Le choc Simone Weil

Jacques Dufresne

Le choc Simone Weil paraissait en février 2014 chez Flammarion. L'auteur, Jacques Julliard, éditorialiste au magazine Marianne est l'un des penseurs de gauche les plus influents de France. S'identifie-t-il toujours à la gauche?  Dans La gauche et le peuple, un échange de lettres entre lui et Jean-Claude Michéa, on le présente comme un social-démocrate déçu, Michéa de son côté étant le marxiste devenu orwellien.

Nos lecteurs attentifs savent l’importance que Simone Weil a pour nous, de l’Agora, depuis le début de notre aventure encyclopédique. C’est à elle que nous avons emprunté notre principe directeur : «Il faut accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement.» Cette invitation au jugement de valeur s’avère de plus en plus pertinente au fur et à mesure que s’accroît le nombre d’idées, d’opinions et de faits offerts à notre connaissance. C’est à Simone Weil également que nous devons notre conception de l’enracinement et nos réserves à l'égard de l’humanisme moderne et du progrès.

Nous avons pensé un moment être les seuls à attacher une telle importance à cet auteur qu'on néglige encore dans les facultés de philosophie; mais viennent de paraître deux ouvrage collectifs, le premier au Québec, Les racines de la liberté, l’autre en France, Radicalité : 20 penseurs vraiment critiques qui consacrent un chapitre à Simone Weil. Son nom apparaît dans les deux ouvrages avec ceux de George Orwell, Jean-Claude Michéa, Pier Paolo Pasolini et Christopher Lasch.

C’est dans ce contexte qu’est paru Le choc Simone Weil de Jacques Julliard.  Depuis l’étude de Gustave Thibon en introduction à la première édition de La pesanteur et la grâce en 1948 et l’essai de Victor-Henry Debidour, Simone Weil ou la transparence, paru en 1963 c’est, à mes yeux, le meilleur ouvrage consacré à celle qui a écrit, vingt jours avant sa mort : «Les éloges de mon intelligence ont pour but d’éviter la question : dit-elle vrai ou non? » Julliard n’évite pas cette question.

Thibon et Debidour, hommes de droite, Jacques Julliard, homme de gauche, ont en commun d’avoir admiré Simone Weil par-delà la pesanteur du camp auquel on les rattache, avec cette altitude, cette impartialité que Simone Weil avait elle-même admirée chez Homère. Trop de lecteurs de droite résistent mal à la tentation de ne voir chez Simone Weil que son mysticisme ou ses idées sur l’enracinement; trop de lecteurs de gauche semblent croire que son mysticisme n’a été qu'un épisode obscurantiste sans lien avec ses idées sur la condition ouvrière.

Jacques Julliard défend énergiquement Simone Weil contre ceux qui voudraient l’attirer dans leur camp ou la réduire à eux-mêmes. «Simone Weil, écrit-il, est d’abord et avant tout une philosophe. On l’a dit et répété. Un peu trop peut-être avec l’arrière pensée de se débarrasser de la militante et plus encore, de la mystique. Or chez elle, les trois activités n’en font qu'une et c’est en cela qu'elle est un personnage exceptionnel, inclassable, en dehors de toutes les séries.»1


On reconnaît la philosophe chez Simone Weil à son engagement à ne jamais prendre prétexte d’un engagement politique, social ou religieux pour abdiquer son esprit critique. D’où ce mélange paradoxal chez elle d’un sens de la justice qui va jusqu’à la compassion pour les collectivités menacées ou opprimées (la civilisation occitanienne, par exemple) et d'une méfiance telle à l’égard du social qu'elle l’assimile au gros animal de Platon, cette bête que l’on flatte pour mieux l’asservir… et mieux s’avilir par là.

Au Québec, en ce moment et sans doute en est-il de même dans les nombreux pays où l’on applique des mesures d’austérité, les gouvernants n’ont pas assez de mots doux pour flatter la population. Il faut, répètent-ils, réduire les dépenses partout mais sans jamais porter atteinte aux services qui sont un droit sacré pour la population. À croire que cette population n’a que des vertus, qu'elle n’est jamais en aucune manière complice des excès ayant des effets ruineux sur les finances publiques. Avec comme résultat qu'au lieu d’exiger un effort des individus, comme celui qui consisterait à renoncer à un médicament coûteux dont l’efficacité est douteuse, on glorifie leur narcissisme.

