Le travail de la Renaissance

Le travail avait été, dès les débuts de l'humanité, et devait demeurer tout au long de sa pérégrination dans cette vallée de larmes et jusqu'au retour triomphant du Christ, une punition et une humiliation. Le Seigneur féodal, propriétaire du domaine, et les nobles médiévaux dans leur ensemble avaient bien compris ce message: ils avaient, selon le mot de l'historien Robert Delort, comme «principale occupation de ne pas travailler», se consacrant tout entiers aux nobles exercices du sport et de la guerre.
Rapidement, à mesure que se répand en Europe la vision d'un nouvel ordre des choses et d'un homme nouveau, le travail perd son caractère humiliant et dégradant. Par le travail sous ses diverses formes, par son action dans la cité, sa maîtrise des techniques ou son activité marchande, l'homme prouve sa force morale et son efficacité. À l'instar des Romains, qui constituent pour les humanistes le parfait modèle de vie autant que de beau langage, les hommes de la Renaissance sont invités à pratiquer la vertu. Comme l'expliquera clairement Machiavel au début du XVIe siècle, il ne s'agit plus là de la vertu chrétienne, qui ne peut concourir au salut de l'homme que dans la mesure où l'inspire et l'assiste la grâce divine, mais bien plutôt de la force virile par laquelle l'homme affirme sa liberté et sa grandeur. Le monde et l'histoire où elles s'exercent et triomphent ne sont plus régis par la prescience et le vouloir divins, mais soumis aux caprices de la fortune et à un aveugle destin.
Cette conviction que l'homme est éminemment responsable de son devenir, et qu'il atteint à sa dignité d'homme par l'exercice de son libre arbitre dans l'action efficace, pénètre généralement la pensée des humanistes. C'est dans toutes les sphères d'action que le travail se trouve ainsi revalorisé, sans exclure, bien au contraire, le domaine économique et l'activité marchande. Le noble médiéval, dont la guerre constituait la raison d'être, trouvait indigne de s'occuper lui-même de l'exploitation de son domaine et méprisait les bourgeois qui s'enrichissaient autrement que par la noble activité guerrière, donc de manière douteuse. La morale du Moyen Âge prohibait, par ailleurs, le prêt à intérêt et prônait le juste prix. Dès le XIIIe siècle, cependant, cette société féodale avait commencé de se désagréger et s'était amorcée la «longue marche vers le capitalisme», qu'il suffit d'évoquer ici. Corrélativement, toute tentative de fuir le monde est considérée comme une désertion, la vie monastique comme inutile et parasitaire. À l'apologie de la pauvreté, de la solitude et de la contemplation silencieuse se sont substitués l'exaltation de la puissance de l'homme et de ses inventions techniques, l'éloge du travail rentable et de la profession, de la famille(7) et de l'action engagée dans le développement de l'économie et de la cité. C'est le travail et l'oeuvre de l'homme qui désormais le définissent, l'intelligence et la connaissance se soumettent maintenant aux exigences de l'action. Le puritanisme protestant en fournira la justification théologique et verra dans le succès matériel de l'homme sur terre le signe même de sa prédestination divine au bonheur céleste. Progressivement, pour reprendre une observation très judicieuse de Max Weber, les énergies de l'homme seront empêchées de se déployer dans le champ du plaisir et contraintes de s'investir dans le travail, dans la croissance économique, dans le désir du gain.
Parmi les hommes remarquables de la Renaissance, il en est un qui en épouse de manière exemplaire les espoirs et les ambitions: Léonard de Vinci, dont chacun connaît l'audace technique, les extraordinaires dons d'invention, les vues prophétiques. C'est le même homme, cependant, qui consigne dans ses carnets intimes des réflexions assez troublantes, sur lesquelles on n'a guère jusqu'ici attiré l'attention. Il observe en substance que les découvertes techniques, tout en libérant l'homme de la servitude, entraîneront un jour la destruction du monde. On peut y lire des phrases comme celles-ci: «les forêts seront dévastées...», «d'innombrables animaux périront...», «les hommes pourchasseront tous les êtres animés...», «rien ne survivra sur la terre, ou sous la terre et l'eau, qui ne soit poursuivi, dégradé, ou détruit»(8). Ces textes sont vieux de cinq siècles.

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