Le nouveau parti : qu'en est-il ?

Jacques Dufresne
Cet article a paru dans le numéro de novembre 1993 du magazine L'Agora. C'est dans ce numéro que le rapport du Groupe Réflexion Québec, intitulé Un Québec responsable, a été inséré. L'auteur Jacques Dufresne, éditeur du magazine L'Agora et membre du Groupe Réflexion Québec fait le point sur les rapports de L'Agora avec les divers partis politiques du Québec et notamment avec celui qui n'était encore qu'un vague projet à ce moment, l'ADQ.
Le rapport que nous publions en cahier spécial servira peut-être de tremplin à un groupe qui entend fonder un nouveau parti politique au Québec. Quelle est la signification de cette initiative, quelle est notre position sur le sujet?

Le printemps dernier, à un moment où ce journal n’était encore qu’un projet, je suis allé rencontrer monsieur Jean Allaire pour lui proposer de nous envoyer un article de temps à autre. Quelques jours plus tard, monsieur Allaire me téléphonait pour me demander si j’accepterais de me joindre au groupe de réflexion qu’il avait fondé quelques mois auparavant.

Je projetais de lancer un journal farouchement indépendant. Mon association à un groupe proche de l'arène politique était-elle compatible avec les fins que j’entendais assigner à l’éventuel journal?

Être indépendant c’est faire ce qu’on veut, quand on le veut. J’ai voulu réfléchir à l’avenir du Québec avec les personnes dont la liste se trouve dans le cahier. À ce moment monsieur Jean Campeau était membre du groupe. Monsieur Moncef Guitouni allait s’y joindre ensuite.

Les moyens forts sont oppressifs, les moyens purs sont inopérants.
J’ai bien dit réfléchir. Car tel était le but premier. Certains membres avaient depuis le début l’intention de fonder un nouveau parti politique. Nous le savions tous, mais bon nombre d’entre nous, la majorité probablement, n’avaient jamais promis de les suivre jusqu’au bout dans cette direction.
J’appartiens à une tradition philosophique où le mal est identifié à la force, où l’Être suprême est appelé le Bien pur. J’aborde toujours l’action, la mienne et celle des autres, avec à l’esprit cette pensée de Simone Weil: «les moyens forts sont oppressifs, les moyens purs sont inopérants.» En politique au Québec, la force est du côté du parti au pouvoir et du côté d’une opposition officielle dont tout indique qu’elle est très près du pouvoir.

Le devoir d’un intellectuel, comme de tout citoyen, est de contribuer à la vie de la cité selon ses moyens. Il y a deux ans, j’ai accepté de préparer un document sur la démocratie pour l’Assemblée nationale; peu après, à la demande d’un ministre libéral, j’ai écrit un essai sur la justice. Au même moment, j’ai participé à la réflexion de groupes proches du Parti québécois.

Compte tenu de mes principes, allais-je dire non à un groupe faible? Car le Groupe Réflexion Québec était faible et avait peu de moyens. Chaque membre risquait en outre, dans la mesure même où la réflexion porterait fruit, de se faire des ennemis dans l’un et l’autre des deux clans puissants du voisinage politique. Avant même que la couleur du fruit ne soit connu, ce risque s’est avéré bien réel pour certains.

Dans le premier numéro du journal, les lecteurs ont pu lire un texte de Jean Allaire, à côté d’ailleurs d'un texte du plus jeune des députés péquistes: André Boisclair. Dans notre équipe, il y a une ancienne militante libérale. Si j’en juge par certains appels téléphoniques que nous avons reçus, une rumeur veut que le Groupe Réflexion Québec, que certains imaginent infiniment plus puissant et organisé qu’il ne l’est — ou plutôt qu’il ne l’était, car il s’est dissous en publiant son rapport — contrôlerait L’Agora. Non seulement cette rumeur est sans fondements, mais c’est nous à L’Agora qui avons pris seul le risque de publier à cinquante mille exemplaires le rapport du Groupe Réflexion Québec, Un Québec responsable, un document qui contient plus d’idées exigeantes que de promesses démagogiques.

Nous avons annoncé haut et fort que L’Agora serait un journal d’idées, de débats et de combats, en voilà la preuve éclatante. Voilà aussi la preuve de notre confiance dans la curiosité intellectuelle des Québécois et dans leur sens de la responsabilité politique.

