Inferno ou Dan Brown transhumaniste

Jacques Dufresne

Les héros du roman ont tous des QI hors norme.  Ce sont des QuIstres. L’homme défini par son QI plutôt que par sa vertu, sa sagesse ou sa sainteté, c’est là l’une des principales caractéristiques du transhumanisme.

Dan Brown transhumaniste! Qui eût cru la chose possible après son flirt avec l’humanisme dans le Da Vinci Code. Sauf exception, un auteur est à la mode parce qu'il suit les modes. C’est ce que fait Dan Brown dans Inferno, un succès de librairie si bien planifié que l’adaptation au cinéma était confirmée avant même que le livre ne paraisse. Inferno c’est l’enfer de Dante. Le lecteur familier avec les procédés de Brown peut donc s’attendre à de nombreuses digressions-diversions en direction de l’univers mental du grand poète italien.

La chose est plus que jamais manifeste dans Inferno. Chez Dan Brown le romancier est au service de l’idéologue, même si les apparences donnent l’illusion du contraire. L’intrigue occupe en effet 99% du livre, les idées chères à l’auteur 1%.

Cette intrigue est un tissu de grosses ficelles qui se donnent des airs savants pour retenir l’attention du lecteur jusqu’à ce que lui soient enfin dévoilées les thèses de l’auteur : un mélange, logique, de malthusianisme, d’eugénisme et de transhumanisme. Sans cette intrigue racoleuse personne ne ferait attention aux idées, mais sans les idées, le caractère racoleur de l’intrigue détournerait le lecteur intelligent. Deux faiblesses, celle de l’écrivain et celle du penseur, font ainsi, en se relayant, un best seller.

On présente normalement une thèse en la démontrant. Ce qui tient lieu de démonstration dans Inferno ce sont les aventures abracadabrantes des personnages qui portent les thèses et les incarnent. Quel nom donner à ce monumental sophisme qui consiste à substituer une intrigue trépidante à une démonstration rigoureuse?  Un brownisme?

Les trois principaux personnages, le professeur de symbologie, Langdon, un américain, revenant des romans antérieurs de Brown, la femme médecin, Sienna Brooks, une anglaise et le savant milliardaire suisse, Bertrand Zobrist, ont en commun la chose la plus facile à peindre pour un écrivain, parce qu'elle est incolore et chiffrable : un très haut quotient intellectuel. « Sienna Brooks possédait un QI hors norme. À l’âge de 4 ans elle avait battu un grand maître aux échecs et savait déjà lire et parler trois langues. Un QI de 208. Langdon ne savait même pas qu'un QI pouvait monter si haut ». La moyenne du QI des prix Nobel est de 140 et celle des génies éprouvettes en gestation en Chine de 160.1

On apprend au début du roman que Zobrist vient de faire une découverte dont les conséquences pour l’humanité pourraient être catastrophiques. Si on ne parvient pas d’ici là à l’arrêter, son projet fatal, le projet Inferno, sera mis à exécution le lendemain. En dépit du génie de l’enquête dont feront preuve Langdon et Sienna, l’engin partira. Cet engin est un virus qui frappera de stérilité le tiers de l’humanité. Un moindre mal, presque un bien, penseront Langdon et Sienna, qui s’attendaient à pire. « Je désapprouve évidemment les méthodes de Bertrand Zobrist, mais il dit vrai quant à l’état du monde. Cette planète doit régler son problème de surpopulation ». Le héros du livre, le fameux Robert Langdon, qualifie même Zobrist de « visionnaire ». Finalement, l’acte de Zobrist est considéré comme « l’acte d’une âme désespérée » mais émanant d’une « intelligence supérieure .2 Zobrist, soit dit en passant, est un adepte du transhumanisme, tout comme Sienna Brooks.

Sienna Brooks a un second nom, FS 2080 analogue à celui de l'un des fondateurs du transhumanisme, FM 2030, alias Fereidoun M. Esfandiary auteur de Are You a Transhuman?: Monitoring and Stimulating Your Personal Rate of Growth in a Rapidly Changing World (Êtes-vous un transhumain? Surveillance et stimulation de votre rythme d'évolution personnel dans un monde en rapide changement), publié en 1989. Né en 1930, FM 2030 espérait bien vivre jusqu’en 2030. « Je suis, disait-il, un homme du XXI° siècle accidentellement lâché dans le XX°. J'ai une profonde nostalgie du futur ». Il est mort en 2000. Source  Dans une interview qu'il a accordée à la BBC, Dan Brown n’a pas caché les craintes que lui inspire la surpopulation.

Son extrême tolérance à l’endroit des méthodes de Zobrist apparaît comme une approbation ferme quand on rapproche deux passages clés du livre.

Voici le premier passage. Pour le présenter Dan Brown fait appel à une figure fantomatique de son roman : « Voici que reviennent les Âges sombres.

Il y a des siècles, l'Europe agonisait, victime de sa propre décadence - les populations étouffaient, mouraient de faim, ne connaissant plus que le péché et le désespoir -, telle une forêt trop chargée, suffoquant sous le poids de ses arbres morts, attendant la foudre divine - l'étincelle qui propagerait l'incendie, le feu déferlant qui emporterait le bois mort, pour qu'enfin le soleil donne à nouveau sur les racines saines.

L'élimination est dans l'ordre naturel.

Et qu'est-il arrivé après la peste noire?

Oui, vous le savez.

La Renaissance.

La Re-naissance!

Il en a toujours été ainsi.

Pour atteindre le Paradis, il faut connaître l'Enfer.

