Le village global

Jacques Dufresne
Les voix du village global

    Village global! Cette expression, qui désigne la planète à l'heure des télécommunications et de l'interdépendance, était très à la mode il y a une dizaine d'années. Elle l'est moins aujourd'hui. L'interdépendance est pourtant de plus en plus évidente et les télécommunications ont continué de se développer. Sans doute a-t-on peur de ce à quoi engage le simple fait de voir la réalité mondiale.

    Je viens de vivre cette peur. Jeudi de la semaine dernière, j'étais invité par un ami qui dirige un centre de recherche et de réflexion sur la science et la technologie à la Penn Stat University. J'étais au rendez-vous le samedi suivant; d'autres amis étaient venus aussi spontanément, de Norvège, du Mexique, de l'Allemagne, de la Californie. Ce village global spontané s'est animé au point que j'ai eu là quelques unes des conversations les plus intéressantes de ma vie.

    Je me proposais de lancer une discussion sur le libre-échange entre le Canada et les États-Unis, en pensant bien entendu à mon prochain article. J'ai bien vite compris qu'il ne s'agissait pas là d'une priorité mondiale.

    Mille autres questions nous ont paru plus importantes, à commencer par le problème de l'eau dans le monde et notamment dans la ville de Mexico. Vingt millions d'habitants qui doivent boire tous les jours, qui aimeraient peut-être prendre une douche de temps à autre... Mais à Mexico l'eau se trouve à plus de 1000 pieds sous terre et assez loin de la ville. D'autre part, la population s'est accrue à un rythme tel que les aqueducs et les égouts n'ont jamais pu la suivre. De sorte qu'aujourd'hui cinq, six et peut-être neuf millions d'habitants doivent aller chercher l'eau potable! Ils font la queue, bien entendu, pour n'obtenir enfin que le minimum auquel ils ont droit.

    L'image dominante que j'avais de Mexico était celle d'une ville moderne, d'une grande université avec sa luxueuse bibliothèque et sa piscine olympique. C'était l'image du développement qu'on était en droit de se faire à l'époque, pas si éloignée où il paraissait impensable que la population de Mexico passe éventuellement d'un million à deux millions d'habitants.

    Les millions de Mexicains qui vont au robinet public chaque jour n'ont évidemment pas de toilette à la maison; quant aux latrines publiques, elles sont, là où elles existent, dans un état qu'il vaut mieux ne pas tenter de décrire. Tout se fait donc dans la nature. Le résultat c'est que Mexico est l'un des rares endroits au monde ou des bactéries capables de provoquer des maladies intestinales se trouvent en suspension dans l'air qu'on respire, surtout dans les quartiers périphériques.

    Mais que faire! Même en fermant toutes les piscines de la ville moderne, on ne pourrait qu'ajouter quelques milliers de toilettes à eau dans les barrios. Il ne reste plus qu'à faire venir de l'eau du Canada via les États-Unis. Il faudrait en effet envisager sérieusement une solution de ce genre, si les toilettes à eau et les égouts qui les complètent devaient être considérés comme un minimum vital. Adieu bungalows, adieu voitures, adieu consommation! Le choix d'une stratégie de défécation est le problème numéro 1 de l'humanité à l'heure actuelle.

    À Mexico les observateurs les plus lucides proposent une politique consistant à allouer un maximum d'eau par personne, plutôt que d'assurer un minimum comme c'est le cas actuellement. Cela obligeait les riches à recourir à diverses solutions alternatives, comme celles qui consistent par exemple à utiliser pour les robinets, après filtrage, l'eau qui a servi à la cuisson ou au lavage de la vaisselle.

    Des petits changements de ce genre supposent toutefois une véritable révolution politique qui pourrait éclater dans les barrios. Pour les millions d'habitants de ces banlieues non planifiées, à quoi rime en effet un gouvernement, national ou municipal, qui le leur fournit même pas l'eau potable en quantité suffisant? Ces gens vivent dans l'anarchie la plus complète, ou dans l'auto-organisation la plus admirable, selon le point de vue que l'on veut bien adopter. Il suffirait, disent certains observateurs, de quelques étincelles pour que Mexico connaisse un tremblement de terre d'origine humaine.

    Là, comme en beaucoup d'autres endroits densément peuplés de la planète, les gens ont compris que le développement n'est pas pour eux. Ce qui maintient l'équilibre nord-sud pour l'instant, c'est que ce développement à l'américaine n'est plus l'objet d'envie, le but indiscutable qu'il a déjà été.

    Sur le chemin du retour vers Montréal, j'ai découvert en parcourant le New York Time et le Washington Post que le problème des déchets est devenu pratiquement insoluble aux État-Unis. Les sites d'enfouissement vont tous être remplis d'ici quelques années et personne ne veut en ouvrir d'autres. Des camions d'ordures traversent actuellement tout l'État de New Jersey pour se rendre dans des sites d'enfouissement de Pennsylvanie, mais on a aussi sa fierté dans cetÉtat et on n'a pas du tout l'intention de continuer à être le dépotoir des voisins.

    Nous entrerons donc dans le second millénaire sous le signe de déchets, plus précisément sous le signe des stratégies de défécation au Sud et des stratégies d'enfouissement des sacs de plastique au Nord. Il y a aussi bien entendu les déchets industriels et les déchets nucléaires qu'on ne sait plus ou mettre.

    En rentrant chez moi, je me suis lavé les mains, en ouvrant le robinet à la pression maximale, comme toujours. Ce geste rituel m'est apparu tout à coup d'une totale vulgarité. C'est par des rites de ce genre, plus encore que par la publicité, que la plus stupide consommation devient une règle de vie que personne ne met en question. L'eau nécessaire, l'eau symbolique, l'eau sacrée!

    Et j'ai pensé avec reconnaissance à cet architecte français, André Bruyère, qui a dessiné un lavabo vraiment raffiné. À la place de la cuve, il y a une plaque de marbre à peine creusée, en forme d'assiette. Le jet d'eau est dirigé vers le trou de l'égout. Le geste de se laver les mains se trouve ainsi transformé, élevé. Pour éviter les éclaboussures, il faut utiliser le savon et la serviette avec délicatesse et précision. J'ai constaté à plusieurs reprises qu'un tel rite d'entrée a pour effet de relever le niveau de l'attention qu'on accorde ensuite aux hôtes.

    Seuls les luxes de ce genre seront tolérables dans l'avenir.

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