Quelques classiques de l'urbanisme
Table des matières
Les origines et la mort des villes, par Jean Robert
Styles et formes du développement urbain, par Jean Proulx
Fustel de Coulanges, les villes, incarnations des croyances
Patrick Geddes ou l’évolution des villes
Lewis Mumford ou la cité écologique
Le Corbusier ou la ville rationnelle
Murray Bookchin ou l’humanisation de l’écologie
Jane Jacobs, idées neuve, vieux immeubles
Luc Bureau, la ville se juge aux pas oubliés du promemeur
Christopher Alexander, regard sur l’insaisissable
Les origines et la mort des villes, par Jean Robert
Le synécisme est la thèse selon laquelle les grandes villes naîtraient de la fusion d'agglomérations moyennes, et celles-ci, de l'effacement des lisières et frontières entre les villages et hameaux d'une même vallée. […] Quel serait par exemple l'effet d'une critique du synécisme sur les fantaisies des urbanistes qui, prétendant construire des "villes nouvelles" en juxtaposant comme des "mots" des fonctions isolées, nient les relations de support mutuel tissées progressivement par les marchands locaux, dénigrent l'autonomie créatrice des quartiers urbains, ignorent la générosité des fêtes populaires tout comme l'inamovibilité des tombes et se pincent le nez face au droit des peuples à leur propre saleté?
Styles et formes du développement urbain, par Jean Proulx
On pourrait croire que le modèle actuel de développement urbain est irréversible ou que les tendances présentes de l'urbanisation sont inévitables. Pourtant, un modèle n'est pas plus un déterminisme qu'une tendance n'est une fatalité. À l'origine, il y a plus de 5,000 ans, l'urbanisation ellemême fut le résultat d'un choix de l'humanité, comme le rappelle René Dubos. À plus forte raison, les formes et les modèles de l'urbanisation sontils rattachés aux options et aux valeurs fondamentales que se donne une civilisation. En ce sens, l'urbanisme est bien plus qu'une science et une technique ; c'est un système de valeurs, et John Ruskin a raison de rappeler que “nul ne peut être architecte (ou urbaniste) s'il n'est métaphysicien”. L'aménagement du territoire est une option politique qui met en cause, en dernière instance, le style de vie et le type d'homme d'une civilisation.1 En somme, l'urbanisme exprime les manières d'être, de sentir et de penser d'une époque: il est le lieu d'une culture.
Fustel de Coulanges
Il soutient une thèse générale: c'est que les institutions dérivent des croyances et que c'est le culte des morts qui a constitué l'organisation de la famille. Plus tard, quand on a divinisé les forces de la nature, on a eu un culte accessible à toutes les familles, et qui en conséquence a favorisé la création de la cité. En une formule saisissante, il marquait la relation des croyances et des institutions: «Nous avons fait l'histoire d'une croyance. Elle s'établit: la société humaine se constitue. Elle se modifie: la société traverse une série de révolutions. Elle disparaît: la société change de face.» La rigueur de ses déductions, la beauté de la forme entraînaient le lecteur. En fait, il avait vu une face des choses, mais rien qu'une face; il laissait de côté les autres facteurs déterminants de la cité antique: les besoins de la défense, les phénomènes économiques, dont alors il semblait encore faire bon marché.
Patrick Geddes
Cet anglais inclassable est à l’évolution des villes ce que Darwin est à l’évolution des espèces. Selon Lewis Mumford, dont Geddes fut le maître,parmi « toutes les contributions révolutionnaires de Patrick Geddes à la planification, ce qui le distinguait de l’administrateur, du bureaucrate ou de l’homme d’affaires, c’était « son désir de laisser une partie essentielle du processus aux mains de ceux qui vont l’utiliser : les consommateurs et les citoyens ». Mumford a hérité aussi du respect de Geddes pour le savoir populaire ou prémoderne. »
Lewis Mumford ou la cité organique
Lewis Mumford est né en 1895 et est mort en 1990. Comment le présenter? Fut-il davantage historien que sociologue, ou philosophe, urbaniste, critique littéraire, essayiste ou journaliste? Il fut tout cela à la fois, le fil conducteur de sa pensée étant son intérêt pour trois sujets interdépendants : la vie, la raison technicienne… et la ville où elles sont souvent en conflit. Non seulement les ouvrages plus connus de Lewis Mumford, Technique et civilisation et la Cité à travers les âges retiennent-ils toujours l’attention, mais ils suscitent un vif intérêt en ce moment, parmi les jeunes surtout. On peut désormais les considérer comme des classiques.
Voici une vidéo d’une heure où Le Corbusier raconte sa vie et présente, images à l’appui sa conception de l’urbanisme
Chandigarh : ville ouverte – fermée
Les espaces publics monumentaux des abords des institutions devaient tout à la fois mettre en scène les constructions, le paysage de l'Himalaya et symboliser l'Acropole de la Grèce antique, lieu où les citoyens devaient se réunir pour discuter des affaires de la cité : « Le forum, lieu capital des conversations, des transactions et dialogues » note Le Corbusier. Aujourd'hui, ces espaces ouverts se sont transformés en zones sécurisées. Très loin des idées de «ville ouverte», ses esplanades monumentales sont devenus des no man's land de béton. Par crainte d'attentats [notamment des nationalistes Sikhs] des soldats armés et des mitrailleuses transforment les monuments en gigantesques forteresses assiégées. […] Le Capitole de Chandigarh est maintenant une caricature de son intention originel. La ville, une segregated City pour les plus riches.
