Le Danube

Jules Michelet
Il y a déjà longtemps que ce vieux roi des fleuves de l’Europe, roi captif, roi barbare, aux tragiques aventures, s’est posé devant moi comme un sombre problème, qui peut-être est celui du monde.

La première fois que nous nous rencontrâmes, j’eux une triste intuition de lui et de sa destinée.

Je descendais les hauteurs de la forêt Noire et j’entrais dans la Souabe. « Voulez-vous voir, me dit-on, la source du Danube? » On me mène au petit jardin d’un ex-prince allemand. On me montre un petit bassin, misérable baquet de pierre. « Regardez au fond… le voilà. »

J’avais beau regarder. À peine un faible mouvement indiquait le point d’où commence à sourdre cette grande puissance, ce géant des fleuves qui, par sept cent lieues de cours, va porter une mer d’eau douce au sein de la mer Noire.

« Triste origine! me dis-je. Pauvre fleuve! sujet à ta source d’une principauté sans sujets, tu t’en vas de captivité en captivité; d’obstacle en obstacle, de tyran en tyran. Durement barré sur ta route et forcé de monter au nord, tordu vers le midi à Bude, tordu vers l’ouest à Belgrade, tu mords ta rive de Servie, et tu n’en es pas moins brisé, rebrisé aux Portes de Fer. Affranchi du pont de Trajan, que te sert qu’il soit détruit? Tu vas finir honteusement aux douanes du Cosaque. Là, tu expires, et tes maîtres ont stipulé, chose impie! qu’à tes fertiles embouchures, plus fécondes que le Nil, le pays serait à jamais désert!

« Tes trois peuples sont trois prisonniers. On leur a fermé les deux portes par où ce grand monde intérieur pouvait respirer, l’Adriatique et la mer Noire.

Ils te disent barbare, sauvage. Ce sont eux qui t’ont fait tel. Rien d’inhumain dans ton génie. Un caractère de mansuétude résignée, virile, frappe dans les images des captifs danubiens qu’on voit au musée du Louvre. Et les bustes gigantesques des hommes de Dacie que conserve le Vatican, majestueusement chevelus comme les monts des Carpathes, ont la douceur du noble cerf qui erre aux grandes forêts. Ton génie est bien plus encore dans les graves mélodies qui se mêlent au bruit de tes flots et suivent ton cours. L’âpre douceur des chants du pasteur serbe, le rhythme monotone du batelier, le refrain du Roumain et du raïa bulgare, tout se fond dans une vaste plainte, qui est comme ton soupir, ô fleuve de la captivité!

Qui a souffert, si ce n’est toi? Qui a porté le grand combat du monde, le choc alternatif du Nord et du Midi, guerres de races, guerres de nations et guerres de religions; que de carnages et de supplices! »

Mais l’éternel supplice, c’est la misère et l’avanie. Quand le patient raïa a desséché, fertilisé, on vient lui prendre sa terre; il recommence à côté. On a vu en une fois trente mille familles bulgares émigrer de la rive turque et passer en Valachie, de la misère à la misère. Ils fuyaient l’avanie fantasque; mais qu’est la Valachie? L’avanie permanente.

Par une dérision singulière des lois que nous croyons imposer à l’histoire, le temps, qui améliore, dit-on, partout, ici a toujours empiré. Avant-garde jadis du grand empire romain et bien-aimée colonie de Trajan, puis petit royaume barbare, belliqueux, héroïque, et l’une des barrières de l’Europe, la Roumanie désarme et perd son institution militaire quand l’Europe a formé la sienne. Elle en est au seizième siècle à disputer la liberté civile; le servage y commence quand l’Occident ne connaît plus de serfs. Une constitution libérale, lui vient, pour comble de misère, la liberté pour payer double impôt. Dernier bienfait qui extermine, l’amitié de la Russie.

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