«Sois sage ô ma douleur!»

Jacques Dufresne

L'un des prix Molson a été accordé la semaine dernière à Ronald Melzack, professeur au département de psychologie de l'université McGill. Cet homme est un grand bienfaiteur de l'humanité, expression qui, dans ce cas, est plus qu'un superlatif inflationniste destiné à renforcer l'ego national.
Ronald Melzack est vraiment l'une des personnes au monde qui, au cours des trente dernières années, ont le plus contribué aux progrès de la connaissance et du contrôle de la douleur. Et à ses talents de chercheur s'ajoutent des dons exceptionnels de vulgarisateur. Ces dons font de la lecture de ses ouvrages une aventure intellectuelle passionnante, même pour les non-spécialistes. Un ouvrage important de lui est paru il y a quelques années en français sous le titre de Le Défi de la douleur. (Chènelière et Stanké).

Le choix du jury est heureux pour plusieurs raisons. En médecine et dans les disciplines connexes la plus grande partie des fonds de recherche va à ceux qui s'attaquent aux causes de la maladie. Il en va de même de la considération du public. Il est normal qu'il en soit ainsi mais il en résulte souvent, et Melzack le déplore, qu'on néglige les recherches portant sur les divers moyens de réduire la douleur, d'atténuer les symptômes.

Seront victimes de cette négligence tous ceux qui souffrent de maladies incurables comme l'arthrite, certains cancers et de nombreuses autres affections bénignes, comme les maux de dos, qui finissent par empoisonner l'existence.

Bien des grands malades seront heureux d'apprendre, en lisant Melzack, que, dans leur cas, le danger d'accoutumance aux narcotiques est moins grand que de nombreux médecins sont encore portés à le croire. « Dans leurs écrits, note Melzack, médecins et journalistes racontent plus d'absurdités au sujet de l'assuétude narcotique qu'à propos de tout autre aspect de la médecine. L'existence indubitable de l'accoutumance a provoqué une hystérie massive, hystérie qui a causé des torts graves tant aux malades qu'aux toxicomanes. »

Pour certains grands malades, Melzack en vient à recommander une technique qui paraîtra révolutionnaire à plusieur: l'auto-administration. Pour éviter toute erreur d'interprétation sur cette question cruciale, je cite de nouveau Melzack : « Les résultats sont concluants. Les malades ne se rendent pas dans l'absorption de ces médicaments, jusqu'à la dose maximale permise. Au contraire ils dosent leur douleur pour la réduire à un niveau acceptable, tout en évitant l'obnubilation mentale. Ensuite ils continuent de s'administrer le narcotique en utilisant les quantités nécessaires au maintien de cet état souhaité. En général il en résulte que le malade s'administre une quantité de médicament inférieure à celle qu'il recevrait de la part du personnel médical. »

Même le ministre des Finances y gagnerait; mais c'est sur un autre plan que Melzack a fait sa marque dans le monde : par la théorie du portillon, laquelle présente l'avantage de tenir compte de tous les éléments positifs des théories antérieures, théorie de la spécificité, du pattern, etc. L'évolution de ces théories est analysée avec une remarquable clarté dans Le défi de la douleur. On reconnaît dans cette clarté la marque d'un chercheur ayant acquis suffisamment d'assurance pour savoir être simple.

La rigueur dans l'analyse est complétée chez Melzack par une étonnante ouverture d'esprit. Si on lui disait que l'incantation par la poésie a un effet analgésique, il n'hésiterait pas à tenter de vérifier cette hypothèse. « Sois sage ô ma douleur! » Sa volonté de soulager la douleur est plus forte que sa méfiance devant l'inconnu, l'exotique.

C'est ainsi qu'il a été amené à s'intéresser à toutes les thérapies. Voici le jugement éclairé qu'il porte sur certaines d'entre elles.

D'abord ce jugement général : « Il semble que dans chaque culture on a appris à combattre la douleur en tenant compte du principe général suivant : la douleur brève et modérée a tendance à abolir la douleur grave et durable. »

Des manipulations, il dit qu'elles procurent bien souvent des soulagements spectaculaires mais qu'aucune des hypothèses explicatives avancées jusqu'ici n'a été vérifiée.

Le chapitre sur l'acupuncture, est particulièrement intéressant. « Plusieurs types de données, recueillies en Occident aussi bien qu'en Chine, révèlent la nature de l'action de l'acupuncture sur la douleur. La première est la preuve établie par des études sérieuses et fiables, que l'acupuncture produit indéniablement de meilleurs effets sur la douleur que la stimulation placebo. Toutefois un nombre considérable d'études révèlent qu'il n'est pas nécessaire d'appliquer la stimulation sur les points précis indiqués sur les cartes d'acupuncture. »

Melzack fait plus loin allusion à diverses études prouvant que le massage avec de la glace est dans bien des cas aussi efficace que l'acuponcture. Tout est possible y compris le contrôle de la douleur par la volonté, le biofeedback. La lecture du livre de Melzack. renforce en nous le sentiment que rien de ce qui soulage la douleur n'est méprisable ni interdit.

Nos sociétés auront besoin d'arbitre dans le conflit qui se dessine entre les divers thérapeutes. Nous avons à Montréal l'une des personnes les plus aptes au monde à remplir ce rôle : le psychologue Ronald Melzack.

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