Nietzsche Friedrich

Gustave Thibon, un Nietzsche chrétien

Jacques Dufresne

On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’affinités avec Simone Weil.

On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’affinités avec Simone Weil. Comment situer un tel être sans le trahir? Né en 1903 à Saint-Marcel d’Ardèche, mort en 2001 dans le même village, il a reçu deux Grands prix de l'Académie française, de littérature en 1964, de philosophie en 2000… et connu des alternances de notoriété et d’éclipse, avec tant de malentendus [1]qu’on est tenté de lui prêter ces mots de Victor Hugo « Ce sera ma destinée d'avoir vécu célèbre et ignoré, je ne suis connu que de l'inconnu. » [2]

« Tout ce qui est reçu est reçu à la façon de celui qui reçoit. » Cette pensée de saint Thomas que Thibon aimait citer semble avoir modelé sa parole.  Il disait à ses interlocuteurs, non certes, ce qu’ils souhaitaient entendre mais ce qu’ils pouvaient comprendre et situer au bon niveau, condition pour en tirer profit. À des étudiants se sentant à l’étroit dans le cadre d’un thomisme dogmatique, il conseillait par exemple de lire d’abord Aristote. Cette parole si bien incarnée rend la tâche de ses interprètes difficile. Comment faire la part entre ce qu’il pensait au fond et ce qu’il donnait à comprendre? Chose certaine, il faut tenir compte d’une précaution qu’il a formulée souvent et de diverses manières : « Mot de Niels Bohr : ‘’Une vérité superficielle est une affirmation dont l’opposé est faux; une vérité profonde est une affirmation dont l’opposé est aussi une vérité profonde.‘’-- Et Ravaisson : ‘’Le privilège de la poésie est d’énoncer des contradictions qui, en prose, s’avéreraient absurdes.’’ […] Question : Dieu est-il aussi le mal ? Oui dans la mesure où, ‘’ayant créé le monde en se retirant’’ (Hölderlin), il a renoncé à être tout…» [3]

 Qu’on ne s’attende donc pas à trouver dans ces quelques pages le jugement exhaustif d’un spécialiste de Thibon qui prétendrait détenir la vérité sur lui. J’invite plutôt le lecteur à compléter mon interprétation en se tournant vers d’autres sources, notamment celles de  Françoise Chauvin, Philippe Barthelet et Benoît Lemaire. [4]

« Son livre préféré », note Benoît Lemaire à propos de Vous serez comme des dieux, paru en 1959. » C’est aussi un livre charnière entre deux périodes dont les titres des ouvrages publiés donnent un aperçu: L’échelle de Jacob (1942) Retour au réel (1943), Ce que Dieu a uni (1945), Le pain de chaque jour (1945) et seconde période, après un silence de quinze ans,  L’Ignorance étoilée (1974), Le voile et le masque (1985), L’illusion féconde (1995), «les grands livres de Thibon» selon Philippe Barthelet.

C’est ce second Thibon que je mets à l’avant-plan ici. Il reste fidèle à son passé mais, prenant acte du nouvel état de fait de l’après-guerre, il donne d’abord la parole au pôle de son être orienté vers les invariants. Plutôt que de m’en tenir à l’ordre chronologique, j’aurai recours à des sous-titres en échelle correspondant à ses centres d’intérêt : la science, la poésie, la philosophie, la religion, tout en étant conscient du fait que je sépare ainsi artificiellement des regards intimement unis dans sa vie et son œuvre.

Le titre de philosophe paysan et autodidacte, qui contribua à sa première gloire, lui rend-il justice? Il eut selon ses propres mots un «enracinement paysan»; il fut aussi autodidacte si l’on veut, mais en aucune manière orphelin de la culture comme tant d’écoliers rangés. Ce libre enfant du Vivarais bénéficia au plus haut point de cette formation par un milieu de vie nourricier que les Grecs appelaient paideia. Il a en effet grandi dans un paysage inspirant avec, offerts à son regard, aux confins Sud de son Ardèche, la vallée du Rhône, déjà provençale, et au loin, le Mont Ventoux, cher à Pétrarque. Il avait quinze ans quand sa mère et lui furent victimes de la grippe espagnole. Cette mère, adorée, y succomba. Son père et lui, plus proche des travaux et des jours d’Hésiode que de notre activisme cognitif vécurent ensuite comme deux amis passionnés de poésie. Ces vers sont de son père :

« Le soir dans la campagne…
les astres effeuillaient leur lumière paisible;

au fond des logis clos dormaient les moissonneurs.

