Oscar ou l'homme sans visage

Jacques Dufresne

Sur le tapis rouge d'Hollywood, à l'occasion de la cérémonie des Oscars, défilent chaque année des hommes et des femmes qui sont souvent d'une grande beauté. D'où le plaisir qu'on prend, dans le monde entier, à regarder cet événement. Je suis hélas! de ceux pour qui ledit  plaisir est chaque fois gâté par l'horreur que m'inspire la statuette dorée. Si on la présentait dans un concours dont les juges seraient Rodin, Michel-Ange et Phidias elle aurait à coup sûr le prix citron. De l'homme sans visage à la vie sans valeur, il n'y a qu'un pas mystérieux...Quel funeste symbole pour le cinéma américain...et mondial!

De l'homme sans visage à la vie sans valeur, il n'y a qu'un pas mystérieux. S'il existe en l'homme une chose infiniment précieuse qui fonde sa dignité c'est par son visage qu'elle s'exprime d'abord. Si bien qu'on est dans l'obligation de se demander si on peut représenter l'homme sans visage sans le dégrader. Puisque c'est l'impact des représentations de l'homme sur l'imaginaire qui est en cause ici, il faut d'abord s'intéresser aux expériences les plus courantes de nos contemporains dans ce domaine, celles du cinéma, de la télévision et d'Internet. À la télévision, on voit de plus en plus fréquemment, dans la publicité en particulier, des représentations schématiques des êtres humains. Pictogrammes qui les font ressembler à un robot plutôt qu'à une personne pouvant exprimer des sentiments et des pensées par son visage. S'il s'agit d'indiquer la porte de sortie, il vaut peut-être mieux en effet utiliser un schéma plutôt qu'un dessin subtil puisque la représentation n'est là que dans un but utilitaire. Mais l'usage du pictogramme s'étend bien au-delà de l'utilitaire. On se complaît dans la représentation de l'homme sans visage..


Le trophée le plus convoité dans le monde du cinéma est le célèbre « Oscar ». À l'origine, cette statuette en britannium plaqué or, n'avait pas de nom, ce qui lui convenait bien puisqu'elle n'avait pas de visage et n'en a toujours pas. L'un des membres de l'Académie américaine des arts et des sciences du cinéma, Harriet Herrick, lui a tout de même trouvé une ressemblance avec l'un de ses oncles, prénommé Oscar, et depuis le cinéma américain, et donc mondial, repose sur un symbole mensonger: le nom d'une personne donné à une chose, car un corps humain sans visage n'est qu'une chose quelconque. Soyons précis. Oscar n'est pas tout à fait dénué de visage. On a plaqué sur la face de son crâne des figures géométriques rappelant une bouche, des yeux et un nez, mais c'est là de la fausse représentation. Le personnage demeurant dénué de toute expression, il eût été préférable qu'on le laissât dépourvu de traits humains. Oscar est un robot, un robot à l'épée longue et puritaine, l'ancêtre de tous ceux qui peupleront ensuite le cinéma américain. Et ils sont de plus en plus nombreux. Si l'on ajoute à cela tous les monstres, tous les engins, tous les animaux plus ou moins animés, affublés de mimiques qui ne reproduisent que la dimension mécanique et schématique des sentiments, force est de constater que le robot a déjà gagné la bataille de l'imaginaire. Sur Internet, il a comme complice l’émoticône, ce pictogramme manipulable où selon qu'il est droit ou inversé, l'accent circonflexe exprime la gaieté ou la tristesse.

On me reprochera sans doute de ne pas être de mon époque, de ne pas avoir compris que là où je vois un triomphe du robot, il faudrait plutôt que je m'émerveille devant la vie qui envahit les machines et humanise les pictogrammes. Je répondrai seulement que la question de l'homme sans visage mérite d'être posée, ne serait-ce que pour qu'on puisse concevoir les animations de façon à ce qu'elles enrichissent l'imaginaire plutôt que de le dessécher.

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