Le sourire de Nelson Mandela

Jacques Dufresne

Le sourire de Mandela: naturel ou surnaturel


L’admiration de tous est souvent le signe d’un aveuglement général, mais il arrive parfois qu'elle soit le signe d’une illumination partagée. Ce fut le cas ces jours derniers pour les hommages dont Nelson Mandela fut l’objet. J’emploie le mot illumination en souvenir d’un commentaire de Bill Clinton entendu sur CNN. D’où vous vient ce sourire lumineux (bright) a-t-il demandé à l’ancien casseur de pierres des prisons de l’Apartheid? Comment se fait-il qu'après avoir été injustement victime de tant de malheurs, on n’aperçoit en vous aucune trace de sentiments négatifs? Par sa réponse Mandela s’est élevé au niveau de Marc-Aurèle. Ils m’ont enlevé ma jeunesse, a-t-il dit en substance, ma liberté, ma santé, ils ont même brisé mon mariage, mais il me reste mon âme et mon cœur…et je ne les leur donnerai pas.» Marc-Aurèle : «Les choses n’atteignent pas l’âme, elles demeurent au dehors, immobiles. Les troubles ne proviennent que de l’opinion intérieure. En second lieu, tout ce spectacle que tu vois, en un clin d’œil, il va se transformer, cesser d’être.»

Nelson Mandela était déjà ailleurs, ce qui le rendait si présent à son peuple, à ses amis et capable s’accorder son pardon à ceux qui auraient mérité sa vengeance. Cette vengeance vers laquelle le portait la pesanteur naturelle à l’homme se métamorphosa en compassion, ce qui éloigna une guerre civile qui semblait inévitable dans l’immédiat. Si le mot grâce peut avoir un sens c'est bien dans le cas d'une évolution aussi improbable de la vie intérieure d’un homme. Mandela avait été élevé par une mère religieuse, dans une école méthodiste. À vingt ans, il rejeta le communisme en raison de ses fondements matérialistes. Tout en se gardant bien de se présenter comme un saint ou un prophète, il a souri quand Clinton associa Dieu à son sourire lumineux!

Peu de commentateurs ont fait état d’un lien entre la prudence de Mandela et son passé chrétien. L’opinion générale tacite semblait être la suivante : ce qui importe c'est la prudence du chef d’État et non l'origine de cette prudence. Il faut pourtant poser la question de l’origine, non certes pour assurer la victoire d’un camp sur un autre, mais pour que l’humanité entière puisse tirer le plus grand profit d’un élan universel d’admiration. Nous avons souligné la pertinence d’une origine transcendante, c’est-à-dire d’une descente du divin dans l’homme appelé Mandela; un homme, il l’a rappelé lui-même, qui a battu se première femme. Tel ou tel de nos amis, qu'on peut lire dans la présente lettre, Jocelyn Giroux ou Yves St-Arnaud rendrait peut-être mieux que nous le sentiment général en faisant intervenir, non pas le mouvement descendant de la grâce, mais le mouvement immanent et ascendant de la nature. Le sourire de Mandela ne serait pas une chose surnaturelle, mais l’achèvement de la nature, la fine fleur de l’évolution; ses croyances religieuses n’étant dans ces conditions que des reliquats d’une ancienne mentalité sans grande influence sur le cours réel des choses.

Cette opposition entre l’immanence et la transcendance est le cadre principal dans lequel s’inscrit en ce moment les diverses réponses à la grande question cruciale : comme l’être humain peut-il devenir meilleur?

En Occident, du moins, l’explication par la transcendance jouit au départ d’un grand avantage. Le soleil brille au-dessus de nos têtes et fait monter vers lui les plantes qui nous nourriront, nous permettant nous élever à notre tour vers la source de toute vie. Nous avons vécu pendant des millénaires avec la conviction que la terre était plate, et qu'à mesure qu'on s’élevait dans le ciel, on se libérait de ce qui est corruptible, mélangé, changeant, pour se rapprocher de ce qui est pur, éternel. Nos maisons étaient regroupées autour d’églises dont le clocher faisait monter nos prières vers le ciel. Dieu était le Très haut. Une multitude d’images nous le montrent descendant vers nous. Dans les fresques de la Chapelle Sixtine, Il nous tend la main. Ce sont les voix les plus hautes, celles du ténor et de la soprano, qui nous conduisent au sommet de la musique. Nous étions l’animal debout, capable de contempler le ciel sans interrompre sa marche, avec des yeux ayant la forme du soleil. On pourrait remplir des centaines de pages de ces invitations à la verticalité dont notre culture est remplie. Kant lui-même, celui qui a renversé l’ordre spirituel du monde, qui a fait graviter les idées autour de la raison humaine, ne nous a-t-il pas laissé cette métaphore en héritage : le ciel étoilé au-dessus de nos têtes, la loi morale au cœur de l’homme.