C’est l’une des formes que prend actuellement l’idolâtrie du social dans les démocraties. Du temps des régimes totalitaires, soviétique ou nazi, l’idolâtrie prenait la forme d’une adhésion inconditionnelle au parti, ce qui inspire à Jacques Julliard, sur les intellectuels de son pays au vingtième siècle, ce jugement sévère et courageux : «La liberté de jugement est une exigence à laquelle Simone Weil ne renoncera jamais, quel que soit l’enjeu, quel qu'en soit le prix. Pas question de s’immerger dans la masse en fusion et d’abdiquer toute fonction critique en une exaltante capitulation devant la force aveugle ou un prétendu sens de l’histoire. C’est pourquoi, je persiste et signe : en un siècle, où la masse des clercs firent assaut de lâcheté devant diverses formes de totalitarisme, Simone Weil fut avec Camus, l’une des rares à ne pas trahir et à mériter – vraiment – le beau nom d’intellectuelle.»2 

Simone Weil, ajoute Julliard, était une individualiste conséquente. Suite notamment aux analyses de Christopher Lasch, nous appelons individualiste aujourd’hui la personne qui se définit par ses droits et ses choix, par son moi si l’on préfère, au mépris de toute limite. Il s’agit d’un individualisme inconséquent : l’individu sombre bientôt dans une démesure au terme de laquelle il se dissout dans le groupe qui l’a séduit : parti, secte, classe sociale, etc. L’individu conséquent, par opposition, est celui qui se protège lui-même en demeurant critique à l’endroit des aliénations auxquelles l’exercice de ses droits et de ses choix peuvent l’exposer.

L’esprit ne doit jamais céder à la force. Julliard a raison de souligner, sur ce point, l’influence d’Alain sur Simone Weil. Il faut bien noter que pour elle la force ne se manifeste pas seulement par le biais du «gros animal» mais aussi par des tendances comme le prétendu sens de l’histoire.

D’où son rejet sans appel de l’idée de progrès, rejet que Julliard a bien compris : «Pour Simone Weil, l’idée de progrès est une idée fondamentalement athée, parce qu'elle nie l’éternité, et une idée profondément matérialiste, parce qu'elle fait surgir le supérieur de l’inférieur.»3

Le totalitarisme, soviétique ou nazi avait pour effet d’asservir aux deux idoles, l’idole sociale et celle du progrès, ce qui en faisait la force. Dans les sociétés libérales actuelles, le culte du progrès prend la forme extrême du transhumanisme et la forme minimale du «on n’arrête pas le progrès»; quant à l’idolâtrie du social, elle prend, entre autres formes, celle du mimétisme dans la consommation, celle d’un produit présenté comme nouveau, tels les gadgets de Apple.

Rares sont les individus qui ont la force de résister à la fois au gros animal et au prétendu sens de l’histoire. Qu'est-ce qui les distingue de la majorité conformiste? La vie intérieure, répond Jacques Julliard. «Seuls les individus animés par un esprit bien structuré et une vie intérieure intense sont capables de résister à la pression collective et à la force entraînante du gros animal. Bruno Bettelheim dans Le Cœur conscient a souligné que dans les situations extrêmes, comme celles de la vie dans les camps de concentration nazis, la survie était fonction directe de la conviction intérieure.»4

Quelle vie intérieure ? Jacques Julliard sous estime-t-il ici l’importance que Simone Weil attache à la grâce, cette grâce qu'elle compare à la photosynthèse ? Il n’y a, aux yeux de l’auteur de La pesanteur et la grâce, de vie intérieure que fécondée par l’énergie provenant du soleil invisible, un soleil invisible qui n’est pas une idée abstraite mais une présence rayonnant à travers l’univers. Si Jacques Julliard hésite à utiliser le mot grâce, il est sensible à sa réalité. Il cite un texte de Simone Weil écrit en 1933, avant son expérience mystique, qui annonce ce qu'elle dira plus tard sur le lien entre Dieu et la beauté du monde : «Réagir contre la subordination de l’individu à la collectivité implique qu'on commence par refuser de subordonner sa propre destinée au sens de l’histoire : [permettant ainsi] d’échapper à la contagion de la folie et du vertige collectif, en renouant, pour son compte, par-dessus l’idole sociale, le pacte originel de l’esprit avec l’univers.»5

Simone Weil est morte avant l’ère écologique. Ses sources platoniciennes, ses affinités avec la tradition dualiste l’éloignaient de la nature et de la vie, et pourtant la façon dont elle cherche le salut du côté du pacte originel de l’esprit avec l’univers, la façon dont elle parle de l’incarnation, dont elle associe le grand art à l’union intime de l’âme et du corps la rapproche de René Dubos, de Jacques Ellul, de Lewis Mumford, de Bernard Charbonneau, de Ivan Illich, de tous ceux craignaient que l’homme ne soit déjà allé trop loin en direction de l’impasse indiquée par Gustave Thibon : que «l’homme, exilé sur terre, [ne devienne] un exilé de la terre.»

Notes

1- p.39

2- p.51

3- p.118

4-p.66

5-p.52

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