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Wendell Berry, chantre de la vie et de la vie intérieure (1934-1926)

Wendell Berry (à droite), en compagnie de Paul Kingsnorth, l'auteur de Against the Machine, dans la maison des Berry à Port Royal au Kentucky. Octobre 2025. Source: The Abbey of Misrule.

Poète, romancier, essayiste et agriculteur, il est tour à tour présenté comme écologiste, agrarien, chrétien, pacifiste, critique du capitalisme industriel ou adversaire de la démesure technologique. Wendell Berry appartient à cette espèce devenue rare d’écrivains que chacun semble pouvoir revendiquer sans jamais parvenir à se les approprier tout à fait. Le poète des Appalaches, chantre de la vie et de la vie intérieure, ne propose pas tant une doctrine qu’une manière d’habiter le monde. Son intransigeance envers les concepts le classe dans une catégorie à part. « Les gens parlent de “l’environnement”. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. “L’environnement” ne désigne aucun lieu en particulier. Or, nous ne sommes vivants que dans un lieu particulier [...] L'environnement”, comme nous l’appelons, nous est intimement lié. Nous sommes en lui. Il est en nous. Mais nous sommes aussi l’environnement, et l’environnement est nous. »

Wendell Berry a très tôt identifié et cherché des solutions concrètes à des problèmes qui sont encore aujourd’hui au centre de nos préoccupations. Dès les années 1960 et 1970, il critique l’agriculture industrielle, l’épuisement des sols, la disparition des petites fermes, la dépendance croissante envers les grandes organisations et les technologies, ainsi qu’une économie qui sépare progressivement la production des lieux et des communautés qui en subissent les conséquences.

Les questions qui traversent son oeuvre sont étonnamment contemporaines : qu’est-ce qu’un progrès qui détruit ce qu’il prétend améliorer? Jusqu’où devons-nous déléguer nos capacités aux machines? Que perdons-nous lorsque l’efficacité devient notre principal critère de décision? Peut-on prendre soin de « l’environnement » sans d’abord prendre soin d’un lieu concret? Quelle économie permet à une communauté de durer?

De l'Italie à la France, en passant par le Québec (voir ce portrait publié dans la revue Le Verbe), les médias occidentaux ont souligné sa mort, à un âge où bien des auteurs sont oubliés et leur disparition passe inaperçue. Qu'est-ce qui explique une telle longévité? On peut penser que ce n'est pas tant qu'il ait su prédire les maux de notre époque, mais qu’il ait choisi de poser des questions suffisamment fondamentales pour lui survivre.

Lors de sa tournée américaine pour promouvoir son essai primé par le New York Times, Against The Machine, l'essayiste anglais Paul Kingsnorth a tenu à faire un détour pour rendre visite à Berry au Kentucky. Qu'un des penseurs les plus en vue de la jeune génération d'intellectuels engagés dans la lutte contre notre asservissement par la technologie se rende en pèlerinage chez l'auteur de Life is Miracle, en dit long sur cette étonnante permanence. Il ne s’agit pas tant du passage d’un flambeau que de la rencontre de deux générations confrontées, à des moments très différents, aux mêmes questions : comment vivre "une bonne vie", comment habiter dignement un monde que la technologie transforme de plus en vite ?

Articles à lire


Berry Wendell

Voici un poète américain à la fois chantre de la vie... et de la vie intérieure. Pour Berry, nous dit un de ses critiques, Jeffery Triggs, c'est seulement l'acceptation de la mort qui rend possible l'amour humain, la fidélité et la permanence de la communauté humaine sur la terre. Il se trouve par là dans un courant universel qui traverse les époques, frère des François d'Assise, des Thomas More et des Sénèque. Après avoir vécu à New York, Wendell Berry s'est retiré sur la ferme familiale, dans le Kentucky, où il pratique et défend une agriculture douce et une conception organique du développement local.

Le Verbe

Wendell Berry (1934-2026), cet influenceur inconnu

Portrait d'un poète-fermier "rebelle et iconoclaste", par un auteur tout aussi inclassable, William Roy-Pelletier, un charpentier-ébéniste de formation, qui met "sa curiosité et son amour des mots au service du journalisme chrétien".

The Honest Broker (Ted Gioia)

Wendell Berry: 9 règles pour les nouvelles technologies

Le fermier-poète américain Wendell Berry écrivait en 1987 que toute nouvelle technologie doit répondre à 9 règles pour s'intégrer harmonieusement dans nos communautés. Le critique de la technique Ted Gioia croit que ces règles sont plus pertinentes que jamais.

9 critères pour une nouvelle technologie [...]

Wendell Berry et Bernard Charbonneau

Daniel Cérézuelle

Je ne connaissais rien de Wendell Berry lorsqu’il y a trois ans un de mes amis américains m’a prêté trois livres de cet auteur: The Unsettling of America (1977; abréviation: UoA), Home Economics (1987) et What are people for? (1990). J’ai lu ces livres avec beaucoup d’intérêt et de plaisir: pour la première fois, je rencontrais un auteur américain qui, contre le développement apparemment inexorable de l’agriculture industrielle, assumait de manière explicite la défense de ce que l’on peut appeler une agriculture paysanne – ce qui ne veut pas dire passéiste. J’ai été frappé par la convergence des réflexions de cet auteur américain avec celles d’un auteur français que je connais très bien: Bernard Charbonneau...

The New Yorker

Going Home with Wendell Berry

La journaliste Amanda Petrusich signe ce long entretien avec Wendell Berry, paru en 2019 dans le New Yorker. En proie à une crise existentielle devant les menaces globales qui s'accumulent au-dessus de nos têtes, elle sollicita une rencontre avec le poète-fermier dans l'espoir qu'il accepte de partager un peu de sa sagesse terrienne. Berry et sa femme Tanya l'accueillirent chaleureusement et Berry fut généreux de son temps. Car pour lui, toute conversation est chose sérieuse et il oppose aux abstractions la connaissance particulière des êtres et de lieux. La conversation suppose une forme de vulnérabilité: il faut aussi accepter de pas entièrement maîtriser ce qui est dit. Il en va ainsi de la pensée de Berry qui ne cherche pas seulement à convaincre, mais prend forme dans la relation.



Lettre de L'Agora - Printemps 2026