C’est pourquoi la découverte de Copernic, confirmée par Galilée, fut un tel choc pour l’Occident chrétien. Le ciel était toujours au-dessus de nos têtes, mais nous saurions désormais que c’est là une illusion. Bientôt tout ce qui était présenté comme étant d’ordre qualitatif dans ce ciel, depuis le septième ciel de Ptolémée jusqu’aux étoiles ayant une âme, serait emporté par les rapports de force de la mécanique newtonienne. Le monde deviendra machine, perdra sa vie en même temps que sa verticalité. Les symboles de la verticalité disparaîtront un à un, dans la vie sociale et politique d’abord. Les villes s’étaleront au lieu de se resserrer autour des lieux de culte.

Les homme des temps verticaux savaient où ils allaient, ils se sentaient appelés vers les hauteurs divines et ils mettaient toute leur intelligence au service de leur désir de s’élever. Ils savaient aussi d’où ils venaient : de Dieu, directement. Mais la Genèse sera bientôt ébranlée par la génétique, les espèces vivantes apparaîtront comme le produit d’une histoire qui a commencé sur une planète dont, à l’origine, la vie était absente. Si bien qu'il paraît plus simple aujourd’hui de présumer que le sourire de Mandela, le devenir meilleur de l’homme, s’explique par l’évolution plutôt que par la grâce, par l’immanence plutôt que par la transcendance. Certes, le soleil est toujours au-dessus de nos têtes. Quels seraient les effets de sa virile énergie sans les richesses maternelles de l’humus? Humus, humilité. La terre a raison de se sentir humble face au soleil. Le ciel abrite les oiseaux, la terre les vers de terre. Mais d’où viennent les sources? Le ciel est clair, mais la nuit est féconde. On peut rattacher autant de belles métaphores à la cause de l’immanence qu'à celle de la transcendance.

Une comparaison entre deux neuvièmes symphonies célèbres, celle de Beethoven et celle de Mahler, nous aidera à y voir plus clair. Voici un passage du poème de Schiller, l’ode à la joie, que Beethoven a mis en musique dans sa neuvième symphonie :
Frères ! Au-dessus de la voûte étoilée
Doit habiter un très cher Père. (...)
Pressens-tu le Créateur, monde ?
Cherche-le par-delà le firmament !
C'est sur les étoiles qu'il doit habiter
Si l’on en juge par ces paroles, la musique de Beethoven est d’origine transcendante, ce que bien des admirateurs de cette œuvre admettront volontiers. Les mêmes mélomanes admettront-ils que la neuvième de Mahler, le dernier mouvement surtout, intitulé le Chant de la terre, appartient au pôle de l’immanence, chose encore plus vraie de la dernière œuvre de Mahler, également intitulée le Chant de la terre et comptant six mouvements? C’est l’avis d’Henry-Louis de la Grange :

L' "Adieu" du Chant de la Terre est comme l'expression quintessenciée d'une conviction que Mahler avait à cette époque de sa vie, celle de "la grande progression vers la perfection, de la purification qui progresse à chaque incarnation". Dans ce moment unique de la musique occidentale, éclairée d'une lumière orientale qui pourrait, dans les premiers mouvements, faire l'effet d'une simple décor chinois, la consolation, la paix soufflent sur l'être humain, résolu à se fondre dans cette nature qui, éternelle, refleurit à chaque printemps. Comment un musicien a-t-il pu, avec des moyens aussi raréfiés - une voix d'alto répétant les deux mêmes notes, quelques instruments bien choisis, un accord parfait d'ut majeur et une sixte "ajoutée" - suggérer, en quelques mesures et de manière aussi forte, le temps et l'espace sans limites, et avec des accents tout à la fois si douloureux et pourtant habités d'espoir et de sérénité ? Il y a, bien sûr, que la musique est le seul de tous les arts à pouvoir exprimer dans le même instant l'élément et le tout, les sensations les plus différentes, les sentiments les plus opposés, les pensées les plus contradictoires. Mais encore faut-il, comme Mahler, être parvenu à un degré supérieur de conscience pour dominer, organiser et sublimer cette matière insaisissable. Depuis le sommet de lumière où l'a conduit son ascèse lucide, le musicien contemple la totalité du paysage visible et invisible. Il l'assume, il l'incarne et nous le restitue. http://gustavmahler.net.free.fr/symph3.html

