L’homme du ressentiment

Richard Lussier

Tout ressentiment collectif ne finit pas nécessairement dans un bain de sang, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne soit pas dommageable à la communauté; je pense notamment à notre Révolution tranquille ou au féminisme. Arrêtons-nous à ce dernier cas.

Athéna empêchant Achille de tuer Agammemnon. Oeuvre de Giambattista Tiepolo (1757)

Max Scheler a publié en 1912 un livre intitulé L’homme du ressentiment. L’analyse qu’il fait de ce sentiment permet de jeter un peu de lumière non seulement sur le phénomène individuel, mais aussi sur le ressentiment collectif, lequel, comme l’histoire l’illustre, dégénère parfois en mouvements révolutionnaires sanguinaires.

Scheler nous dit que les émotions et les sentiments qui entrent en ligne de compte dans le ressentiment sont la rancune, le désir de se venger, la haine, la méchanceté, la jalousie, l’envie, la malice. Le désir de vengeance qui implique offense ou injure est la plus importante source du ressentiment, mais tous ces sentiments ne sont pas de soi ressentiment; le désir de vengeance ou l’envie n’y versent que dans la mesure où ces passions ne trouvent pas d’exutoire, l’envie cesse lorsque l’envieux obtient l’objet convoité, et une fois la vengeance exécutée, le désir de vengeance s’estompe. Pour qu’il y ait ressentiment, il faut que ces passions ne puissent exprimer leur hostilité, et ce, sur une longue durée. Individuellement aussi bien que collectivement, subir une offense, une humiliation, une trahison, une injustice sans pouvoir rétorquer, engendre un ressentiment qui, ut in pluribus, dans la plupart du cas, explosera d’autant plus violemment que l’impossibilité de riposter aura duré longtemps.

Plusieurs événements historiques en témoignent : la Terreur, la Révolte de Pougatchev, la Révolution grecque de 1821, pour n’en nommer que quelques-uns. Un article de Raphaël Arteau McNeil publié dans la revue Argument (vol.28, no 1, automne-hiver 2025-2026) rapporte avec pudeur le déferlement de violence et de haine auquel le ressentiment du peuple grec a donné lieu lors de la guerre l’opposant aux Ottomans : femmes enceintes éventrées, hommes torturés, châtrés, mise à mort de nourrissons ou d’enfants en bas âge, cadavres mutilés. Le soulèvement des Grecs contre l’Empire ottoman dans le Péloponnèse et les îles grecques en mars 1821, suivi des représailles par les Turcs et du massacre des Grecs dans tout l’Empire ottoman, attisèrent la fureur des Grecs qui rivalisèrent d’atrocités avec l’ennemi, et ce, à la stupeur des philhellènes[1].

Ce déferlement de violence chauffée à blanc par l’impuissance d’un peuple à extérioriser sa haine durant une longue période n’est cependant pas la chasse gardée du ressentiment. Arteau McNeil le montre bien en rappelant la colère d’Achille dans l’Iliade d’Homère. La vengeance haineuse d’Achille à l’égard d’Hector fut féroce; le héros grec mutila le corps d’Hector pendant 12 jours!

Cet article d’Arteau McNeil est intéressant non seulement en raison de la force avec laquelle il décrit et décrie les affres, l’enfer de bestialité et de violence où la haine engouffre parfois les hommes, mais aussi, parce qu’il dit n’avoir « jamais rencontré le visage de la haine dans le miroir ou dans la rue », et parce qu’il dit sa fascination face à la désillusion des philhellènes qui prirent les armes pour défendre la liberté des Grecs.