Et le tressaillement des choses invisibles

déployait sur les champs un voile de rumeurs ».

 On croit entendre Frédéric Mistral (Nobel de 1904) le poète universel du terroir des Thibon : « Tout en moi, devait écrire le fils, dit oui devant Mistral. Un oui qui vient de plus loin que moi-même, j’allais dire d’avant ma naissance. […]j’entends encore les versde Mireille que me récitait mon père. Je n’en saisissais pas encore le sens que je m’imprégnais déjà de leur beauté. » [5]. Ce sens il s’en souviendra tout de même assez pour évoquer par des vers de Mistral l’un des grands thèmes de son œuvre :

« Il chante les peuples sevrés

Que l’on entend crier à l’horizon;

Il chante l’humanité future

Maîtrisant à son gré le monde naturel

Et, devant l’homme souverain.

Dieu, pas à pas, se retirant. » [6]

Dans son village, Thibon avait aussi accès à un château rempli de souvenirs du cardinal de Bernis, personnage de premier plan au siècle des Lumières.

La guerre de 1914-1918 rendra Thibon à jamais allergique à une certaine rhétorique idéaliste et humanitariste : « Au nom de quelles folles espérances a‑t‑on sacrifié des millions d'hommes au cours de la première guerre mondiale ? “ La France, hier soldat de Dieu, aujourd'hui soldat de l'humanité ”, vociférait Clemenceau, l'aube d'une paix sans couchant se levant sur l'Europe, les droits de l'homme enfin assurés, les peuples délivrés de jougs millénaires : tels étaient les thèmes de la mystification idéaliste. Quinze ans après, cette montagne de rêves accouchait non d'une souris, mais de ce tigre que fut Hitler. Et lui aussi fit une révolution qui devait renouveler la face du monde. »[7]

Au terme de ses années de libre apprentissage où il passa de l’Italie à l’Angleterre, apprenant sur le terrain la langue de ces pays, sa découverte du monde germanique, de Hegel et de Nietzsche notamment, marqua le début de son aventure philosophique.

«Fils d’un libre penseur, Gustave Thibon fut l’un des rares penseurs libres de notre fin du XXe siècle.»[8] Libre, il le fut jusque dans sa conception de la liberté, qu’il cherchera là où personne ne la cherche, dans l’éternité : «Tout ce qui n’est pas de l’éternité  retrouvée est du temps perdu. » [9] Ce temps perdu n’est pas une saison dérobée à une durée illimitée, terrestre ou céleste, c’est une occasion enlevée à l’âme de voler de ses propres ailes par-delà un temps d’attention aujourd’hui réduit à un marché que se disputent les médias et les publicitaires: « La délivrance consiste à chercher au‑delà du temps ce que tous les hommes cherchent au‑delà du présent. Dans ce sens, l'espérance vraie correspond à la réminiscence platonicienne. Car il faut choisir entre deux conceptions de l'homme : celle qui en fait un produit du passé en route vers l’avenir (c'est le cas de tous les progressismes) et celle qui voit en lui un être qui, tombé de l'éternité, ne peut atteindre sa fin qu’en remontant vers son principe. » [10]

Cette délivrance est la porte de toutes les autres libertés pour la bonne raison que tous les autres asservissements sont des cellules de la grande prison du temps, cela plus que jamais à une époque où la planète change à la vitesse d’une fusée, mais sans habitacle pressurisé pour protéger les êtres vivants qui l’occupent.

