Illich Ivan

Un Québécois à Mexico, par Jérôme Blanchet-Gravel

Jacques Dufresne

Récit d'un double choc culturel

Roman, récit de voyage, essai, comédie, tragédie, ce livre[i] est tout cela à la fois; unique en son genre, il me rappelle pourtant un classique, les Fiancés de Manzoni, l’histoire d’un grand amour au moment de la peste de Milan. Quatre-cents ans plus tard, au temps de la COVID, un Québécois errant découvre l’amour latin à Mexico.

Ce livre est clair et vivant, bien ordonné et bien rythmé. D’un court chapitre à l’autre, passant des grandes questions métaphysiques à la vie quotidienne au Mexique et au Québec, on s’y engage comme dans une valse, voire comme dans une polka pour découvrir à la fin qu’on a dansé sur un volcan, sur de la pensée en fusion.

Unité de temps : tout se passe pendant la pandémie. Multiplicité des événements : mariage de l’auteur avec Rosario, une mexicaine, naissance de leur premier enfant, va et vient hasardeux entre le Québec confiné et un Mexique qui ne peut ni ne veut se résigner à ce luxe. Variété et actualité des thèmes qui semblent s’imposer d’eux-mêmes : Blancs, Occidentaux, Indiens, racisme, inégalités, corruption… violence, liberté, érotisme au Sud, tranquillité, discipline et puritanisme au Nord.

Authenticité est l’un des mots qui revient le plus souvent à propos de ce Mexique populaire dont JBG s’est épris, sans l’idéaliser; il est au contraire d’une lucidité sans faille à son sujet; en ce sens il lui fait une bien mauvaise publicité et pourtant il l’aime, il l’aime à en donner la nostalgie même à ceux qui n’ont pas été séduits par sa vitalité, autre mot clé du livre, indissociable du mot mort, comme nous le donne à entendre cette pensée d’Octavio Paz en exergue : « Le culte de la vie, quand il est véritable, profond, total, est aussi le culte de la mort. Les deux sont inséparables. Une civilisation qui nie la mort en vient à nier la vie.» La mort est espagnole, on le sait, mais elle est encore plus aztèque. Le mélange des deux donne le Mexique immortel.

Vivre à en mourir et non durer sans fin!  Nous voici au cœur du volcan, de la pensée en fusion. L’Occidental typique, correct, développé qui s’aventure au cœur du Mexique, loin des paradis touristiques, ne rêve que d’une chose : épurer ce pays, y réduire la criminalité, la corruption, la prostitution, la pollution, la morbidité et les inégalités de tous genres. Comment ? Par les mesures étatiques, scientifiques, technocratiques, professionnelles qui ont fait leurs preuves dans tant de pays, dont le Québec. La façon dont la pandémie a été vécue et perçue au Mexique et au Québec a été pour JBG une occasion de mettre en question le développement. Au Mexique, le secteur informel représente 25 % de l’économie. C‘est énorme. JBG a pris plaisir à l’observer, à y participer et à le décrire :

« L’économie informelle, ce sont des milliers de métiers auxquels nous ne penserions même plus dans les pays riches. La créativité est infinie quand il s’agit de pouvoir manger. Mon voisin, un pieux vieillard au dos défait, qui continuait à ramasser des boîtes de carton qu’il défaisait et empilait serrées pour les revendre en lots à je ne sais quelle entreprise. Des aiguiseurs de couteau ambulants et des réparateurs de fauteuils éventrés. Des éleveurs de poulets et des cueilleurs d’oeufs bien frais en plein coeur de la métropole. C’est ma voisine qui réparaît, pour l’équivalent d’un seul dollar, la fermeture éclair de mon jean que je ne voulais pas jeter bêtement, comme je l’aurais fait au Canada.» (101)

Allez donc imposer des mesures sanitaires rigoureuses dans un tel contexte! L’immunité naturelle était le seul remède possible

Avant, après, au milieu de ce labeur, c’est la fête, dans les maisons, la rue, mais aussi dans les églises. La créativité déployée pour la survie assure aussi la célébration de la vie. C’est l’ensemble de cette auto-organisation qu’un autre Mexicain d’adoption, Ivan Illich, appelait convivialité et qu’il voulait protéger contre le développement, synonyme à ses yeux de colonisation par les experts.

