus en plus souvent des appels à l’empathie. En réaction à la haine qui semble chaque jour gagner du terrain, on rappelle l’importance d’être attentif aux autres, de ressentir ce qu’ils ressentent, de se mettre à leur place. Si tous faisaient preuve d’empathie les uns envers les autres, nous vivrions dans un monde solidaire et juste. Ces appels à l’empathie sont, à tort ou à raison, attribués à des idées et des sentiments « de gauche », ce qui a suffi à certains soi-disant conservateurs à lancer des mots d’ordre contre l’empathie.

Käthe Kollwith, Marie et Elizabeth, gravure, 1929

Des traditions vénérables, religieuses ou simplement culturelles, valorisent pourtant l’empathie. Il y a bien des raisons, pour les conservateurs, de la pratiquer autant que les progressistes. Il va de soi que le rejet de l’empathie est inhumain. Les animaux sociaux que nous sommes en avons d’ailleurs la plupart du temps au moins un peu, spontanément, lorsque nous croisons un regard plein de douleur, une demande à l’aide sincère. Il faudrait toute une discipline pour cesser de ressentir de l’empathie. Il en faut aussi pour en ressentir plus que ce qui nous vient facilement. 

Si l’empathie est un sentiment humain qu’il faut cultiver, s’agit-il pour autant de la voie royale vers le bien commun et la justice? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte d’autres sentiments qui sont tout aussi naturels que l’empathie : l’indignation, la colère, l’audace, et d’autres encore. Ces sentiments ont en commun une certaine agressivité. Certains pourraient conclure que l’empathie est l’un de ces sentiments altruiste et pacifique, comme l’amour, la compassion et d’autres, alors que les sentiments agressifs sont égoïstes et destructeurs. Ce serait une erreur. Tout d’abord, l’agressivité est un phénomène général, non le fait des « mauvaises personnes ». L’agressivité joue clairement un rôle positif pour surmonter des difficultés, relever des défis, se défendre. L’audace, l’espoir et diverses formes de volontarisme sont nécessaires pour accomplir de grandes choses. La colère et l’indignation donnent l’aplomb qu’il faut pour lutter contre les injustices. L’agressivité peut être constructive et bienveillante, selon les contextes et les personnes.  

Ensuite, les sentiments agressifs surgissent souvent au cœur même des sentiments pacifiques et altruistes. Ils en sont en fait inséparables. Si celui pour qui j’ai de l’empathie est attaqué, je serai en colère. On peut ainsi piquer de saintes colères. De fait, les « colères empathiques » ne sont-elles pas monnaie courante? Ceux qui les éprouvent sont animés d’un désir de solidarité et de justice. Ce désir est d’autant plus grand que l’empathie pour l’autre est grande. En effet, si ma sympathie s’étend non seulement à son bien-être physique et à sa dignité élémentaire, mais à ses aspirations profondes, à ses valeurs et à son désir de s’affirmer, ce que je considérerai comme une « attaque » à cet autre dont je veux le bien inclura tout ce qu’il juge comme un obstacle à son progrès. Loin d’être toujours pacifique, l’empathie est souvent combative. Si d’aventure cet autre n’était pas un saint, mais un humain susceptible d’orgueil, de vanité et d’envie, comme tous les autres, mon empathie à son égard m’entraînerait à participer moi-même à ses défauts personnels. On peut ainsi faire sien l’égoïsme des autres. Certains sont d’autant plus convaincus de la justice de leur colère que celle-ci prend sa source dans l’empathie. Pourtant, la justice de l’empathie est proportionnelle à celle de ce pour quoi on a de l’empathie. L’empathie ne combat pas toujours pour le bien. 

L’altruisme de l’empathie est limité dès le départ par le caractère partial et partiel de sa direction et de son étendue. J’ai de l’empathie pour l’un et pas pour l’autre. Comment pourrait-il en être autrement? Pendant que je me consacre à l’un, je ne puis me consacrer à un autre. Nous sommes des êtres particuliers, limités. Nos actions et nos sentiments sont de plus toujours motivés par notre personnalité, notre sensibilité, nos convictions. Je priorise l’un plutôt que l’autre. Les moralistes cyniques n’auront aucune peine à trouver une lourde charge d’égoïsme et d’intérêts personnels qui empêche l’empathie de s’élever jusqu’à l’angélisme. Cela, d’autant plus que l’empathie se donne en exemple, voire en un spectacle de pureté morale dont le clou est une volée de malédictions pour ceux qui en manquent ou n’éprouvent pas la bonne. 

Réduire l’empathie à un égoïsme hypocrite serait une erreur. L’empathie est un égoïsme qui s’élargit à l’autre.