D’abord formé hors des écoles, Thibon, à la fin de sa vie du moins, ne sera d’aucune école, sauf, par-delà toutes les frontières, celle des invariants :« Au‑delà des mythologies et des sciences, du merveilleux imaginaire et du réel mesurable, chercher les grands invariants qui peuvent unir, dans la même sagesse et la même foi (car, au centre de l'esprit, le Dieu des philosophes et le Dieu des croyants se rejoignent), les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Le signe auquel on reconnaît ces invariants, c'est qu’ils ne sont jamais vérifiables du dehors et toujours irréfutables au- dedans […] Seul défie l'usure des siècles le dialogue intérieur entre l'homme et sa source. Le Tao, les grands textes de Platon, Marc Aurèle, saint Jean de la Croix n'ont pas vieilli et ne vieilliront jamais. La Cité des âmes est invulnérable au temps. » [11]

Cette Cité des âmes était pour lui une cité réelle, vivante, concrète. Je n’oublierai jamais ce matin où je l’ai accompagné en promenade, près de chez lui, sur une route que Marc-Aurèle avait empruntée. La nuit précédente il avait, en rêve, conversé avec le sage empereur et ses proches comme avec des amis. J’ai eu droit à une évocation du siècle des Antonins plus actuelle que les actualités de la veille. »

En les dépassant en direction des invariants, il ne tournait le dos ni aux légendes, ni aux faits; il en faisait plutôt des conditions de son ascension. La science lui donnera un filtre, la poésie des ailes.

La science

Comme Jacques Ellul et Ivan Illich, Thibon aimait la science et la technique dans la mesure où elles demeuraient plus conviviales que conquérantes, ce qui apparaît clairement dans son éloge d’Olivier de Serres, [12]agronome avant le titre et autre Vivarois célèbre. Et comme Aristote, Thibon avait un intérêt particulier pour la biologie. S’il avait eu les diplômes requis, peut-être serait-il devenu médecin. Ce fut un moment son rêve et Diagnostics[13] sera le titre de son second livre. Ce sens du biologique le situe aux antipodes du postmodernisme. Dans l’ensemble, sa culture scientifique était aussi solide et fondamentale que la base d’un iceberg…et aussi immergée. Il n’en fera explicitement état que dans le plus insolite de ses livres, Vous serez comme des dieux[14].Il s’agit d’un dialogue futuriste sous forme de pièce de théâtre, où il présente un homme- dieu ressemblant étonnamment aux fondateurs du transhumanisme.[15]

L’autodidacte de Saint-Marcel avait prévu, pour s’en désoler, la fusion de l’informatique et de la biologie… Sur la question cruciale du choix entre l’au-delà du temps et l’au-delà du présent, ce livre jette un éclairage unique. Semblant donner raison aux progressistes qu’il fustige partout ailleurs, Thibon appelle « hommes enfants » ceux qui misent sur la prière plutôt que sur la technoscience pour mettre fin aux grêles et aux épidémies. Il feint ensuite de croire qu’une vie quotidienne entièrement protégée des anciens malheurs par les hommes-dieux pourrait enfin satisfaire les hommes, ces éternels insatisfaits qui, hier encore, se croyaient exilés d’un ciel où ils rêvaient de retourner en raison de leur peur de la mort.

Cette mort vaincue ou en voie de l’être, ils seraient débarrassés de leurs lubies métaphysiques. C’est dans cette situation, limite mais présentée comme probable, que l’accès à l’éternité, sous la forme d’une mort choisie et non subie, atteint son plus haut degré de pureté. Le progrès devient ainsi, retourné contre lui-même, une porte de l’éternité et la science un filtre: «Prier, pour les hommes-enfants, c’était tout demander à Dieu; pour les hommes-dieux, c’est tout refuser pour Dieu…Ah! Le grand cirque s’accomplit…C’était cela le sens de l’histoire : conquérir l’univers pour y renoncer, immoler la certitude au mystère, faire de l’homme l’égal de Dieu pour que sa réponse soit aussi pure, aussi libre que l’appel de Dieu!» [16]

 Comme Huxley dans le Meilleur des mondes, mais sur un autre plan et un autre ton, Thibon avait toutefois prévu le prix à payer pour être comme des dieux : perte de la liberté, réduction de la vie intérieure à des mécanismes contrôlés du dehors, surveillance totale par de nouveaux médias ressemblant à ceux d’aujourd’hui. Et il avait prédit ce progrès trop bien vérifié depuis : quand l’homme prétend créer la vie, il ne peut fabriquer que des machines et des humains leur ressemblant de plus en plus. Le clonage faisait également partie de son scénario et il avait pressenti la tragi-comédie entourant la façon d’introduire dans les robots ces émotions qui leur tiendraient lieu d’âme.

