Résolutions d’une famille en voyage autour du monde

Youri PInard

 

Le mois de janvier doit son nom au dieu à 2 faces, Janus, qui regarde à la fois vers le passé et l’avenir. La fin de l’année nous incline aux bilans et le début de la nouvelle aux résolutions. Quel bilan et quelles résolutions pour notre famille arrivée à mi-temps de son voyage au long cours?

La conquête de l’espace?

Partir, voir ailleurs si on y est, c’est poser un geste volontaire pour faire un pas de côté en dehors du déterminisme épuisant qui nous donne l’impression de courir sur un tapis roulant pour aller nulle part. C’est voler le privilège toujours repoussé d’un peu de temps libre. Telle était notre intention : voler du temps à un mode de vie qui use. Avec le recul, on comprend que le voyage dans l’espace est une béquille pour voyager dans le temps.

Résolution : Partir à la conquête du temps.

 

On ne peut pas toujours  « Donner un sens ».

Nous avons voulu « donner un sens » à cette aventure. Nous avions envie de rencontrer des initiatives porteuses d’espoir pour l’avenir, des précurseurs d’une renaissance prouvant qu’il était possible d’habiter cette planète sans s’auto-détruire. Nous sommes attirés par ceux qui portent un message d’humanisme transcendant, qui, comme dans le film, veulent sortir de la « Matrice ». Nous voulions partager nos découvertes dans un document inspirant… Le film DEMAIN l’a fait de manière plus éloquente. Encore un film que j’aurais aimé réaliser…

Mais ne faut-il pas se méfier de soi-même lorsque l’on ressent le besoin de « donner un sens »? Peut-on donner du sens à ce qui n’en a pas? Peut-on toujours connaitre le sens de ce qui nous appelle puissamment? Peut-être avions-nous seulement besoin de justifier notre choix en lui donnant un air sérieux. Quoi qu’il en soit, il fallait partir pendant qu’il en était encore temps; suivre l’appel, tout simplement.

Tant pis si nous n’avions pas le temps pour planifier. Tant pis si nous n’avions pas d’économies, tant pis s’il fallait se priver d’un revenu. Tant pis pour le voyage idéal, tant pis pour le blog. Quand on part sans itinéraire il faut l’assumer. Et dilapider notre temps à organiser l’avancée dans l’inconnu n’était plus une option. Renoncer au voyage parfait, c’était larguer la dernière amarre, se faire la promesse que la liberté ne serait pas qu’un épisode, que la valeur du voyage ne tiendrait pas à sa rareté. Nous nous sommes promis que nous aurions tout notre temps.

Résolution : Pas besoin d’être parfait pour être parfait.

Mieux vaut fuir ce qu’on connait que se cacher de ce qu’on ignore.

Partir pour longtemps, c’est toujours une quête dont la véritable finalité ne sera dévoilée qu’en cours de route. Aussi faut-il partir toujours dans un esprit d’immortelle aventure et défendre en mordant son droit à l’errance. « Tous ceux qui errent ne sont pas perdus » J.R.R. Tolkien. Qui est le plus à plaindre? Ceux qui s’en vont sur les routes et ne sauront pas ce qu’ils fuient tant qu’ils ne l’auront pas vu de l’extérieur? Ou ceux qui se terrent sans jamais savoir de quoi ils se cachent?

J’ai parfois l’impression que nos villes sont des camps de réfugiés qui ont tous oublié qu’ils étaient partis vers un monde meilleur.

Résolution : Défendre son droit à l’errance.

 

Le Bonheur est une fatalité, seul compte l’élan du cœur.

La Bagavad Gita dit qu’il vaut mieux suivre imparfaitement sa propre loi d’action que parfaitement celle d’un autre. Et dans cet autre passage du récit épique du Mahabaratha, l’homme sage doit répondre à une série de questions que lui pose le divin Dharma en promettant de ressusciter ses frères s’il répond la vérité. Les frères étaient morts de n’avoir pas su répondre. L’ultime question va comme suit : « Qu’est-ce qui pour chaque être humain est inévitable?» Et les frères sortirent de leur torpeur lorsque le héros répondit : « le Bonheur ».