Sans soutenir une thèse, le ton du livre lui interdit de le faire, JBG célèbre une joie de vivre compatible non seulement avec la corruption et la violence, mais aussi avec la pauvreté, les inégalités et la pollution. « C’est sans doute l’un des effets les plus extraordinairement troublants de la pauvreté et même de la violence que de favoriser la créativité dans les pays où elles font des ravages. Combien de fleurs ont-elles poussé au-dessus de charniers ?

Pourquoi les cultures des pays pauvres nous apparaissent-elles aussi entières en comparaison des nôtres, si fanées ? C’est que pour rester vivante, la culture a besoin de drames et de joies, de victoires et de défaites et non seulement de subventions octroyées selon des critères bureaucratiques reflétant la morale en vigueur.» (52)

Le Canada, par comparaison, est un dortoir où la sécurité est un idéal et non une condition de la créativité : « Le Canada maintient ses habitants dans un confort si abrutissant qu’il finit par tuer en eux les forces les plus vives, les plus naturelles. Il faut du recul pour voir que la sécurité n’y est plus un moyen, un outil pour s’émanciper, mais un véritable idéal. Vivre sa vie en prenant le moins de risques possible : telle est une philosophie bien canadienne et peut-être encore plus québécoise. Le Canada est une police d’assurance dont le premier objectif est de garantir la tranquillité d’esprit et une existence sans relief à tous ses membres actionnaires.» (53)

Compte tenu des élans réparateurs que les Autochtones suscitent en ce moment au Canada, on s’attend à ce que JBG s’indigne contre le racisme systémique dont les descendants des Aztèques et des Mayas ont été victimes au Mexique. Preuve qu’il est un observateur et un esprit libre, et non un idéologue et un conformiste, JBG prend acte du fait que les membres des premières nations de ce pays n’ont aucun ressentiment à l’endroit des Blancs qui les ont conquis et conservent leurs privilèges.

« À Mexico, sur l’avenue Reforma comme dans Pedregal de Santo Domingo, dans les quartiers huppès comme dans les colonies populaires, le Blanc est le totem ambulant de la modernité triomphante. Que personne ne touche à cet homme dont les poches pleines pourraient relancer le développement raté de notre société. Que personne n’obstrue le chemin de ce saint dont l’aura nous remplit de la force des grands possesseurs. Le Blanc porte sur lui tout le poids du progrès, il incarne cet American Dream sur lequel surfent pourtant de moins en moins de ses pâles contemporains. Qu’il soit couvert d’or ou de haillons ne change à peu près rien au statut de cet être immaculé.Combien de fois ai-je surpris des regards admiratifs à mon endroit en montant nonchalamment dans un autobus ou un wagon de métro délavé  ?  Étais-je paranoïaque ? La gratuité du geste est stupéfiante : un tapis rouge vous est déroulé du regard. Comme si le Blanc n’incarnait pas déjà assez la richesse, la population lui fait en plus le don de son admiration. Dans le quartier Coyoacàn, combien de fois me suis-je fait silencieusement épier par des gens enthousiasmés par ma simple présence ? C’est la charité l’envers.» (13)

Cette charité, JBG l’a remise à l’endroit.


[i] Un Québécois à Mexico, récit d’un double choc culturel, L’Harmattan, Paris 2022

 

 

 

Extrait

Pourquoi les cultures des pays pauvres nous apparaissent-elles aussi entières en comparaison des nôtres, si fanées ? C’est que pour rester vivante, la culture a besoin de drames et de joies, de victoires et de défaites et non seulement de subventions octroyées selon des critères bureaucratiques reflétant la morale en vigueur.» (52)

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