Amanda, l’héroïne de la pièce, avait échappé malgré elle à ce faux paradis, les rayons des démiurges -- nous les appellerions aujourd’hui algorithmes -- n’ayant pas réussi à la guérir de la maladie d’avoir une âme. « Vous avez congédié la mort. Elle s’est vengée en emportant vos âmes, » dira-t-elle aux démiurges et, à son amant: « Je t’ai toujours aimé. C ‘est de ton masque d’immortalité que je m’étais détournée. »

À la fin de sa vie, Thibon reviendra à l’esprit de Vous serez comme des dieux :« J’aime notre époque parce qu’elle nous force à choisir entre la puissance de l’homme et la faiblesse de Dieu. Religion nue où l’attente du miracle fait place à l’adoration du mystère. » Il avait dissipé à l’avance tout malentendu sur l’interprétation de son dialogue métaphysique en mettant en exergue cette pensée de Simone Weil : « L’enfer, c’est de se croire au paradis par erreur. »

Thibon connaissait aussi trop bien le besoin de sécurité pour appuyer sa foi en Dieu sur des faits mal établis. J’ai demandé au plus positiviste et au plus sceptique de mes amis de chercher dans son œuvre des appels inappropriés à la science pour justifier, par exemple, telle conception de l’origine de l’univers plutôt que telle autre; il n’en a pas trouvé. Thibon préférait un excès de mystère au recours abusif à des certitudes destinées à être bientôt réfutées.

La poésie

Thibon nous a donné plusieurs définitions de la poésie, dont celle-ci : « Composé transparent d’évocation et d’invocation. » [17] il fut lui-même poète un jour, un jour seulement, mais dans sa première et sa vraie vocation, la philosophie, la poésie, celle des autres devenue la sienne, illuminera sa pensée. Tout lui était prétexte pour s’enchanter et enchanter ses proches. À Florence, sur les plaques de rue, on peut lire des extraits de la Divine comédie. Thibon s’arrêtait à chacune pour réciter la suite. À propos de Béatrice: « Elle regardait en haut et moi en elle. »

Il faut préciser ici que Thibon ne se limitait pas à la plus haute sphère de la poésie. Il aimait aussi les poètes qui, tels Ponchon, Rictus et le Rimbaud des grands héliotropes, avaient, comme Aristophane, l’art d’associer les mots de la tribu à ceux des muses.

Lire un texte et le mémoriser semblait être pour lui une même opération, ce qui aide à comprendre pourquoi il ne donnait pas la référence précise de ses nombreuses citations. Il prenait plaisir à s’appliquer à lui-même ce mot de Nietzsche :« Il y a des gens qui ont trop de mémoire pour avoir du génie.» Une amie le ramena un jour à l’heure juste en lui rappelant qu’il avait le génie du génie. Il possédait en effet à un degré exceptionnel le don de repérer le meilleur cru dans les grandes œuvres, qu’il pénétrait tout en les survolant. Celui qui aurait noté tous les vers qu’il a récités aurait donné à l’Europe sa plus belle anthologie. Sa mémoire était sélective comme celle de la grande tradition orale, dont on est tenté de croire qu’il en fut le dernier représentant. De quoi l’humanité se souviendra-t-elle dans un monde où les ordinateurs se souviennent de tout sans effort à la place des hommes? Comment la sélection culturelle de l’essentiel s’opérera-t-elle ?

Dans une conférence mémorable, Thibon présenta une sélection des vers métaphysiques de Victor Hugo.


« Un Dieu dont l'éblouissement crée en nous la nuit.[…]
Et le plus éclairé est le plus ébloui. »

« Il est Croix sur la Terre et s'appelle Jésus…
Hors de la Terre, Il est l'innommé. Chaque sphère
Le nomme en frissonnant du nom qu'elle préfère
Mais tous les noms de Dieu sont des flots insensés. »

«...On tâche d'abriter sa raison sous sa main.
Je sentis m'agrandir et croître jusqu'au dernier repli
Comme une crue étrange et terrible d'oubli.
Et ce que jusqu'alors j'avais nommé mon âme,
Était je ne sais quoi dont je n'étais plus sûr,
Et qui flottait en moi ...»