Réduire l’empathie à un égoïsme hypocrite serait une erreur. L’empathie est un égoïsme qui s’élargit à l’autre. Lorsqu’on chercher à faire siennes les valeurs et les aspirations de l’autre, l’empathie est alors plutôt en train de s’approfondir que de s’élargir. L’individualité s’y s’y attache à d’autres en qui elle se reconnaît et l’agressivité constructive s’y épanche avec force. C’est l’empathie que l’on ressent pour les gens auxquels on s’identifie et avec lesquels on partage une sorte de moi commun. Dans l’empathie profonde, la responsabilité morale que j’ai envers moi-même s’étend à l’autre. Je deviens injuste si j’adhère par empathie à une action ou un principe injuste. Je deviens mauvais si je fais mienne une mauvaise colère. Loin de garantir une supériorité morale, l’empathie doit se plier à la même évaluation morale que n’importe quelle action ou émotion individuelle.  

Pour s’élargir à des gens auxquels on ne s’identifie pas, dont on ne partage ni les ambitions ni les mêmes principes, l’empathie doit être minimale. Ressentir simplement la douleur et la honte de chaque personne, sans adhérer à toutes leurs particularités, à tous leurs motifs. De toute évidence, seule une empathie minimale et même superficielle peut exister entre des gens que tout oppose. C’est le soldat qui épargne la vie d’un ennemi. Ce sont les adversaires idéologiques qui tentent de se réfuter, non de s’humilier. Ce serait une réalité alternative dans laquelle des militants de gauche et de droite ne seraient pas assassinés. Les relations entre ennemis et adversaires peuvent aller au-delà de l’empathie minimale. Elles peuvent aller jusqu’à la justice. Il faut pour cela s’élever du sentiment à la raison. Encore faut-il être capable de penser la justice entre des gens que tout oppose. La théorie de la justice de Rawls vise précisément cela, de même que la théorie communicationnelle d’Habermas. Ces théories procédurales tentent d’atteindre l’universel par la neutralité formelle. Elles sont toutefois très abstraites et plutôt animées par le projet théorique de légitimer des normes que par la question pratique de trouver un moyen pour que des gens qui se détestent acceptent de se respecter minimalement.

Préserver cette empathie naturelle et minimale que nous ressentons [...] ne peut se faire qu’en multipliant les lieux de convivialité et toutes les formes de vie publique.

Les humains ont soif du bien et ne se contentent pas de procédures formelles. C’est précisément la raison pour laquelle certains ont fait de l’empathie un idéal moral et une sorte de programme politique. Ils veulent des relations humaines concrètes, ressentir le vécu d’autres personnes. Ceux qui rejettent l’empathie, s’ils ne sont pas des monstres, rejettent en fait la caricature angélique de cette émotion. Ils valorisent l’autorité, l’ordre, l’efficacité et une certaine dureté qu’ils croient être une garantie de ces valeurs. Ils valorisent leur propre groupe ethnique ou culturel et considèrent comme des hypocrites ou des masochistes ceux qui se tournent vers l’autre. Ces derniers sont les empathiques auxquels ce texte est consacré. Leur empathie profonde pour des individus ou des groupes minoritaires peut être sincère et d’une réelle richesse humaine, contrairement à ce qu’on leur reproche, mais elle ne peut à elle seule surmonter les limites que j’ai évoquées ici. Une de ces limites est que l’empathie est d’autant plus agressive qu’elle est profonde. Elle n’est pas en soi un facteur pacificateur. Il n’y a pas de manière facile de sortir du cul-de-sac dans lequel la polarisation politique actuelle nous enferme. Cette polarisation est une polarisation morale qui oppose des sensibilités et des valeurs. J’ai mentionné plus haut qu’il est difficile d’aller au-delà ou en deçà de l’empathie minimale que nous éprouvons naturellement. Tout est là. Il faut préserver cette empathie naturelle et minimale que nous ressentons pour les gens que nous côtoyons et rencontrons en personne. Cela ne peut se faire qu’en multipliant les lieux de convivialité et toutes les formes de vie publique. Tout un ensemble de facteurs doivent être mobilisés pour favoriser l’empathie. Il ne faut pas négliger les plus concrets d’entre eux, qui sont en apparence dépourvus de relation avec ce sujet, tels que l’urbanisme. Il faut, enfin, se méfier de tout rejet comme de toute idéalisation de l’empathie, afin qu’elle cesse d’être elle-même une source de conflit. Alors seulement on peut passer de l’empathie à la tolérance.

Ce texte a d'abord été publié sur le site de l'auteur.

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