Jane Jacobs, un portrait saisissant de Michel Lapierre
Elle nous montre de manière convaincante qu'en éliminant presque totalement des grandes villes les espaces conviviaux propices aux échanges de toutes sortes, l'étalement urbain a miné le sens critique des citoyens. Comme l'explique Jane Jacobs, l'apathie banlieusarde a ralenti l'évolution des idées politiques, des comportements sociaux et des courants artistiques. Cette torpeur de la société aurait même, en banalisant les rapports humains, contribué à la crise de la famille, au triomphe des simples diplômés sur les esprits créateurs, à l'étouffement affairiste de la science, à l'aggravation de l'iniquité fiscale et au déclin de l'éthique sociale.
L’incontournable vision de Janes Jacob, par Robin Philpot
Au sujet de vieux immeubles comparés à des immeubles neufs, ce qui est le cas de tant de quartiers à Montréal : « Les vieilles idées peuvent exister dans des immeubles neufs, mais les nouvelles idées doivent avoir accès à de vieux immeubles. » En d’autres termes, les frais fixes élevés des immeubles neufs éliminent toute possibilité de faire de l’expérimentation avec de nouvelles idées où le risque d’échec est trop élevé. Elle conclut : « Le temps transforme les coûts de construction élevés pour une génération en une aubaine pour la génération suivante. »
Murray Bookchin
Fondateur de l’Institut d’écologie sociale du Vermont, MURRAY BOOKCHIN (1921-2006) est né au sein d’une famille russe de New York. Il fut ouvrier dans une fonderie, puis dans l'industrie automobile, avant de devenir enseignant et philosophe. Érudit, excellent orateur et débatteur remarquable, il fut une figure de proue de l’anarchisme, de la Nouvelle Gauche et de l’écologie aux États-Unis. Sa pensée radicale et originale continue d’influencer les mouvements sociaux contemporains. Les Éditions Écosociété doivent leur nom à son concept « d’écologie sociale
Humaniser l'écologie, par Muuray Bookchin
La ville selon le géographe Luc Bureau
La ville, la vraie ville, est ce qui se parcourt à pied sans aucune idée des distances parcourues. Son aire d'extension se jauge aux pas oubliés du promeneur. Oublier ses pas, c'est avoir l'esprit et les sens tout absorbés par la prospection de nouvelles visions et perspectives, de nouveaux repères et visages. Une ville qui n'invite pas à la marche, à ces déambulations lentes qui vous entraînent presque malgré vous dans des itinéraires mal définis, n'est qu'une erreur d'ordre urbanistique, une parodie.
Christopher Alexander
Le plus fascinant peut-être de tous les classiques est présenté ici en français par la personne au monde la plus habilité à le faire : Jane Quillien. André Demailly résume ainsi contribution:
Pour nous éclairer sur cette œuvre si singulière, Jane Quillien constitue le « passeur » idéal. Après une jeunesse américaine, elle a longtemps vécu en Europe et même participé à plusieurs rencontres du « Réseau Intelligence de la Complexité », avant de travailler pendant six ans aux côtés de Christopher Alexander puis de collaborer au Laboratoire d’anthropologie de l’Université du Nouveau Mexique à Santa-Fé.
Elle a en effet accepté de traduire à notre intention l’article “Grasping the Ineffable : from Patterns to Sequences” (à paraître dans la revue Environmental Architectural Phenomenology, 18, n°1, Winter 2007) qu’elle a consacré à une mise en perspective originale et vivifiante de “A Pattern Language” et “The Nature of Order”.
En outre, pour introduire cet article, elle a bien voulu nous donner, dans un texte richement illustré, intitulé “Les cheminements de Christopher Alexander”, une vue panoramique d’une œuvre que d’aucuns prennent pour du ‘poil à gratter’ et d’autres pour l’appel au ‘pourquoi pas ?’ d’un homme qui veut ‘comprendre pour faire et faire pour comprendre’… et que l’on peut tenir aussi pour un explorateur attentif à l’infinie variété des îles de l’archipel de la complexité….
Avec l’équipe d’animation du site du Réseau Intelligence de la complexité, nous la remercions vivement de son concours à notre veille collective.»
André Demailly
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« Comme le dit Philippe Deshayes (1999) à propos de Chartres, « On sait bien qu’il se passe parfois des choses qui vont au-delà de l’architecture, mais on ne sait pas en parler ». Dans The Timeless Way of Building (1979), Alexander s’attarde longuement sur cet insaisissable. Il cherche cette qualité qui se dégage de certaines constructions traditionnelles : à la fois ce qui émerge du lieu tout en lui étant propre, ce qui ‘est’ sans chercher à ‘paraître’, ce qui est présence vivace et se fiche des contradictions, ce qui apporte confort immédiat et sentiment d’éternité, ce qui captive et libère à la fois… Bref, cette ‘totalité’, cette ‘qualité sans nom’… » Jane Quillien