Thibon avait lu ces vers à une religieuse mystique. « Elle en était, précisait-il dans sa conférence, tellement éblouie, ces vers correspondaient tellement à son expérience qu'elle a eu ce mot magnifique: "Mais comment, après avoir écrit cela, comment faisait-il pour ne pas être un saint?" Je lui dis: "Ma Mère, vous savez, il s'en tirait facilement, il ne faisait pas d'efforts, il y arrivait sans mal. C'est tout le problème du génie".»[18]

Cet extrait où l’on passe de l’esprit des mots aux mots d’esprit, illustre bien le talent de conférencier[19] de Thibon. Ce fut un temps mon métier d’organiser des tournées de conférences et des colloques. Il était au sommet de ma liste internationale. Parce qu’il alliait la spontanéité du causeur à la cohérence de l’orateur, parce qu’il oscillait allègrement et élégamment d’un niveau de langage à un autre, parce qu’il parlait à chacun en s’adressant à tous, il plaisait même à ceux qui étaient venus l’entendre avec un préjugé défavorable.

La plus prestigieuse de ses conférences fut sans doute celle qu’Il prononça à Cordoue, en 1965, à l’occasion du second millénaire de la mort de Sénèque.  Thibon citera souvent Sénèque par la suite: « L’impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la multitude, mais celui qui applique  aux dieux les opinions de la multitude. » « Ne prends pas exemple sur les autres, conseille Sénèque; consulte plutôt ton guide intérieur. » « Je sais que ne sais rien de Dieu, mais ce que je sais c‘est que tout me paraît bien petit comparé à lui. »

L’espace social de Thibon comportait bien des niveaux. Il causait le matin avec un poivrot du voisinage et conversait le soir avec Simone Weil ou Gabriel Marcel. S’il appréciait l’amitié des grands de ce monde, il n’aurait jamais, pour répondre à une invitation tardive de l’un d’entre eux, annulé un rendez-vous avec le plus humble de ses lecteurs. « Ce qu’il y a de plus authentique, de plus vrai, dans notre culture traditionnelle,» [20]disait de lui l’historien Philippe Ariès. Il était sociable sans être asservi au social.

Sa sociabilité marqua son style. Il ne rédigeait pas des traités, il prolongeait ses conversations en écrivant des aphorismes et des lettres, si nombreuses et si personnelles que si on pouvait publier la totalité de sa correspondance, on serait étonné de sa qualité et de son ampleur. Il répondait à tous les lecteurs et les auditeurs qui lui écrivaient. Ses livres sont parsemés de brèves citations d’amis inconnus insérées entre une pensée de Pascal et un vers de Machado. L’écriture manuscrite de Thibon avait, à son image, cette caractéristique : elle était indéchiffrable pour ceux qui la lisaient du dehors et, pour les intimes, à la fois limpide et inimitable.

La philosophie

Thibon, dit en substance Françoise Chauvin, a parlé de tout, mais en philosophe, et non en tant que spécialiste de telle ou telle science ni, ajouterai-je, en tant que théologien, car comment aurait-il pu, lui pour qui Dieu était mystère, faire de la science de Dieu son élément. Il n’en n’était pas moins chrétien et indissociablement philosophe et chrétien. « Je dis qu’en lui, précise Françoise Chauvin, le souffle de l’esprit est tout ensemble foi et pensée, que chacune est la source et le principe de l’autre, et qu’elles s’engendrent mutuellement. » [21]

Dans son étude de l’histoire de la philosophie, il cherchait moins la vérité sur les auteurs que la lumière à travers eux. Voici son discours de la méthode : « Ma philosophie. — Jadis, pour me libérer des faiseurs de systèmes dont l’influence m’obérait l’esprit, je cherchais à opposer des arguments à des arguments, des déductions à des déductions, des grilles à des grilles. […] Aujourd’hui, c’est dans mon expérience intérieure que je cherche les éléments capables de rectifier ou de réfuter les systèmes dont je flaire l’insuffisance, par exemple le parallélisme de Spinoza ou le dualisme de Klages. Et le meilleur philosophe me paraît être, non celui qui raisonne le mieux, mais qui vit le plus. »