« Follow Your Bliss » Suis ta Félicité. Je ne trouve pas mieux pour traduire la formule de Joseph Campbell qui nous exhorte à Vivre, non pas en cherchant le succès vis à vis d’une norme extérieure mais en accomplissant le destin inconnu qui nous appelle. Il n’y a de paix et de sécurité que dans la conquête audacieuse de son propre destin.  Les listes de « pour » et « contre » sont morbides. Celui qui a trop peur de perdre ne gagne jamais.

Résolution : « Follow Your Bliss ».

 

Si on sait ce qu’on cherche, c’est qu’on cherche mal.

Changer de paysage n’est pas une panacée. Au début du voyage, nous passions beaucoup de temps à planifier la prochaine étape parfaite. Pour trouver les trésors, il faut aussi savoir rester sur place. Nombre de ceux qui restent à la maison sont des voyageurs qui ont perdu leur chemin. Mais nombre de voyageurs cherchent en vain de par le monde ce qui réside en eux. Nous avons certes vécu plusieurs expériences et rencontres en partageant la vie de nombreux hôtes, en œuvrant à différents projets, en visitant des villes et régions inconnues.

Mais, notre plus grand bonheur ne tient pas à la multitude d’expériences. Les quelques longues journées sans obligations, sans rien « à faire » sont une mine d’or. Le vrai loisir c’est le temps libre. Suivre spontanément le filon d’une passion partagée avec les enfants en sachant qu’on a tout notre temps est ce qui nous a le plus souvent menés à un trésor.

Résolution : Garder du temps pour s’ennuyer.

 

Le voyage ce n’est pas les vacances

Nous avons résolu de voyager en escargots. Après tout, nous n’étions pas comme ces vacanciers, en quête du « selfie » parfait, pressés de brûler le budget de vacance par les deux bouts, et de « faire » l’Europe en 2 semaines pour « profiter » de leurs pathétiques deux semaines de vacances octroyées par la Matrice pour se distraire d’une vie qu’ils veulent oublier. Ils reviennent épuisés de leurs vacances. Les vacances, c’est l’enfer… Nous avons accepté de ne pas être en vacance et de « manquer » des centaines de points d’attraction. Le voyage lent serait notre mode de vie, notre quotidien. Comme avant, nous devons « gagner notre vie » et respecter un budget. Mais nous avons réussi à ajuster les priorités.

Résolution : Nous avons tout notre temps.

 

La vie quotidienne est un enclos imaginaire

Nous sommes des réfugiés du temps, fuyant l’État Hystérique où le temps libre est une hérésie.  Nous avons dû renoncer à tout ce qui nous possédait pour devenir étrangers et nous en remettre à l’hospitalité de ceux qui le voulaient bien. Nous avons été surpris de voir comment ceux qui nous accueillent sont prompts à ouvrir leur cœur au voyageur. Si nul n’est prophète en son pays, c’est sans doute parce que c’est précisément la route qui transforme le voyageur en prophète. Non que nous soyons devenus sages, ou dignes d’être imités, mais tous ceux que nous croisons ont une soudaine envie de se lancer à l’aventure. Comme si le passage d’une famille exilée leur donnait des ailes. Comme si nos 10kg de sac à dos leur faisaient sentir le fardeau oublié de la bride sur leur cou. À les écouter, je suis surpris que les routes ne soient pas surpeuplées.

Un simple fil de fer et quelques misérables piquets suffisent à maintenir en place de puissantes bêtes de somme. Mais il suffit d’une ligne imaginaire pour retenir l’homme de somme.

Voyager n’est pas le désir de tous. Mais c’est l’icône de tous les projets qu’on croit impossibles, des idéaux de vie qu’on sacrifie sur l’hôtel du confort et du succès en acceptant de vendre tout son temps.

Résolution : Trouver notre confort et notre sécurité dans la liberté plus que dans la matière.

 

Nous ne regrettons pas la maison mais le village.

