Adrien Pouliot et l'Université

Jacques Dufresne
Ce qui manque le plus pour réformer notre système d'éducation, c'est un Adrien Pouliot: rien ne résistait à son enthousiasme.
Lise Payette l'a un jour présenté comme une légende vivante. À la suite d'une longue polémique où il défendait, efficacement, les droits des Canadiens français, Le Devoir a dit de lui: les hautes mathématiques n'ont pas atténué la chaleur de son sang. Adrien Pouliot, cet ingénieur mathématicien, qui lisait Goethe et Platon dans le texte, ce militaire dont la carrière, disait-il, a été interrompue par deux guerres, ce patriote enfin, a aujourd'hui droit à une biographie chez Boréal Express (1986) dont l'auteur, Danielle Ouellette, enseigne les mathématiques au Cégep de Limoilou.

Il est heureux que la parution de ce livre, captivant, coïncide avec les travaux de la commission parlementaire sur les universités. Adrien Pouliot fut en effet l'un des principaux artisans de la modernisation de notre système d'enseignement supérieur.

Il obtint d'abord un diplôme d'ingénieur de l'École polytechnique de Montréal et il étudia ensuite les mathématiques à Paris et à Chicago. Sa carrière, réussie à tous égards, l'amena à jouer un rôle de tout premier plan à l'université Laval (où il fut notamment doyen de la faculté des sciences de 1940 à 1956), à L'Acfas et à Radio-Canada. Il fut membre du bureau des gouverneurs de cette société pendant vingt ans, au cours desquels il posa des gestes décisifs pour le rayonnement de la langue française.

Il y a de toute évidence un lien entre cet intérêt d'Adrien Pouliot pour les médias électroniques et la carrière de son fils Jean, président de CFCF et fondateur de la chaîne Quatre Saisons. L'avenir nous dira jusqu'où «la comparaison entre le père et le fils pourra être poussée.»

Adrien Pouliot prononça d'innombrables conférences: en France, en Grèce, où il passa de nombreux étés, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Yougoslavie. Il connaissait la langue de la plupart de ces pays.

Cette carrière prend une signification particulière dans le contexte actuel. Modernisé, conformément aux voeux d'Adrien Pouliot, mais tardivement et parfois avec précipitation, notre système d'éducation traverse, de haut en bas, une crise de croissance, inquiétante à plusieurs égards.

Les réformateurs dont nous avons besoin auraient intérêt à s'inspirer de la vie et de l'oeuvre d'Adrien Pouliot. Tout en connaissant mieux la langue et la pensée grecques que la plupart des professeurs de cette discipline, ce dernier a milité en faveur de l'abandon du grec obligatoire au cours classique au profit de l'enseignement des sciences. Que penserait-il de notre actuel système d'enseignement secondaire? Tout dans sa biographie indique qu'il estimerait que le balancier est allé trop loin dans l'autre direction, qu'il s'élèverait contre la spécialisation hâtive et excessive. Il serait de toute évidence peiné d'apprendre qu'on est maintenant obligé de donner des cours de français aux élèves de quatrième année de l'École polytechnique.

Mais ce qui l'inquiéterait sans doute le plus, c'est l'inertie de notre système d'enseignement supérieur. En plus d'être un savant et un humaniste, Adrien Pouliot a été un organisateur de premier plan. Rien ne lui résistait, note sa biographe. Voulait-il faire venir des compétences de l'étranger, il trouvait les crédits nécessaires à la réalisation de ses rêves. Mais, sur sa route, il ne rencontrait ni fonctionnaires, ni officiers syndicaux. Il était plus facile hier de trouver de l'argent en période de rareté que de vaincre aujourd'hui l'inertie en période d'abondance bureaucratisée.

Le livre de Danielle Ouellette a comme sous-titre: Un homme en avance sur son temps. Six ans après la mort de cet homme, l'oeuvre à laquelle il a le plus travaillé, nos universités, risque toutefois de prendre du retard sur le temps présent tout en continuant de s'éloigner des invariants qui constituent les fondements de l'humanisme.

Il y faudrait du sang neuf, en abondance. Il est à cet égard réjouissant que la biographie d'Adrien Pouliot soit l'oeuvre d'une jeune femme. Il faut désormais miser sur la symbiose entre les grands-parents et les petits-enfants, entre les pionniers en avance sur leur temps et leurs rejetons en retard sur leurs emplois.

Le doyen d'une importante faculté montréalaise me confiait récemment, désabusé: «La moyenne d'âge de nos professeurs est de 53 ans. Il y en a vraiment trop qui sont devenus impuissants, intellectuellement du moins, vers la quarantaine.» À ces problèmes qui ne sont aussi franchement évoqués que dans les salons, on ne trouve hélas! que des solutions de salon. Il nous faudrait deux ou trois Adrien Pouliot pour les transformer en événements historiques.

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