L’importance des groupes indépendants et transitoires
Le Groupe Réflexion Québec m’aura permis de comprendre pourquoi la population est actuellement si sévère pour la classe politique. Dans le cercle dirigeant d’un parti politique, on sent toujours la présence lourde des groupes d’intérêts et des lobbies. Avec le résultat qu’il s’opère un tamisage des idées tel que la population ne reçoit jamais les messages qu’elle appelle de ses voeux. Ne descendent jusqu’à elle, pour y être débattues, que les propositions qui ne risquent pas de heurter les intérêts de tel syndicat, de tel groupe d’entreprises, de telle corporation professionnelle puissante.
J’ai senti la présence de ce mécanisme dans le groupe réuni par Jean Allaire, mais à un degré infinitésimal par rapport à ce qui se passe à l’intérieur d’un parti politique fort. J’ai surtout compris qu'un groupe transitoire, dénué de moyens financiers, était le lieu idéal pour formuler des idées audacieuses qui auraient quelque chance d’atteindre la population.

Est-ce que ce n’était pas là apporter sa caution à un parti politique potentiel qui briserait, en le divisant, l’élan actuel du Québec? Il est bien tôt pour prendre position sur cette question et je m’étonne que des leaders nationaux aient poussé les hauts cris avant même d’avoir pris connaissance de notre rapport. La première question que devraient se poser les souverainistes qui, il me plaît de le croire, font tous passer la patrie avant les partis, est la suivante: est-ce qu’une grande coalition a plus de chances de gagner le prochain référendum qu’un parti qui prétendrait pouvoir rassembler seul les forces nécessaires au plein succès de l’entreprise? Est-il souhaitable qu’une telle coalition avorte avant le débat qui pourrait en faire apparaître la nécessité?

Quelle pourrait être la force du parti qui n’existe pas encore? Les Canadiens viennent de rayer de la carte un grand parti fédéral, le Parti conservateur, entre autres choses parce qu’il a misé sur la maturité politique de la population, parce qu’il n’a fait aucune promesse, notamment en ce qui a trait au maintien des programmes sociaux dans leur forme actuelle. En lisant le rapport Un Québec Responsable, ne serait-ce que par le biais des résumés présentés dans les marges, on comprendra vite que le parti politique qui en ferait son programme de base aurait du plomb dans les ailes dès sa naissance. Non seulement le rapport ne contient pas de promesses, mais il est une immense et pressante invitation à la responsabilité dans tous les domaines. D’autre part, l’insistance sur la démocratie directe et l’expression de la volonté générale ne peut que heurter de plein front tous les groupes d’intérêts, syndicats et entreprises confondus. Compte tenu de nos moeurs politiques, c’est là une recette infaillible pour faire peur à tout le monde, pour être accusé par les uns du péché de droite et par les autres du péché de gauche.

«Le Groupe Réflexion Québec n’est ni un parti politique, ni même l’embryon d’un parti politique [...] ce rapport est offert à tous les Québécois. Les partis qui voudraient naître, ou renaître, en s’en inspirant devront centrer leur message sur un appel à la responsabilité...»

Voilà le ton sur lequel le rapport est présenté.

Si en dépit de tant d’efforts pour éloigner l’électeur en quête d’illusions, les idées contenues dans le rapport sont une menace pour les partis politiques puissants, il faudra en déduire que les Québécois ont beaucoup plus de maturité qu’on ne le croit, et qu’ils n’attendaient qu’une occasion pour passer du mode des illusions à celui des responsabilités. Dans ce cas, qu’est-ce qui empêche les partis en place de s’emparer des idées en question?

Pourquoi nous craindre quand il faudrait nous remercier ?
Au lieu de nous craindre, ne devrait-on pas nous remercier de prendre des risques qui pourraient être fatals pour un parti politique? Nous invitons la population à se ressaisir pour pouvoir relever les multiples défis qui l’attendent, dont un choix politique crucial dans des conditions économiques difficiles. La population pourra rejeter nos messages essentiels soit parce qu’on aura agité des épouvantails devant elle pour l’en distraire, soit parce qu’elle ne croit pas au danger d’une faillite comme celle qui a pris les Néo-Zélandais par surprise, soit parce qu’elle croit que la souveraineté ou le retour définitif au fédéralisme actuel règleront magiquement tous les problèmes.

Dans cette hypothèse, nous passerons pour des prophètes de malheur et tous les reproches seront pour nous. Si les idées que nous avons semées trouvent preneurs dans la population, les partis politiques, nouveaux ou anciens, qui y verront leur intérêt n’auront qu’à s’en emparer et ils n’auront pas à s’encombrer de leurs auteurs.

Ces partis n’auront pas de dettes à l’endroit des membres du Groupe Réflexion Québec. En revanche toutefois, les membres de ce Groupe, dont le directeur de L’Agora, seront particulièrement bien placés pour poursuivre leur travail de réflexion de la seule façon qui conviendra désormais: en exerçant leur esprit critique à l’égard des partis et des groupes d’action qui auront, en tout ou en partie, récolté le blé semé par le rapport. Pour assumer cette responsabilité critique, un journal convient mieux qu’un parti politique où fatalement les idées sont, tôt ou tard, subordonnées aux stratégies.

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