Médicaments en quête de pseudo maladies à traiter

Jacques Dufresne

Peut-on dire, comme dans le proverbe, qui le supporte le mérite ?


Dans une interview qu'elle accordait récemment à l’émission de télévision française Cash Investigation, Marcia Angell, ex-directrice du New England Journal of Medicine va droit au but : «Les compagnies pharmaceutiques, dit-elle, créent de nouvelles maladies pour vendre plus de médicaments, parfois elles les créent de toutes pièces, parfois elles étendent leur périmètre.» La personne en santé est un malade qui s’ignore! Reprenant à son compte les mots du docteur Knock dans la pièce éponyme de Jules Romains, Marcia Angell déclare avec une calme assurance  : «L’humanité se divise en deux catégories : il y a ceux qui sont malades et ceux qui ignorent encore qu'ils le sont. L’industrie pharmaceutique s’est donnée pour mission de les sortir de cette ignorance.»

 Inventer des maladies! On n’ose pas le croire et pourtant les exemples sont nombreux et le phénomène s’inscrit parfaitement dans la logique commerciale du Big Pharma. Le meilleur client pour un vendeur de médicaments c’est celui qu'on peut fidéliser. Il est difficile de le faire si ledit client est atteint d’une infection. Dans ce cas, une seule prise d’antibiotiques suffira le plus souvent. Il vaut donc mieux présenter comme une maladie un état durable précédemment considéré comme normal et concocter un médicament pour en atténuer les effets sans apporter la guérison. Un exemple : la fragilisation des os avec l’âge, surtout chez les femmes, est un phénomène connu depuis longtemps. On l’a observé sur des momies. Jusqu'à tout récemment il n’était pas considéré comme une maladie mais comme un effet du vieillissement au même titre que les cheveux qui deviennent gris et les rides qui sillonnent le visage.

 Mais un jour on inventa un appareil capable de mesurer la densité des os. Les fabricants de cet appareil avaient intérêt à ce qu'on l’utilise même si on ne connaissait pas de remèdes aux maladies qu'il allait permettre de diagnostiquer. Et on l’utilisa sous  le regard bienveillant de l’organisation mondiale de la santé. En 1994, avec le soutien financier de l’Industrie pharmaceutique, l’OMS forma un groupe d’experts dont le mandat était de se pencher sur la question de la densité normale des os. De manière arbitraire, ces experts firent correspondre cette densité normale à celle de la moyenne des femmes de 20 à 29 ans. Jusqu’à 1993, on ne pouvait diagnostiquer l’ostéoporose qu'en cas de fracture de fragilité, entendons par là une fracture qui se produit en l’absence de choc. La nouvelle norme allait permettre d’élargir considérablement le périmètre de cette maladie. Un écart de -2,5 marquerait le début de l’ostéoporose, un écart situé entre -1 et -1,5 marquerait le début d’une sorte de pré ostéoporose appelée ostéopénie.1 Une nouvelle clientèle, fabuleuse, était en même temps créée pour les médicaments contre l’ostéoporose, tel le Fosamax de Merck, de plus en plus critiqué à mesure que s’allonge la période sur laquelle on peut observer ses effets. (Voir la section Fosamax de notre cahier sur l’autonomie).

 Il pourrait fort bien arriver que l’on décrète bientôt que l’ostéoporose commence à -2 et l’ostéopénie à -0,5. Des millions de nouveaux acheteurs de médicament surgiraient ainsi du néant!

