Le façonnage de la maladie

Jacques Dufresne



En sylviculture, le mot façonnage désigne l’ensemble des opérations destinées à transformer les arbres abattus en produits utilisables.  En médecine le mot façonnage désigne l’ensemble des opérations destinées à rendre la théorie et la pratique de cet art aussi rentable que possible pour les compagnies pharmaceutiques. Théorie : on créera à l’occasion de nouvelles maladies. Pratique : on étendra le périmètre de maladies existant déjà. L’expression anglaise est disease mongering.

Il faut regarder ce façonnage à la loupe pour en mesurer toute la portée. L’ostéoporose est une fragilisation des os, ce n’est pas plus une maladie qu'un autre signe de vieillissement, les rides par exemple. On peut tout au  plus la considérer comme un facteur de risque d’une fracture de la hanche par exemple. Sauf si on prend les os d’une personne de 30 ans comme critère de normalité. Ce qu'on a fait au cours de la décennie 1990, étendant ainsi le périmètre d’une maladie qui n’en est pas une et faisant surgir de par le monde des dizaines sinon des centaines de millions de nouveaux clients pour des médicaments comme le Fosamax de Merck, appartenant à la classe des bisphosphonates.

Le principal argument de vente de Merck est irrésistible. Le Fosamax réduit de 50% les risques de fracture de la hanche pour les personnes ayant un diagnostic d’ostéoporose. Voici les faits. Pour cent (100) personnes engagées dans un essai clinique deux (2) auront une fracture de la hanche dans le groupe témoin contre une  dans le groupe des consommateurs réguliers de Fosamax. Est-ce bien ce que les gens comprennent quand on leur promet un taux de réussite de 50%?

Le mensonge est si manifeste et si grossier que l’on s’étonne qu'il ait pu être avalé si longtemps, non seulement par les patients et des médecins ordinaires, mais par des personnes en principe aussi éclairées. On ne se salit pas les mains, on fait mentir les chiffres, en restant dans la rectitude statistique, mais le résultat n’en est pas moins sale et tragiquement réel. On en découvre toute la gravité quand on voit les victimes de la nécrose de la mâchoire. Aux États-Unis,  1 700 plaintes liées au Fosamax ont été déposées. Selon le JADA, l’association américaine des dentistes, le risque de subir cet effet indésirable est de 1 sur 23,[1] soit 6 000 fois plus que les chiffres avancés par Merck. Tandis que la probabilité d’éviter une fracture de la hanche est de 1%. Pourquoi dans ces conditions la compagnie Merck n’a-t-elle pas mené sa propre recherche sur la question? Ou pire encore, pourquoi n’a-t-elle pas révélé les données qu'elle possédait déjà? La fracture du fémur, sans choc violent pour l’expliquer, est un autre effet secondaire du Fosamax. Merck l’a inscrite sur sa liste des effets secondaires dans les termes suivants. Nous reproduisons le tableau original de la compagnie.

La lecture et l’interprétation des statistiques est désormais au cœur de la culture médicale. D’autres exemples? Quand en 1998 on a abaissé le seuil où le cholestérol devient un facteur de risque de 240  à 200 aux États-Unis seulement, 42 millions de nouveaux consommateurs de statines sont apparus dans le collimateur des compagnies.

Dans ce cas, le mensonge statistique est tout aussi choquant que dans le précédent. On arrive à prouver que certains médicaments abaissent le taux de cholestérol. On les déclare efficaces pour cette raison. Mais que signifie cette efficacité tant que l’on n’a pas démontré que la réduction du taux de cholestérol entraîne celle des troubles cardiaques mortels. Le fait est que les maladies cardiaques sont en baisse constante depuis plus de trente ans, mais personne n’a pu dire exactement pourquoi. On peut seulement présumer qu'il faut chercher la cause principale du côté de l’amélioration des habitudes alimentaires et de l’exercice physique.

Depuis 1995, le Fosamax a rapporté 3 milliards par année à Merck. Des médicaments de ce genre contre l’ostéoporose il en existe une dizaine. Cet argent aurait probablement été beaucoup plus efficace pour la santé publique s’il avait été consacré à la lutte contre la pauvreté. C’est toutefois seulement par des statistiques que l’on pourrait démontrer cette efficacité, des statistiques qui hélas! n’ont guère d’attrait pour les gens parce qu’elles concernent tout le monde mais personne en particulier. Tandis que les statistiques manipulées des compagnies pharmaceutiques sont présentées comme des promesses faites à des individus : avec Fosomax vous avez une chance sur deux d’éviter une fracture de la hanche!

Jusqu’à récemment le prestige de la science était resté associée à la recherche permettant la mise au point de nouveaux médicaments et de nouveaux traitements. Pour juger de l’efficacité de ces nouveaux produits, on s’en remettait à l’opinion des médecins et des malades. Nous l’avons vu, on a constaté à propos de la streptomycine notamment que ce procédé pouvait être trompeur. Les essais cliniques, où l’on compare un groupe traité à un groupe témoin auquel on a administré un placebo, se sont imposés par la suite et c’est désormais à ces études que le prestige de la science est associé. Les nouveaux appareils de diagnostic, l’appareil de tomographie axiale par exemple, relèvent de la physique; ils n’appartiennent à la médecine comme science que dans la mesure où l’on peut démontrer leur efficacité.

L'un des premiers grands essais cliniques a été mené immédiatement après la guerre de 1939-45  par l’épidémiologique anglais Archibald Cohrane. Vingt ans plus tard, les résultats provoquèrent une onde de choc : on avait divisé au hasard en deux groupes cinquante (50) personnes souffrant de la même maladie cardiaque. Les membres du premier groupe ont été soignés à l’hôpital, les membres de second groupe sont rentrés à la maison. Ils ont vécu plus longtemps que les autres.

Archibald Cochrane est entré dans l’histoire. La Cochrane Collaboration est le groupe d’experts le plus fiable au monde pour ce qui est de l’évaluation des traitements et des médicaments. Ne peuvent faire partie de ce groupe que des médecins n’ayant jamais reçu d’honoraires des compagnies pharmaceutiques. Rappelons au passage qu'Ivan Illich s’est appuyé sur les travaux de Dubos et de Cochrane pour écrire la Némésis médicale, un livre qui ébranla l’institution médicale au début de la décennie mil neuf cent soixante-dix.

 

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