Il est vrai qu’on se porte mieux du fait de ne pas avoir connu de visu cet horrible spectacle d’hideux carnages et mutilations ou de ne pas avoir aperçu dans son miroir une telle haine. Moi aussi je ne vois pas la haine quand je me regarde dans le miroir, sauf quand j’imagine que ma femme serait éventrée et mes proches décapités sous mes yeux; alors, je vois tapie au fond de mes yeux une incontrôlable fureur qui pourrait érupter. Je pense qu’une telle fureur décaperait le lustre de mon éducation libérale et pourrait dans un excès de folie me rendre inhumain.  Ma foi chrétienne me fait espérer qu’au lieu de laisser libre cours à ma vengeance, je pourrais réciter le stabat mater dolorosa juxta crucem lacrimosa dum pendebat Filius, la mère affligée debout près de la croix était en pleurs alors que son Fils y était suspendu -. Les philhellènes, éduqués à l’humanisme des anciens Grecs, bien au fait de l’importance de la modération et de bien savoir maîtriser sa colère, furent stupéfaits, horrifiés de voir les descendants de ces Grecs tant adulés mutiler l’ennemi; ils ne participèrent pas à ces carnages, tentèrent même d’y mettre fin, bref ne perdirent pas les vertus policées que leur éducation humaniste leur avait prodiguées, mais ce n’était pas leurs femmes et leurs enfants qu’on avait dépecés.

Avant de revenir au sujet principal de mon texte, le ressentiment, une dernière remarque sur ce beau texte d’Arteau McNeil. «Et pourtant, la Grèce, encore et toujours ». C’est sur cette note positive, optimiste, que l’auteur conclut son article, sur «la valeur inestimable de la sagesse grecque, à sa préservation et à sa défense. » Ayant moi-même enseigné cette sagesse grecque pendant presque 30 ans, je ne peux que me réjouir d’une telle conclusion. Je n’ai aucun doute sur l’importance, j’oserais dire sur la nécessité d’enseigner les Anciens, de rappeler à nos contemporains leur sagesse, leur réalisme, leur grandeur morale, leur constant rappel que l’homme doit fuir l’ὕβρις, la démesure, surtout que, comme le dit Arteau McNeil, «la haine est une passion indéfendable, et pourtant elle demeure liée à notre triste humanité[2]. »

Je reviens à mon propos central. Le ressentiment d’un groupe, disais-je, «dégénère parfois en mouvements révolutionnaires sanguinaires. » On pourrait citer de nos jours le cas du massacre du 7 octobre 2025 d’une communauté juive par le Hamas suivi de la riposte d’Israël qui continue de mettre à feu et à sang la bande de Gaza et une partie du Liban. Mais tout ressentiment collectif ne finit pas dans un bain de sang, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne soit pas dommageable à la communauté; je pense notamment à notre Révolution tranquille ou au féminisme. Arrêtons-nous à ce dernier cas.

Depuis l’avènement du féminisme, on peut dire que l’humanité est coupée en deux; cette idéologie a complètement changé la donne de la vie en commun en divisant voire en opposant les hommes et les femmes.

Dans le Québec d’avant les années soixante-cinq, les femmes qui subissaient une autorité ecclésiastique, patriarcale[3] et civile contraignante vécurent dans le ressentiment, lequel prit fin pour certaines d’entre elles dès que le statut de sujets juridiques, politiques et économiques leur fut acquis en 1964. Cependant pour d’autres femmes, un ressentiment dont les sources me semblent être la rancune et l’envie n’a cessé de chercher de nouvelles façons de se satisfaire, faisant tort à l’ensemble de la société et tout particulièrement aux femmes.

Pensons tout d’abord à la discrimination positive à l’égard des femmes. Toute personne, homme ou femme, devrait être sélectionnée selon ses mérites, ses compétences, et non pas parce qu’elle est noire ou une femme. Une telle discrimination est d’autant moins pertinente aujourd’hui qu’il y a érosion de la prédominance masculine dans plusieurs domaines dont le droit et la médecine. Au Québec, les femmes constituent 56% des médecins et représentent plus des deux tiers des futurs médecins dans certaines universités francophones. En fait, les femmes sont sur toutes les tribunes, c’est pourquoi, soit dit en passant, je ne comprends pas l’utilisation de l’écriture inclusive, pratique qui, à mon avis, constitue une preuve que le militantisme féministe n’a cure de la beauté de la langue française. Cette discrimination fondée sur le sexe constitue une injustice et nourrit le préjugé que les femmes sont des êtres faibles à qui on doit donner une longueur d’avance.

