Rencontre avec le Robin-des-Bois de l'industrie du recouvrement

Youri PInard

Le tour du monde de Youri Pinard

Comment l'industrie du recouvrement achève le pauvre citoyen américain qui a survécu endetté à son séjour à l'hôpital. Comment vous pouvez par un don de 100 $ à la Fondation RIP Medical Debt libérer le même citoyen d'une dette de plusieurs milliers de dollars.


7 Juillet 2015. En entrevue avec Jerry Ashton dans un petit café de Union Square Manhattan, je l’interroge sur ses motifs profonds. Pourquoi lui, un vétéran de l’industrie du recouvrement, a-t-il sauté la clôture? « How about doing Good » dit-il avec un air espiègle. Le manège de ceux qu’il appelle les « bottom feeders » l’irrite profondément et il sait comment jeter un peu de sable dans l’engrenage.

Jerry Ashton est aussi blogueur pour le Huffington Post. C’est en couvrant le mouvement Occupy Wall Street qu’il a rencontré l’inspiration. Une initiative citoyenne nommée the Rolling Jubilee désirait attirer l’attention sur l’iniquité d’un système qui pousse au surendettement pour se soigner. Leur intention était de rassembler 50 000$ par une campagne de socio financement pour acheter 1 000 000$ de dettes et ensuite les abolir sans aucune obligation pour les débiteurs. Un message à passer au monde de la finance et à la classe politique. Dans le contexte, ils ont été inondés de contributions, rassemblant 14 fois le montant souhaité, pour finalement abolir 20 million de dollars de dettes médicales.
The Rolling Jubilee s’est tourné depuis vers les dettes étudiantes. Mais Jerry Ashton et son partenaire Craig Antico ont voulu reprendre le flambeau en créant un mouvement permanent avec l’ambitieux objectif de recueillir 14,4 millions de dollar qui permettront d’abolir 1 milliard de dettes médicales, soulageant ainsi 300 000 familles de ce fardeau.

La mission de RIP Medical Debt est simple mais elle fait réfléchir. Je la vois comme une forme de désobéissance civile à une époque où les pouvoirs auxquels il nous faut tenir tête ne sont plus tant ceux des États, qui ne sont plus maîtres du monde, mais ceux de la finance et de ses dogmes.

Pour en mesurer la portée, il faut remettre les dettes médicales dans leur contexte socio-économique américain où les soins de santé sont prohibitifs. Il est aussi utile de se mettre successivement à la place des créanciers et des débiteurs. C’est par ce chemin qu’on réalise comment une industrie opportuniste a transformé une faille de la société en occasion d’affaire en or au prix d’une grande détresse pour une partie non négligeable de la population.

Tout perdre parce qu’on a été malade :

« Combien de personnes connais-tu au Québec qui ont perdu toutes leurs économies et leurs maisons parce qu’elles ont traversé une maladie? » me demande Ashton. Aucune.

Autre univers qui rappelle le Moyen Âge ou le tiers monde : aux État-Unis, le risque de surendettement chronique suite à un imprévu médical guette une partie significative de la population. Même les gens qui bénéficient d’une coûteuse assurance se retrouvent parfois incapables de payer leurs soins suite à une maladie grave.

Selon Jerry Ashton, une famille sur trois est aux prises avec des dettes médicales astronomiques, 60% des faillites sont liées à l’endettement pour des soins de santé; un type de dette qui représente 50% du portefeuille des agences de collection.

Des créanciers qui ne pardonnent plus

Les professionnels du crédit vous diront que le fournisseur d’un bien ou d’un service est responsable de s’enquérir de la capacité de payer de l’acheteur avant de lui accorder du crédit. Si le créancier accorde du crédit à des personnes insolvables, il doit s’attendre à devoir radier un certain pourcentage de ses comptes à recevoir et considère généralement cela comme un des coûts à assumer pour faire des affaires, coûts qui globalement ne l’empêchent pas de faire des profits.

