Je suis l'étranger. Paris vue de très loin

Youri PInard

Notre aventure, ce voyage familial en quête d’inspirations et de temps libre fait une pause au Vietnam où nous séjournons depuis plus d’un mois.
L’enfermement constant dans notre rôle de touristes se fait lourd et il nous semble difficile de nous en extirper pour le moment, même si nous vivons au même endroit depuis un mois. Ici, ce n’est pas la vraie vie : nous somme entourés de touristes russes, d’expatriés de tous les pays et de voyageurs au long cours. Les relations avec les Vietnamiens sont biaisées dans une ville touristique et nous sommes superficiellement les nombrils du monde. La barrière de la langue est forte et des conversations plus profondes nous manquent. Je transmets donc ici une simple impression, bien humblement.

C’est dans ce contexte que nous avons pris connaissance des récents attentats à Paris. Alors que l’Occident s’émeut et se polarise, le silence règne au Vietnam. Il est difficile d’y voir autre chose que de l’indifférence. Être troublé au milieu de ce qu’on ressent comme de l’indifférence, avoir besoin de parler sans être compris, se sentir loin… se sentir étranger.

Vivre au Vietnam me rappelle cette devise « Pour une fois, deviens l’étranger ». Cela remonte au Cegep, notre petit groupe d’étudiants québécois aux portes de la vie adulte préparait son stage interculturel au Maroc. Nous apprenions alors les rudiments de l’ouverture à l’autre en essayant de trier dans notre ethnocentrisme les perceptions à relativiser, les valeurs fondamentales à maintenir respectueusement face à la différence. S’adapter sans avoir besoin de s’assimiler.

Arrivant difficilement à percevoir le sentiment populaire sur la montée de la radicalisation terroriste et notamment sur les attentats récents de Paris, je me suis entretenu avec un ami Vietnamien ayant vécu en France plusieurs années avant de revenir aux sources, il y a huit ans, pour s’installer définitivement au Vietnam.

Il était lui-même troublé. Ému de voir son pays d’adoption frappé et sa famille française épargnée de justesse, il a cherché en vain à entamer des conversations au café, avec les amis. Partout une impression de fait divers, loin des yeux et loin du cœur. Certes, les médias rapportent-ils les mêmes faits ici que dans les grands médias occidentaux, mais sans l’émotion que ces attentats ont suscitée. On ne sent pas de commentaires. Notre ami n’a trouvé nulle part le support moral qu’il cherchait en silence.

Oserais-je dire que Paris est loin du Vietnam comme Beyrouth est loin du Québec? Paris est notre cousine et nous nous sentons attaqués avec elle. Mais je réalise ici qu’on est toujours le Congo oublié de quelqu’un.

Certes, les jeunes Vietnamiens ont massivement répondu à l’invitation de Facebook : « Changez votre photo de profil pour montrer votre soutien à la France et aux Parisiens ». Mais la multitude de visages vietnamiens couverts d’un filtre tricolore, cela me semble surtout attribuable à l’influence des réseaux sociaux dans l’orientation de nos comportements politiques. Aujourd’hui on fait la guerre à distance par l’œil insensible d’un drone et on supporte une nation en un clic sur Facebook.

Fait intriguant, comme le signe d’une certaine insouciance, un groupe de jeunes hackers aurait créé une page Facebook en provocation à l’État Islamique, leur demandant s’ils oseraient venir s’en prendre au Vietnam. Les journaux ont fortement condamné ce geste frondeur et le gouvernement aurait, semble-t-il, supprimé la page depuis, selon ce qu’on m’a rapporté.

Le Vietnam est perçu au niveau international comme un pays très sécuritaire. Le parti unique semble avoir l’attitude discrète de la main de fer dans le gant de velours. Ainsi, les Vietnamiens se sentent en sécurité sous une forme de paternalisme. Ces jeunes hackers croyaient-ils que la poigne d’un régime totalitaire était un rempart contre le terrorisme? Et nous en Occident, serons-nous tentés de nous abandonner à la protection d’un état de plus en plus policier et « sécuritaire »?

Dans la jeune génération, l’attachement francophile semble avoir fait place à l’urgence d’apprendre l’anglais des affaires et du progrès. Le Vietnam vit des transformations très rapides sur fond de paradoxes entre économie de marché et communisme, entre tradition et occidentalisation. Le rythme de la construction dont nous sommes témoins donne de la chair à l’expression « pays en développement ».

Paradoxalement, les gens semblent très occupés à améliorer leur sort personnel et n’ont pas trop le temps de fomenter de grands changements politiques. Le régime totalitaire modéré leur semble actuellement offrir la stabilité dont ils ont besoin pour assurer leur développement. Ou est-ce une façon prudente de conclure nos conversations politiques? Ces questions peuvent parfois vous mener à être « retenu » ou « contrôlé » par l’état, un euphémisme pour parler d’emprisonnement.

Quoi qu’il en soit ni la peur du terrorisme, et de Daesh, ni les grandes questions relatives aux vagues de réfugiés ne semblent trouver d’écho ici dans une population optimiste, résolument tournée vers le développement et visiblement habituée à ne pas poser trop de questions.
Cette ambiance de confiance presque naïve dans les vertus du développement économique et de la modernisation est la première chose qui m’a frappé dans les conversations avec les Vietnamiens. À l’heure où l’Occident semble prêt à faire face à ses erreurs, notamment sur le plan environnemental, le Vietnam semble impatient de suivre la trace d’un développement qui mène à un mur.

Notre famille restera au Vietnam plusieurs mois encore. Saurons-nous percevoir ce qui est authentique et comprendre le regard des Vietnamiens pendant un certain temps? Saurons-nous devenir moins étrangers? Quelque chose me dit que ce rapprochement se trouve dans les campagnes.
À suivre…

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