La désobéissance attentionnelle

Bernard Lebleu

Pour s'extraire de l'emprise qu'ont sur notre attention les grandes plateformes numériques, plusieurs, comme l'historien de la culture Ted Gioia ou le collectif The Friends of Attention, en appellent à la désobéissance attentionnelle, un acte de résistance radicale qui va bien au-delà de la simple détox numérique prônée par des médias qui souvent contribuent à notre intoxication numérique.

Extrait de la vidéo Twelve Theses on Attention

Simone Weil disait que le but de l’éducation n’est pas d’accumuler des savoirs, mais de développer notre capacité d’attention. Or, s’il est une chose dont les éducateurs se plaignent à propos de leurs étudiants, c’est la difficulté croissante que les jeunes éprouvent à accorder une attention soutenue à ce qui se passe dans la salle de cours. La fragmentation de l’attention chez les jeunes est une des conséquences du succès phénoménal des réseaux sociaux et des plateformes numériques dont le succès financier repose sur la marchandisation de l’attention des utilisateurs et des outils électroniques qui nous maintiennent connectés jour et nuit.

Pour Ted Gioia, historien de la culture et critique musical américain, connu entre autres choses pour avoir popularisé le concept de « culture de la dopamine », protéger notre attention est devenu un enjeu politique, voire existentiel. Nous sommes passés, explique-t-il, de l’ère du divertissement à l’ère de la distraction pure. Les plateformes technologiques ne proposent plus de l’information ou des contenus artistiques, mais avant tout des boucles de rétroaction qui nous maintiennent dans un état de dépendance chronique. Les algorithmes nous enferment dans une culture circulaire qui nous ramène toujours à ce que nous savons déjà, asphyxiant l’esprit de découverte et l’expérience des joies de la connaissance fortuites que l’on éprouve lorsque notre attention se porte vers de nouveaux horizons.



Penseur libre, détaché de toute institution académique, il milite activement pour l’avènement d’un mode de vie « post-dopamine », fondé sur la pratique des arts dits lents — slow arts —, les expériences culturelles hors-ligne, les concerts, la fréquentation des musées, la lecture physique. Son projet d’enrichissement personnel à travers la lecture des grands classiques a suscité un engouement remarquable auprès des 280 000 abonnés à son compte Substack. Il s’agit d’un programme de lecture, accompagné de suggestions d’œuvres musicales ou artistiques, réparti sur 52 semaines. Les participants s’engagent à lire 250 pages par semaine, des extraits d’œuvres aussi variées que le Dit du Gengi, les Méditations de Marc-Aurèle ou le Procès de Kafka. Les auteurs actuels figurent également dans le programme : Gioia termine son cycle de lectures avec des œuvres d’Octavia Butler, de Joan Didion et même le Grand livre des alcooliques anonymes, qu’il classe parmi les ouvrages les influents en matière de psychologie personnelle au XXe siècle. Pour Gioia, lire les classiques est l’antidote ultime à la fragmentation de l’esprit moderne, car leur fréquentation exige toute l’attention et toute la palette des émotions qui font de nous des êtres intelligents et sensibles. La pérennité des œuvres classiques est aussi garante de leur vitalité, de leur capacité sans cesse démontrée de nous éclairer et de nous guider dans notre cheminement individuel, spirituel ou philosophique.

Une vision radicale de l’attention

L’attention est devenue une ressource surexploitée. Pour décrire l’ampleur de la crise qui menace, les membres du collectif Friends of Attention ont forgé l’expression « attention fracking », une image forte qui évoque le procédé de fracturation hydraulique employé par l’industrie minière de manière assez sauvage et sans égard pour les écosystèmes locaux. Ce collectif international, fondé en 2019 par des universitaires et des artistes, propose une vision plutôt  radicale de l’attention, largement inspirée des idées fondamentales développées par Simone Weil dans l'Attente de Dieu :

« L’attention, poussée à son plus haut degré, est la même chose que la prière ».
« L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu’on est forcé d’utiliser. […] Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue, l’objet qui va y pénétrer. (…) Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus. (…) ».

« Pour Simone Weil, l’attention est aussi active certes, mais pour ainsi dire à la manière passive du désir. Elle ne consiste pas à subir passivement les sensations, mais elle ne consiste pas davantage en un effort de volonté semblable à celui qui permet de lever un poids », précise Jacques Dufresne dans notre dossier Attention.

Pour les auteurs des Twelve Theses on Attention, la crise de l’attention n’est pas simplement un enjeu individuel, c’est la crise majeure de notre siècle. L’attention est un bien commun. Elle est ce qui nous lie les uns aux autres. L’attention est une forme d’amour ou d’empathie : prêter attention à quelqu’un ou quelque chose, c’est lui témoigner de la valeur. Si notre attention est fragmentée par les algorithmes, c’est la structure et l’équilibre même de la société qui sont menacés. « L’attention est une forme d’amour. (…) L’attention, c’est tomber amoureux de la vérité, puis voir son visage et entendre sa voix partout, y compris dans le mensonge. L’attention fait naître le réel par son amour. » (Manifesto for the Freedom of Attention). Les ravages de la marchandisation de notre attention sont du même ordre que les ravages de la monoculture sur les écosystèmes : « Dans la situation actuelle, qui ne cesse de s’aggraver, la faculté et la puissance du désir humain souffrent d’une monoculture dominée par une ou peut-être deux formes de désir, auxquelles s’ajoutent un ou plusieurs spasmes primitifs du tronc cérébral qui ressemblent au désir sans en être. » (Manifesto)

Ils en appellent à une forme de désobéissance attentionnelle, à un acte de résistance radicale contre le capitalisme de surveillance. Ils proposent plusieurs voies pour se réapproprier notre attention, ou pour passer d’une attention réactive à une attention active qui nous transforme en nous reliant aux êtres ou aux choses. La contemplation, la pratique du silence telles qu’illustrées dans cette vidéo, comptent parmi leurs armes de prédilection dans ce combat aux accents donquichottesque. Reprenant une idée développée par l’écrivain George Pérec dans son texte Tentative d’épuisement d’un lieu parisien et magnifiquement mise en application dans Vie mode d’emploi, ils s’intéressent à l’infra-ordinaire et préconisent une attention portée à ce qui est si commun qu’on ne le voit plus. Comme Perec, qui avait passé trois jours à observer un coin de rue parisien et décrire tout ce qu’il voyait, les participants aux rencontres organisées par le collectif sont invités à s’asseoir à la table d’un café et à observer pendant une demi-heure, chaque personne, chaque objet qui les entoure.

« Ce qu’il faut, c’est une éthique de l’attention, qui s’apparente à un mysticisme pratique. […] Il s’agit ni plus ni moins que de la volonté de se rapprocher de la réalité étonnante des choses, à travers ces formes d’attention pure qui ne sont pas entachées d’évaluations d’utilité ni de jugements. »  (Twelve Theses on Attention)

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