Ce qui nous amène à traiter de la sacro-sainte parité entre les deux sexes. Qu’il doive y avoir 50% d’hommes et 50% de femmes partout, cela relève de l’idéologie, pas de la réalité. Il faut être aveugle pour ne pas reconnaître qu’il y a des métiers et des professions qui conviennent davantage à un sexe plutôt qu’à l’autre. Remettre en question cette parité est un sujet que les féministes ont rendu complètement tabou, et qui suscite l’indignation outrée des égéries médiatiques comme l’a bien montré le tsunami d’opprobres qu’essuya Denys Arcand suite au silence qu’il garda lorsqu’on lui demanda de cautionner la parité homme-femme dans les œuvres cinématographiques lors d’une émission de Tout le monde en parle.

Que dire de la diabolisation de la violence des hommes! Le « Male bashing  » est contre-productif à l’avancement du respect dû aux femmes et ne fait qu’accroître l’attirance que certains jeunes hommes ont pour le masculinisme. Prenons l’exemple de la publicité qui passe ces jours-ci à la télévision où un comédien, commentant une scène où un homme cherche à contrôler la vie de sa femme, affirme que c’est à l’homme de changer.  Mon épouse me disait récemment qu’une telle publicité ne fait qu’enrager les hommes, car elle ne dit pas toute la vérité sur la violence, elle ne dit pas que les hommes n’ont pas le monopole de la violence notamment psychologique. La journaliste Lysiane Gagnon, une féministe, tenait il y a quelques années de cela, des propos plus réalistes sur le partage de la responsabilité lors de confits matrimoniaux : «Les femmes sont bien plus douées que les hommes, quand il s’agit de piquer l’autre, de le provoquer, voire de le rendre fou de rage, mais tout cela, mine de rien, en jouant par ailleurs les innocentes ou les victimes[4]. » Les femmes aussi peuvent être violentes, peuvent manier des mots aussi tranchants que des sabres japonais. Comme le disait une autre féministe bien connue, Élisabeth Badinter,  « À vouloir ignorer systématiquement la violence et le pouvoir des femmes, et en les proclamant constamment opprimées, donc innocentes, on trace en creux le portrait d’une humanité coupée en deux peu conforme à la vérité. D’un côté les victimes de l’oppression masculine, de l’autre, les bourreaux tout-puissants. » Peut-être que nos jeunes hommes seraient moins enclins à verser dans le masculinisme si ces publicités montraient non seulement un homme, mais aussi une femme tenir de semblables propos dégradants et humiliants[5].

Avant de déplorer les dérives des vagues #MeToo, #balancetonporc, etc. est-il nécessaire de préciser que le viol et le harcèlement sexuel grave sont déplorables, condamnables et que nous ne minimisons pas les souffrances des femmes ou des hommes violés? J’ironise. Ne faut-il pas néanmoins souligner que la tolérance zéro issue de ces mouvements a depuis versé dans l’intolérance, sans parler des torts irréparables que cette délation tous azimuts a causés à des hommes injustement lynchés? Ne faut-il pas aussi souligner que la présomption d’innocence en matière d’agression sexuelle est devenue caduque dans notre système judiciaire? La magistrature ne fait-elle pas fi de la justice au nom de la compassion? On continue de lire dans les journaux des articles de femmes qui revendiquent haut et fort «… un espace exempt de domination masculine, partout, en tout temps. » Les hommes vivent maintenant dans la crainte que leur regard ne s’attarde un millième de seconde de trop sur la poitrine d’une passante; les adolescents le moindrement timides sont paralysés de peur à l’idée de faire la surprise d’un baiser à leurs dulcinées. Je plaisante, mais il est certain que la drague est devenue de plus en plus codifiée par des « féministes-outrées-offensées-en-permanence  ». (dixit la journaliste et féministe Sophie Durocher). Citons l’exemple de Denys Arcand qui s’est fait traiter de sexiste et de misogyne en 2018 pour avoir osé vanter la beauté de Maripier Morin, en affirmant que la première fois qu’il l’avait vue, en short et en t-shirt, il s’était dit: «Cette fille-là, au cinéma, ça serait écœurant! ».

