La Providence et le hasard

Daniel Laguitton

Hasard ou Providence? Devant le théâtre du monde, la question a reçu des réponses aussi variées qu’ingénieuses.


Face à un univers qui le dépasse et lui semble parfois indifférent, voire hostile, l’homme a, de tout temps, oscillé entre une résignation stoïque et une confiance plus ou moins aveugle en une providence bien intentionnée que le Petit Robert définit ainsi : « Sage gouvernement de Dieu sur la création et, par extension, avec une majuscule, Dieu gouvernant sa création ». Tout ce qui peut (ou ne peut) être dit au sujet de Dieu s’applique donc aussi à la Providence, y compris la mise en garde d’Augustin d’Hippone à quiconque s’apprête à discourir sur le sujet : « Le plus beau de ce qu’un homme peut dire de Dieu est de savoir se taire par pure sagesse de richesse intérieure. Donc tais-toi et ne radote pas sur Dieu! » Et Fénelon de renchérir : « Taisez-vous, et Dieu parlera. Comment voulez-vous qu’il le fasse quand vous faites tant de bruit? »
Un homme averti en valant deux, « nous » laisserons la parole à d’autres.
Sébastien-Roch Nicolas, dit Chamfort, homme de lettres et révolutionnaire français du XVIIe siècle, résume l’ambivalence de l’homme face au mystère lorsqu’il écrit : « Quelqu'un disait que la Providence était le nom de baptême du hasard; quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la Providence ». Dans la même veine, pour Théophile Gauthier, « Le hasard, c’est peut-être le pseudonyme de Dieu, quand il ne veut pas signer ». Einstein semble du même avis : « Le hasard, c’est la manière dont Dieu reste anonyme ». Aux antipodes de ces évocations d’un Dieu qui se présente parfois déguisé, Nietzsche proclame haut et zzzzzzfort : « Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre ». Jean Rostand, dans « Inquiétudes d’un biologiste », opine : « Moins on croit en Dieu, plus on comprend que d’autres y croient. […] En tuant le hasard, on ne ressuscite pas Dieu ». Un brin de Woody Allen allègera le débat : « Dieu est mort, Marx est mort et, moi-même, je ne me sens pas très bien... »
Un dogmatisme du même acabit que celui des vandales de Bamian et de Tombouctou a longtemps dépeint Voltaire comme ennemi public numéro un de « la religion ». Le grand philosophe était pourtant explicitement déiste. Auteur du fameux « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » et de « L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer que cette horloge existe et n'ait pas d'horloger », il n’était simplement pas dupe du fait que « si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu ». Ses peu charitables accusateurs auraient sans doute été édifiés par la « prière » qui suit, si elle n’avait été de Voltaire dans son touchant Poème sur la Loi naturelle : « O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce, Entends les derniers mots que ma bouche prononce; Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi. Mon coeur peut s'égarer, mais il est plein de toi. Je vois sans m'alarmer l'éternité paraître; Et je ne puis penser qu'un Dieu qui m'a fait naître, Qu'un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits, Quand mes jours sont éteints me tourmente à jamais ». Juste avant sa mort, il signe encore cette quasi-parole d’Évangile : « Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition ». Saint Voltaire, priez pour nous!
Selon Simone Weil dans La pesanteur et la grâce, la Providence est à l’oeuvre même dans ses silences les plus déroutants : « C'est [elle/lui] qui, par l'opération de la nuit obscure, se retire afin de ne pas être aimé comme un trésor par un avare ». Se retirer pour éviter que l’Amour ne
devienne une denrée est une option que parents, enfants et amoureux du monde entier gagneraient à ne pas oublier.
De tout ce que j’ai pu lire (ou vérifier) au sujet de la providence, avec ou sans majuscule, ces mots de l’alpiniste écossais, W. H. Murray, me semblent insurpassables en vérité. Ils montrent aussi que « se retirer » n’est pas toujours une option aussi noble :
« Tant que l’on ne s’engage, dans toute initiative (et toute création), l’hésitation persiste et, avec elle, l’option de se retirer et, toujours, l’inefficacité. Il est une vérité fondamentale dont l’ignorance réduit à néant maintes idées et maints plans glorieux : c’est qu’à l’instant même où l’on s’engage irréversiblement, la providence entre également en jeu. La décision de s’engager met en marche un flot d’événements, suscitant en notre faveur toutes sortes d’imprévus, de rencontres et de ressources matérielles dépassant tout ce que l’on aurait pu imaginer. J’ai acquis un profond respect pour ces deux vers de Goethe : ‘’Tout ce que tu peux faire ou ne serait-ce qu’en rêve, fais-le de suite. L’audace recèle le génie, la puissance et la magie’’ ».
Autre manière de le dire : « Le Soleil ne se lève que pour celui qui va à sa rencontre ». La formule est de Swami Abhishiktananda (qui signifie « félicité de l’Oint »), alias Dom Henri Le Saux, moine bénédictin de l’abbaye de Kergonan et jeteur de ponts entre l’Occident et l’Inde où il mourut en 1973. De passage en Bretagne, il y a quelques années, j’ai tenu à voir la maison natale de cet enfant de Saint-Briac. Après quelques anecdotes racontées sur un ton admiratif par la gérante du commerce qui occupe aujourd’hui la maison où a grandi cet assoiffé d’absolu, parti en 1948 à la rencontre d’un soleil auquel il s’est éventuellement fondu, je sortis contempler la mosaïque de la façade qu’il avait sans doute contribué à orner durant son enfance. Comme un clin d’oeil du maître, juste au-dessus de la porte, en trois mots qui ouvrent, plus qu’ils ne rompent, le silence recommandé plus haut, l’enseigne affichait la clé de la « félicité » : « à la Providence! »
Daniel Laguitton
 

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