Le vide, la plénitude et le remplissage

Jacques Dufresne

Quelques coups de sonde dans notre vie quotidienne en vue d’inciter nos amis à réfléchir avec nous sur une question fort pertinente en ce moment : que devenons-nous en l’absence du vide intérieur, sous l’effet du remplissage auquel nous sommes constamment exposés?

La caverne médiatique

De retour de son troisième pèlerinage à Compostelle, en autant de décennies, une amie raconte sa déception. « Les gîtes, dit-elle, et les sentiers eux-mêmes, sont désormais remplis de jeunes branchés en permanence sans trop se soucier du besoin de silence et de paix des autres pèlerins. Le pèlerinage est une façon de sortir de la caverne de Platon. Sans doute le Camino est-il pour ces jeunes une première étape, difficile, vers la lumière et la liberté. »

Étape difficile certes, car la caverne, ils la portent sur eux, comme la tortue porte sa carapace. L’ordinateur, leur téléphone en est un, a d’abord été un instrument de calcul, il est devenu un moyen de communication multifonctionnel. Il diffuse le bruit, les images sans signification et les opinions sans fondement dont les habitants de la caverne étaient prisonniers, mais pourquoi s’en soucier puisqu’il donne aussi accès, non seulement aux sites sacrés immémoriaux, mais aussi aux lieux de pèlerinage de la vie quotidienne : l’école, la bibliothèque, le musée, le cinéma, le bureau de poste, le marché public, l’église et son perron. Un clic vous transporte dans toutes ces zones lumineuses. Autrefois il fallait faire l’effort de s’y rendre, souvent au prix d’une longue marche, effort physique qui s’ajoutait à l’effort moral de tourner la tête dans la bonne direction. La facilité nouvelle présente bien des avantages par rapport à cette ascèse. La proximité des canaux de distraction et des canaux d’attention risque toutefois de jouer en faveur des premiers et, pire encore, de faire passer les seconds dans leur orbite. Ce qui nous ramène à la grande question du moment : la participation de tout notre être et d’abord de notre corps ajoute-t-elle quelque chose aux activités de notre intelligence ou suffit-il que nos cerveaux, eux-mêmes réduits à l’état de logiciels, communique en notre nom avec le reste des logiciels du monde?

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 L’inoubliable billet de loterie

On m’a offert un jour un billet de loterie, bon pour un tirage un mois plus tard. J’avoue que chaque jour de ce mois, j’ai pensé à ce tirage, même si je savais que j’avais 2000 fois plus de chances de mourir dans l’année que de gagner le gros lot. Choc dans la conscience! La pensée d’un être humain détournée de ses fins par une chose aussi vaine! Et je ne pouvais rien contre cette mise aux enchères de moi-même. Le mal était dans ma poche. Aucun acte de volonté ne pouvait l’en faire sortir. Début d’une réflexion sans fin sur ce qui remplit la pensée dans une société où les sollicitations surgissent de partout. Envie irrésistible de renoncer à tous ces biens de consommation qui nous consument. Écrire sur la porte de mes sens : rien n’entre ici sans mon consentement. Nous sommes gavés en permanence et heureux de notre obésité. Nécessité d’un jeûne universel.

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Plénitude et remplissage

Plénitude : richesse d’une mémoire qui est aux ordres du cœur, faite de choses assimilées avec enthousiasme parce qu’elles avaient un sens. Tel ami sait par cœur des milliers de vers et de pensées dans plusieurs langues. Ces souvenirs sont légers, aériens, des oiseaux dans le ciel; comme la matière, ils contiennent plus de vide que de solide, ils permettent à l’âme à la fois de respirer et de prendre son vol.

Remplissage : le fait d’une mémoire encombrée de souvenirs imposés du dehors à l’homme en quête passive de divertissement plutôt qu’en recherche active de nourriture. Ces souvenirs bétonnent l’âme. N’est-ce pas ce qu’on entend par vide au sens péjoratif du terme.

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Après l’enchantement…

Je venais d’entendre le concerto K466 de Mozart avec, au piano et à la direction de l’orchestre, l’enchanteresse Mitsuko Uchida. J’allais m’endormir dans ce paradis quand je me suis surpris à chantonner intérieurement «How are you fixed for blades?» Une rengaine obsédante dans une publicité de Gillette que j’avais entendue il y a très longtemps. Contraste affligeant! Quelle est la part de déchets semblables dans ma pauvre mémoire, quel mal y font-ils?

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Le même et l’autre

Comme le sédentaire, regarder sans fin le même paysage (qui n’est jamais tout à fait le même) ou vivre dans l’altérité pure en passant toujours d’un paysage à un autre, comme le nomade. Les médias nous transforment tous en nomades. Est-ce conforme à la nature de chacun? Les téléromans réintroduisent le même dans cette altérité. Est-ce la raison de leur succès?

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Après le vide, le plein

Saignées, purgations, diètes légères. Ce fut longtemps une tendance forte en médecine. Elle correspondait sans doute à une conception déterminée de la maladie : le mal est un corps étranger dont il faut débarrasser le corps. Aujourd’hui on a plutôt tendance à remplir le corps : transfusions, solutés, antibiotiques intraveineux, etc. En marge de sa dimension scientifique, cette pratique enferme une dimension culturelle où la maladie se présente comme une chose qu’il faut combattre en gavant le corps.

Retrouve-t-on une telle dimension culturelle dans les autres formes d’oscillations entre le vide et le remplissage?

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La « querelle des souffles », à propos des Upanishads.

« On fait s’éloigner successivement la vue, l’ouïe, la parole etc., et même le raisonnement (manas) sans que l’individu, devenu aveugle, sourd, muet stupide etc., périsse pour autant, mais quand le souffle central, c’est-à-dire en fait l’atman, fait mine de s’en aller, alors les autres le supplient de rester parce qu’ils ne peuvent vivre sans lui. » (Le livre des sagesses, page 95)

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Pascal, le divertissement

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir rester en repos dans une chambre. »[…]

À propos d’un roi : « S’il est sans ce qu’on appelle le divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit. » Pascal, Pensées

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 Questions après un poème

 

« Ces heures que tu croyais vides

Et perdues pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts

 

Patience, patience

Patience dans l’azur

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr. » Valéry

 

Le remplissage n’est-il pas la cause de l’indifférence, de la mort à l’absolu, de la cécité à l’invisible?

N’est-il pas aussi la cause de « cette pitoyable satisfaction de soi » (Nietzsche) qui caractérise l’individualisme de l’homme masse, celui qu’Ortega y Gasset appelle el pequeno senorito satisfecho?

Le vide n’est-il pas une condition de l’enracinement et la fausse plénitude, le remplissage, une cause du déracinement?

 

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