Enfin, parlons de ce qui constitue, à notre avis, un des plus grands torts que le mouvement féministe a causé à la société, tout particulièrement aux femmes : la priorité déshumanisante que le féminisme accorde à la carrière plutôt qu’à la vie familiale. Les propos de Marwah Rizqi lorsqu’elle annonça aux médias qu’elle ne se représenterait pas aux prochaines élections sont révélateurs de cette chape de plomb que l’idéologie féministe fait peser sur les épaules des femmes; elle commença en effet par dire que plusieurs femmes seront déçues de sa décision. C’est un lieu commun, une marotte des professionnelles féministes de honnir les femmes qui délaissent une carrière pour embrasser la vie familiale, comme si la carrière était le nec plus ultra d’une vie réussie. Mais qui oserait mépriser madame Rizqi, une femme brillante et compétente, d’abandonner la vie politique pour vivre pleinement son rôle de mère, avouant ne pouvoir tout conjuguer, son rôle de députée et son rôle de mère ? Elle a fait le choix de border ses enfants le soir venu et de les voir grandir en déclarant ne pas avoir l’intention de se représenter pour une durée de quinze ans. Une amie me disait récemment que plus des trois quarts des enseignantes mères de famille au primaire carburaient aux antidépresseurs et que sans les contraintes financières que leurs familles s’étaient imposées en choisissant un mode de vie bourgeoise, elles seraient restées à la maison pour s’occuper de leur famille. L’idéologie féministe fait tort à la santé des femmes en leur faisant miroiter qu’on peut tout conjuguer. «Qui trop embrasse mal étreint », dit la pauvre sagesse populaire dépourvue de PH. D.

Le plus grand dommage qui résulte de l’application concrète du féminisme, c'est une réduction considérable du taux de natalité des sociétés. Il y a quelques jours de cela, madame Rizqi déclarait dans une entrevue au réseau TVA que le bas taux de fécondité au Québec est alarmant (1,33 enfant par femme, loin de la cible de 2,1 lequel taux assurerait le renouvellement naturel de la population), et que cela devrait nous secouer collectivement, devrait devenir une priorité nationale. Cette vérité concerne toute la société, hommes et femmes. Les hommes, car comment une femme accepterait-elle de donner naissance à plus d’enfants et de prendre le temps de les éduquer, si elle n’est pas secondée par un homme qui accepte de s’engager pour le meilleur et pour le pire? Les femmes, car comment un homme accepterait-il de vraiment se marier, s’il sait que son épouse ne s’investira pas à 100% à créer un vrai foyer?

 

[1] Les philhellènes sont des hommes éduqués, majoritairement des Européens admirateurs de l’ancienne civilisation grecque Ils s’engagèrent dans cette guerre au côté des Grecs au nom de la liberté et de la défense de la grandeur de l’humanisme des Anciens.

[2] Les cas de mutilation des corps de l’ennemi furent apparemment rares chez les anciens Grecs, mais il y en eut tout de même. Voir l’Anabase ( III, 4, 5 ) de Xénophon.

[3] Dans les faits, le Québec de cette époque connaissait plutôt une autorité matriarcale.

[4] Article de La Presse du 1er octobre 1994

[5]Au Québec, en 2024, 28 560 personnes ont été victimes d’infractions contre la personne en contexte conjugal, dont 21 679 femmes et 6 881 hommes. https://statistique.quebec.ca/vitrine/egalite/dimensions-egalite/violence/violence-contexte-conjugal

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