Après un certain effort de recouvrement confié, sans succès, à des professionnels, ils oublieront la dette et la vie continuera. C’est ce que ferait n’importe quelle personne raisonnable, n’est-ce pas?

Non. Parce qu’en vendant leurs comptes à recevoir à l’industrie du recouvrement pour presque rien, ils renoncent à leur pouvoir de pardonner. Ils passent l’épée de Damoclès à une industrie dont le mission est d’exclure le pardon, de miser sur le fait que si la dette ne vaut plus rien pour le créancier, elle vaut de l’or pour celui qui est disposé à contraindre le débiteur à la payer.

L’industrie du recouvrement s’est mise entre le médecin et le patient en confisquant l’oubli et le pardon.

Une question sociale refoulée dans la sphère privée


Trop confiante en ses dogmes, la société américaine n’a pas su offrir à ses citoyens l’accès aux services de santé, laissant le marché régir ce que d’autres États ont choisi d’encadrer.


Ce problème de société a été présenté comme un problème privé: que faire de ceux qui n’ont pas les moyens? Les laisser crever sous le porche de l’hôpital ferait un peu désordre. La solution discrète: Soignez-les et harcelez-les.

Mais lorsqu’un tiers des familles est aux prises avec une forme de surendettement médical, l’injustice devient une épidémie morale

La marchandisation de la misère

Ce n’est plus un patient qui essaie de payer son médecin. C’est un médecin qui a oublié sa créance. C’est un patient qui devient débiteur à vie d’un spéculateur qui le suivra à la trace dès qu’il sortira un peu la tête de l’eau.

La mécanique infernale est rendue possible par la marchandisation d’actifs de mauvaise qualité. Cela  passe la mesure,  lorsque l’on sait que les débiteurs sont à peu près insolvables, que les agences de recouvrement achètent ces dettes pour quelques sous par dollar mais pourchassent les débiteurs pour la totalité et que le manège n’a pas de fin autre qu’une faillite ridicule sans actifs dont seul le syndic tirera profit.

Au fond, ce qu’on revend, ce n’est plus un compte à recevoir : Plus personne n’y croit sauf le débiteur. Ces comptes n’ont plus de valeur en soi, la preuve en est leur prix sur le marché.

On vend le sentiment de culpabilité d’une personne, on vend l’état d'âme de débiteur parce qu’on sait que peu importe combien on réussit à en tirer, ce sera une belle rente.

On vend et revend la misère, sans jamais donner la chance au misérable de racheter lui-même sa dette.

L’iniquité informationnelle et la mesquinerie financière;

Que se passerait-il si les débiteurs savaient? Si ma dette de 10 000$ vaut objectivement 100$ aujourd’hui, pourquoi ne pourrais-je pas la racheter moi-même, quitte à payer le double? Interdit! C’est réservé à l’industrie.

Immédiatement la petite voix intérieure de la morale financière qu’on a si bien intégrée et qui a remplacé toutes les autres formes de morale nous dit « Non mais on va où? Il faut payer ses dettes! » C’est cette morale financière qui tient les débiteurs prisonniers d’une dette qui n’est plus que de la fumée.

Le profit se fait en instrumentalisant l’écart de perception entre un créancier qui est passé à autre chose et un débiteur qui ressent encore le poids de la dette.

Les dettes médicales des patients insolvables sont un produit financier fumeux au même titre que celui qui a mené à la crise des « subprimes ». Sauf que l’État a racheté les erreurs de parcours des banques alors que personne ne va racheter les dettes des pauvres.

Racheter aux riches pour redonner aux pauvres

On comprend mieux la mission de RIP Medical debt : Ils réinstaurent le droit de pardonner que l’industrie du recouvrement a confisqué aux créanciers et le remettent entre les mains du public.

N’importe qui a les moyens de soulager une famille de l’oppression des dettes injustes. La prochaine fois que vous aurez un peu de monnaie pour la charité, songez que votre dollar pourrait abolir 100$ de dettes injustes et illusoires en reprenant ce pouvoir entre les mains des marchants de misère.

Devenez un Robin des Bois de la finance pour quelque sous.

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