Thibon a eu une vie intellectuelle, chose et expression devenues rares. Il admirait A.G. Sertillanges, l’homme de «Dieu ou rien!»  l’auteur d’un classique oublié, La vie intellectuelle, où l’on peut lire ces lignes : « Toute œuvre intellectuelle commence par l'extase; après seulement s'exerce le talent de l'arrangeur, la technique des enchaînements, des rapports, de la construction. Or, qu'est l'extase, sinon un essor loin de soi-même, un oubli de vivre soi, afin que vive dans la pensée et le cœur l'objet de notre ivresse. »  C’est aussi ce que dit Victor Hugo dans les Misérables à propos de l’évêque de Digne : « Il n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. » Ce qui, ajoute Françoise Chauvin. « donne à la sagesse de Gustave Thibon cette chaleur qui manque aux sages et allie à sa nature contemplative, ce sens infaillible du réel,  paradoxal chez un mystique.»

En 1938, Thibon mit un terme à sa liaison avec le rationalisme, si liaison il y eut, en consacrant un article à Kierkegaard, lequel avait été profondément marqué par la pensée de Hegel. :
 

« Un seul témoignage comme celui .de Kierkegaard suffirait à liquider le rationalisme. Il est en effet des heures désespérées où l’individu sent sa souffrance plus vraie que tous les principes de la raison, que tous les commandements de la morale. Alors, il ne peut consentir à ces lois aveugles qui le brisent que s’il devine, à travers ces lois, un oeil plein d’amour qui le regarde ; […] Kierkegaard a opposé la vie à l’esprit[22] parce qu’il n’a connu de l’esprit que sa caricature rationaliste. » [23]

Démasquer cette caricature aura été le grand combat de la vie de Thibon et  une occasion unique pour lui de s’engager sur le terrain des systèmes philosophiques. Il le fit à partir de 1931 quand Jacques Maritain lui demanda de se pencher sur l’œuvre de Ludwig Klages, un philosophe qui venait tout juste d’accéder à la chaire de Hegel[24] à l’Université de Berlin et dont l’œuvre était un manichéisme inversé que résume bien le titre de son livre phare : L’esprit comme antagoniste de l’âme, ouvrage hégélien par sa taille et son architecture, mais d’un pessimisme radical, où, aux antipodes de la mission créatrice que lui assigne Hegel, l’esprit est présenté comme un principe acosmique attentant à la vie sous toutes ses formes et transformant l’homme en machine. Dans une œuvre antérieure, L’homme et la terre, Klages apparaît comme le fondateur de l’écologie profonde. L’étude de Thibon parut en 1933 sous le titre de La science du caractère.

Thomiste, Thibon ne pouvait adhérer au dualisme métaphysique de Klages et s’il avait adopté sa philosophie de l’histoire, il se serait enfermé de nouveau dans la prison du temps. Il n’empêche qu’il avait des affinités avec sa psychologie[25] et en particulier avec ses travaux sur le ressentiment, terme que Klages avait emprunté à Nietzsche, sa source principale, pour le remplacer par un mot allemand, Lebensneid, signifiant envie de la vie. Cette psychologie, toute en nuances, est fondée sur l’introspection et l’analogie entre soi et autrui. A-t-elle conservé sa pertinence ? Qu’on en juge par cette définition, particulièrement saisissante dans la traduction de Thibon:

« La mentalité hystérique (consciente ou non) est formellement constituée par la réaction du besoin de représentation sur le sentiment de l'impuissance à vivre.»[26] Plus nous sommes coupés de la vie, plus nous avons besoin d’en compenser l’absence par des exagérations, des imitations et des falsifications dans l’expression des sentiments et des idées. N’est-ce pas un diagnostic qui convient à bien des comportements dans les sociétés contemporaines du spectacle et de la machine : suramplification des voix dans les amphithéâtres, contagion des émotions et des opinions dans les médias sociaux et, dans la vie quotidienne, contrefaçons des réactions spontanées pour s’adapter aux vents dominants. On retrouve des exemples de compensation dans un grand nombre d’aphorismes de Thibon. En voici un :« Symbolisme divin du soleil. Il est foyer d’amour et centre d’attraction. A l’inverse des hommes : moins ils sont foyer d’amour, plus ils veulent être centres d’attraction. »

Avec ses amis, Thibon était sans pitié pour les tribulations du moi, à ses yeux des fantômes ou des souffrances de luxe. Il était également sans pitié pour lui-même : « Ayez pitié de moi Seigneur mais que le premier effet de votre pitié soit de la détourner de moi-même.» À l’endroit du psychologique, il était sans intransigeance mais aussi sans ménagement, visant la perfection plutôt que la normalité.  Dans l’oiseau blessé, on ne voit pas les mêmes plaies à panser selon qu’on désire le rendre à son altitude perdue ou le réadapter à sa cage.