 L’infarctus, l’ACV, le diabète sont des maladies intéressantes vues sous cet angle. À partir de quel taux de cholestérol, de quelle étape dans le développement du diabète, de quel degré d’hypertension, la prise des médicaments correspondant à ces états sera-t-elle recommandée ? Allait-on pouvoir résister aux pressions du Big Pharma pour qu'on modifie les recommandations de façon à élargir le périmètre de chacun de ces états?  Non. En 1997, un comité de l’OMS a abaissé de 140mg à 126 mg de sucre par décilitre de sang le seuil à partir duquel on est déclaré diabétique. Conséquence : 1,700,000 Américains de plus sont catalogués comme diabétiques. Autant de clients nouveaux pour les vendeurs de médicaments . En 1998, pour ce qui est du cholestérol le seuil est passé de 240 à 200. 48 000 000 de nouveaux patients à qui on pourra vendre des statines! Pour ce qui est de l’hypertension, voici ce qu'on peut lire dans La vérité sur les médicaments : «l’hypertension a longtemps été définie comme une tension artérielle supérieure à 140/90. La tension idéale était de 120/80, mais tout ce qui se situait entre 120/80 et 140/90 était considéré comme normal ou du moins comme ne requérant pas une intervention particulière. En 1999, une commission d’experts chargée par l’OMS d’établir des recommandations de bonne pratique en matière d’hypertension abaissa à 80 le seuil de pression diastolique au-delà duquel un traitement était indiqué, augmentant considérablement le nombre d’hypertendus à travers le monde. Dix-sept des dix-huit membres de cette commission entretenaient des liens étroits avec des compagnies pharmaceutiques susceptibles de bénéficier de leur décision.»2

 Ce ne sont là que des exemples d’élargissement du périmètre des maladies. Les exemples de maladies fabriquées sont nombreux en psychiatrie. Le DSM (Diagnostical and Statiscal Manual of Mental Disorders), manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, est sûrement l’un des livres qui ont le plus d’influence sur le destin des êtres humains. Il s’agit du répertoire officiel des maladies mentales. On publiera bientôt la cinquième édition de cet ouvrage né aux États-Unis et adopté par la suite dans le reste du monde. Dans la première édition, parue en 1952, le nombre de maladies mentales était de 60, dans la seconde édition, celle de 1968, le nombre est passé à 145, dans la troisième, parue en 1987 le nombre est de 292. Il atteindra 410 dans la quatrième édition remontant à 1994. Dans la cinquième édition, parue en mai 2013, le total a été ramené 397, mais il comporte de nouvelles étiquettes, tel le «désordre de dérégulation dit d’humeur explosive». Ce trouble concerne les enfants de plus de 6 ans qui font plus de trois grosses colères par semaine pendant un an!

 S’il est normal que les diagnostics se raffinent quand la médecine dans son ensemble progresse, et quand tout change dans les sociétés, on doit s’inquiéter du fait que ce processus fait entrer dans la sphère médicale des troubles que l’on avait toujours considérés comme normaux, la timidité par exemple. Elle est désormais une maladie mentale appelée phobie sociale. Le chagrin après la mort d’un être cher, et les états dépressifs qui s’y rattachent, est une chose parfaitement normale. On le considérait jadis comme un état dépressif quand il perdurait plus d’un an après le malheur. La limite a ensuite été ramenée à deux mois, puis à deux semaines. Cela veut dire que dans ce cas la consommation d’antidépresseurs est indiquée beaucoup plus tôt qu'auparavant. Les troubles d’Asperger, forme modérée d’autisme, étaient considérés comme une chose rare avant son inscription dans DSM. Au cours des années qui ont suivi son inscription, on a noté une augmentation du nombre de diagnostics de 2000%. Quand on a abaissé le seuil du diagnostic du Trouble déficitaire de l’attention, l’augmentation a été de 200%. C’est ainsi qu'est apparue l’épidémie de maladies mentales. Il s’agissait d’une épidémie fabriquée. Il ne s’agit pas seulement d’un glissement du normal vers le pathologique, il s’agit aussi d’un glissement de l’autonomie vers l’hétéronomie. 3

 

1- Borch-Jacobsen, Mikkel, La vérité sur les médicaments, Gallimard, Paris 2014, p.296

2- Ibid., p.293

3- Tous fous? St-Onge, Jean-Claude, éditions Écosociété, Québec 2013

 



[1]Tous fous? Par Jean-Claude St-Onge, Éditions Écosociété, Québec 2013).

 

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