C'est ce que nous a enseigné le maître ».


Le maître, c’est Dante, selon l’interprétation de Dan Brown. S’il faut l’Enfer pour atteindre le paradis, l’homme tout-puissant, le transhumaniste, celui que l’évolution a elle-même choisi pour la diriger, n’est-il pas justifié de provoquer une catastrophe, telle la stérilisation de 30 % des humains, pour donner à la majorité accès au paradis sur terre? Ce n’est qu'ainsi il me semble que l’on peut interpréter la profession de foi transhumaniste de Dan Brown. Voici à ce propos un passage crucial du livre :

«— Nouvelles technologies et nouvelles philosophies renchérit Sienna. Le transhumanisme ne va pas tarder à apparaître en pleine lumière. L'un de ses principes fondamentaux est que l'homme a l'obligation morale de participer à son processus évolutionnaire... La science doit nous servir à perfectionner notre espèce, à nous rendre plus résistants, plus forts, plus intelligents. Tout cela sera bientôt à notre portée.

— Vous ne pensez pas que ces croyances sont en contradiction avec le principe même de l'évolution?

— Absolument pas. Les humains évoluent de façon progressive depuis des millénaires, tout en inventant de nouvelles techniques - faire du feu en frottant deux bouts de bois pour se chauffer, développer l'agriculture pour se nourrir, trouver des vaccins pour combattre les maladies, et, aujourd'hui, créer des outils génétiques pour perfectionner notre corps et survivre aux bouleversements du monde. (Elle marqua une pause.) Je crois que l'amélioration génétique n'est que l'étape suivante du progrès dans l'histoire de l'humanité. Sinskey demeura silencieuse un moment.

— Donc, vous pensez qu'on devrait accueillir ces innovations à bras ouverts.

— Si on ne le fait pas, on ne respecte pas la vie, répondit Sienna. Ce serait comme si les hommes des cavernes se laissaient mourir de froid par peur de créer un feu.

Ses paroles flottèrent dans la pièce un long moment. Puis Langdon rompit le silence :

— Je ne voudrais pas paraître vieux jeu, mais j'ai grandi avec les théories darwiniennes, et je ne peux m'empêcher de me demander s'il est sage de vouloir accélérer le processus naturel.

— Robert, répliqua Sienna, le génie génétique ne constitue pas une accélération de l'évolution. C'est le cours normal des choses! Vous oubliez un détail d'importance : c'est justement l'évolution qui a créé Bertrand Zobrist. Son intelligence supérieure est le produit même du processus darwinien. Les idées brillantes de Bertrand en matière de génétique ne sont pas le fruit de l'inspiration divine... mais le résultat de milliers d'années de progrès de l'intellect humain.

Langdon resta muet devant la démonstration.

— En tant que darwiniste, reprit-elle, vous savez que la nature a toujours trouvé un moyen pour juguler la population humaine - pestes, famines, guerres, inondations... Alors, posez-vous cette question, Robert : et si la nature avait trouvé aujourd'hui une autre manière de procéder? Si, au lieu de nous infliger des cataclysmes, la nature, par le biais de l'évolution, avait créé un scientifique brillant, capable d'inverser la courbe de croissance de l'espèce humaine? Pas de pandémie, de fléau. Simplement une espèce plus en phase avec l'environnement.

— Mademoiselle Brooks, intervint Sinskey, il est tard, nous devons partir. Mais avant, je voudrais éclaircir un point. Vous avez dit ce soir que Bertrand Zobrist n'est pas l'incarnation du mal, qu'il aimait l'humanité, que c'est par amour pour l'homme qu'il en a été réduit à ces extrémités.

— La fin justifie les moyens, répliqua la jeune femme citant le célèbre Machiavel.

— Justement, mademoiselle Brooks. Pensez-que, pour atteindre son graal - sauver le monde, donc ,Zobrist a eu raison de lâcher ce virus?

Un silence de plomb tomba sur la pièce. Sienna se pencha vers Sinskey.

— Ce qu'a fait Bertrand est une folie. C'est l'acte d’une âme désespérée. Si j'avais pu l'empêcher, je l’aurais fait sans hésiter. Il faut me croire.

Elizabeth Sinskey se pencha à son tour et prit les mains de la jeune femme.

— Je vous crois, Sienna. J'ai confiance en vous ».4


Un autre des procédés littéraires de Brown devient manifeste dans cette conclusion, le sophisme de la porte de sortie. Après avoir fait apparaître comme nécessaire et bienfaisante une idée odieuse, il fait mine de la condamner de façon à ce qu'on ne puisse jamais l’accuser d’avoir légitimé auprès de ses 200 millions de lecteurs un projet qui fait apparaître Hitler, par comparaison, comme une préfiguration du posthumanisme.

J’ai souligné le fait que les héros du roman ont tous des quotients intellectuels hors norme. L’homme défini par son QI plutôt que par sa vertu, sa sagesse ou sa sainteté, c’est là l’une des principales caractéristiques du transhumanisme. Un QI lui-même défini par les tests qui l’établissent d’une façon telle que demain un robot pourra en posséder un plus élevé que celui de Sienna Brooks. Est-il seulement nécessaire, tant la chose saute aux yeux, de souligner le fait que sur le plan affectif, les héros de Dan Brown  sont, non pas même des avortons, car les avortons sont vivants, mais des ébauches de robots mal rodés!

Notes

1-Inferno, Dan Brown, JCLattès, Paris, 2013, p.51.

2- Op.cit. p.554.

3- Op.cit. p.551.

4- Op.cit p.552 à 554.

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