Il importe de rappeler ici le contexte dans lequel Mahler a composé ses dernières œuvres. L’une de ses filles, âgée de 4 ans, venait de mourir et lui-même a appris au même moment qu'il était atteint d’une maladie cardiaque dont il allait sans doute mourir bientôt. Le Chant de la terre est aussi le chant du cygne d’un homme dont l’inspiration venait d’ailleurs.

Le contraste aurait été plus frappant si nous avions comparé la musique de Mahler au chant grégorien. Beethoven et Mahler ont tous deux été touchés par le romantisme. Est-il permis de penser que le premier, encore imprégné du christianisme, a conservé le sens du transcendant, tandis que le second se serait rapproché du romantisme extrême que fut le vitalisme au début du XXe siècle dans le monde germanique?

Il faut plutôt voir dans les deux symphonies un rapprochement de l’immanence et de la transcendance. Rapprochement que Henri-Louis de la Grange lui-même souligne lorsqu'après avoir évoqué la fusion avec la nature qui refleurit à chaque printemps, il dit, commentant Adorno, que la musique du Chant de la terre vient d’ailleurs : «Theodor Adorno a fait remarquer que, depuis Beethoven, Mahler est vraiment le premier compositeur qui ait eu un "dernier style" caractérisé. Dans les derniers Adagio mahlériens, l'acceptation sereine est comme illuminée, en effet, d'une lumière venue d'ailleurs. Mahler s'est enfin libéré totalement des contingences terrestres qu'il a si douloureusement ressenties. Plus que jamais, sa musique s'ouvre alors sur l'éternité et sur l'infini, surtout dans les codas, qui sont tellement douces et tellement immatérielles qu'elles donnent l'impression de planer dans l'éther, en attendant que chaque note reprenne sa place au sein de l'accord parfait. (Comme on l'a vu, d'ailleurs, toutes ne retrouvent pas leur place puisque, à la fin du Chant de la Terre, le La "ajouté" reste comme suspendu dans l'éther.»

Héroïsme de l’âme, héroïsme de l’esprit

Gustave Thibon opère un rapprochement semblable au terme d’un dialogue entre un athée, dont on peut présumer qu'il est du côté de l’immanence, et un croyant qui est du côté de la transcendance :

- L’athée
«Vous voyez bien que Dieu n'est pas puisqu'il n'intervient jamais dans le mécanisme de l'univers : l'homme est seul et c'est une lâcheté que d'implorer un fantôme. »

Le croyant
̶ «Il faut bien que Dieu se cache, répond le croyant, car s'il s'imposait avec évidence, de quel prix serait la foi et que deviendrait la liberté ? Ce silence et cette nuit sont l'épreuve de l'amour qui se dépasse et se purifie en défiant l'apparence.»

L’athée
. ̶ «Rien n'est plus facile et plus consolant que de supposer un mystère partout où il y a un vide. D’autant plus que ce vide ne proteste jamais : vous arrivez à rendre votre foi invulnérable dans la mesure même où elle ne repose sur rien ; en la situant dans l'invérifiable, vous l'immunisez définitivement contre tous les démentis de l'expérience et, par cette alchimie imaginaire, vous réalisez cette absurdité de tourner au profit de la religion l'éclatante évidence de l'inexistence de Dieu, de faire de la constatation d'un néant la preuve d'une présence absolue.»

Conclusion
«Le dialogue n'a pas de fin et la bonne foi, voire l'héroïsme, peuvent être égaux des deux côtés, car il est aussi grand d'espérer contre l'espoir que d'assumer lucidement le désespoir. Dans le premier cas, c'est l'héroïsme de l'âme et, dans le second, c'est l'héroïsme de l'esprit. Poussées jusqu'au bout, sans faiblesse ni retour sur soi, ces deux attitudes se rejoignent, et l'ambiguïté se résorbe dans une irrévélable unité.» L'Ignorance étoilée, Fayard,

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