Lors d’un long voyage sur le pouce à 18 ans, j’ai compris que les seules possessions dont j’avais besoin, étaient celles que je pouvais porter sur mon dos. Cette connaissance a toujours été ma police d’assurance. Et j’ai le même sentiment à 40 ans avec une famille. Pour recréer le sentiment d’être chez soi, très peu suffit. Ainsi, notre grande maison ne nous manque pas vraiment.

En voyage, les amitiés se tissent vite. On reste superficiel parfois mais très souvent, on va vite à l’essentiel. Puis après 2 semaines, un mois, il faut déjà se dire au revoir. On apprécie la rencontre de l’autre, de la diversité, des autres points de vue. On rencontre quelques perles. On réalise que pour l’essentiel, les humains sont tous les mêmes…

Ce qui nous manque toutefois c’est la collectivité de valeurs. Au Québec, nous avons la chance de vivre dans un village assez dynamique du point de vue communautaire. Les enfants fréquentent une école alternative dont les valeurs nous correspondent. Nous avons aussi laissé derrière nous des compagnons idéalistes avec lesquels nous partagions beaucoup. Le fait de pouvoir travailler ensemble à des œuvres qui nous dépassent, et l’amitié des vieux amis; cela nous manque un peu. (Assez pour supporter 6 mois d’hiver? Hmmm?  Peut-être.)

Il y a une sorte de fraternité des voyageurs, mais soyons honnête, on ne bâtit rien sur des pierres qui roulent. La communauté est quelque chose d’incontournable pour nous. La famille ne remplace pas le village. La famille a besoin du village. Et nous ne voyons pas encore comment le nomadisme pourrait répondre à notre besoin de prendre part activement et d’avoir des relations empreintes de profondeur. (À moins de vivre dans une tribu nomade?)

Résolution : Trouver notre place dans la communauté.

 

Le voyage c’est dans la tête

Après 6 mois de voyage en Europe et au Vietnam, nous demeurons curieux de nouvelles aventures.  Mais nous avons déjà trouvé un trésor.  Le voyage est un outil puissant mais pas un but en soi.  Nous savions qu’il était possible de choisir sa vie, d’échapper au moins un peu au déterminisme socio-économique si confortable.  Mais il nous fallait partir à la conquête, secouer nos vielles croutes et changer de vie.  Nous avons goûté la sève du temps libre.  Et sur ce plan, nous ne reviendrons pas en arrière. 

Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve après cette année d’errance.  Mais que ce soit un autre voyage ou une aventure plus enracinée, ce sera toujours l’aventure. 

Résolution : Le temps libre est notre nouvelle monnaie.  Et son cours est bien au dela de celui du dollar.

 

Encore 6 mois de voyage et des « Y » sur la route.

Nous nous sentons forts de l’expérience des 6 premiers mois. Nous ne sommes plus assoiffés de nouveauté et ne sentons pas le besoin de faire le tour du monde, ni de remplir le passeport d’estampes. Nous continuerons certes de voyager mais lentement, en priorisant le temps de qualité et en travaillant sur l’accomplissement du prochain rêve.

Nous avons appris que tout contribue au succès des aventures guidées par l’élan du cœur. Nos vies semblent parfois suspendues, comme en attente de voir la direction que nous choisirons. Comme si le chemin devant soi formait toujours un « Y ». Certains voient la liberté comme le fait d’être indéfini, flou, indéterminé, dans un état ou tout est possible, potentiellement…

Tant qu’on ne s’est pas déterminé soi-même, le destin patiente, comme sur un océan sans vent.Se déterminer soi-même, n’est-ce pas le sens des résolutions du nouvel an? Ne pas aller comme un fétu de paille dans le courant mais naviguer, choisir son étoile, son cap et mettre les voiles?

Rien ne se manifeste si on ne fait pas le premiers pas dans la direction choisie sans exiger l’assurance du succès. Il faut savoir s’engager sur une voie de tout cœur, de toutes ses forces et aussi avec toute sa tête. Mais il faut au même moment la sagesse d’accepter que la vie complète nos œuvres imparfaites en ayant l’humilité d’accepter qu’elle nous amène parfois loin de la destination prévue dans une réalité bien plus belle que celle que nous nous serions construite par nos propres élucubrations.

C’est la sagesse et la confiance que je nous souhaite pour 2016.

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