Non content d’indiquer le bien à ses lecteurs et de les inciter à le faire, il les invite à bien le faire. À la limite, il préférerait le mal bien fait au bien mal fait. « Deux sortes de vices : les péchés commis sans plaisir et les vertus pratiquées sans amour. »  [27] En tant que sculpteur des âmes et des caractères Thibon occupe un sommet dans l’histoire de la pensée. Sénèque, Marc Aurèle, La Rochefoucauld, Rivarol, sur son orgue, tous ces claviers sont réunis. « Combien faut-il de contraintes pour sculpter une liberté? Au moins autant que de coups de ciseau pour faire jaillir de la pierre la divine unité d’une statue…» [28]

Quant au Klages écologiste, Thibon le rejoindra avec plus d’hésitation. C’est une chose que d’aimer « le doux royaume de la terre »(Bernanos) comme une invitation à remonter jusqu’à l’Artiste éternel et c’en est une autre de vouloir en  faire un paradis sur terre comme celui de Vous serez comme des dieux. Voici tout de même ce qu’il pensait en 1960, au moment où aux États-Unis, Rachel Carson et René Dubos lançaient le mouvement écologique contemporain :


« On croira toujours que c’est trop tôt pour arrêter, tant qu’on ne verra pas que c’est trop tard… Le monde moderne risque de ressembler à un train dont les sonnettes d’alarme ne fonctionneraient qu’après le déraillement.

Ce qui est menacé, c’est la vie sous toutes ses formes. La technique moderne est le fruit d’un étrange accouplement entre le génie de l’homme et la puissance inépuisable de la matière inanimée. [….] Il ne serait pas excessif de dire que plus l’homme en général parvient à la maîtrise de la nature, plus l’homme en particulier est en fait esclave de cette conquête elle-même. » [29]

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Thibon rencontrera Gabriel Marcel en 1940, lequel verra en lui un Nietzsche chrétien, ajoutant même, dans la préface de Diagnostics, le premier livre marquant de Thibon, que le solitaire de Sils Maria avait révélé le solitaire ardéchois  à lui-même.« Quand le désir s’allie au scepticisme, alors naît le mysticisme. » C’est cette pensée de Nietzsche, souvent citée par Thibon, qui illustre le mieux à la fois les affinités et les différences entre ces deux aigles. Affinités : «Toute joie veut la profonde, profonde éternité. » dit le premier et le second, «Religion : Dieu comprimé jusqu’à l’homme. Mystique :l’homme dilaté jusqu’à Dieu. » Différences : l’aigle de Sils Maria est resté au sol à ses proies attaché tandis que l’aigle du Ventoux est remonté vers le sommet après avoir libéré ses proies.

« Nietzsche, écrit Thibon, joue sur deux tableaux : il se sert d’abord de l’idéal le plus pur pour juger des falsifications concrètes de cet idéal ; ensuite, il prétexte de ces mêmes falsifications pour éliminer l’idéal qui vient de lui servir d’étalon. »[30]

Ce diagnostic n’est toutefois pas celui d’un catholique qui regarde un sceptique de haut et le censure, mais celui d’un familier des invariants qui a perçu la similitude entre la soif d’absolu de l’auteur du Chant de la nuit  [31] et celle de Jean de la Croix, pour ensuite se rapprocher de la religion du second tout en l’épurant par le scepticisme du premier. Ce scepticisme de Nietzsche est associé à ce qu’on a appelé l’ère du soupçon. Thibon aura soumis sa foi chrétienne à l’épreuve de la critique moderne la plus radicale, ce qui le rapprocha d’une Simone Weil qui avait fait l’expérience de la même purification par une autre voie. Tous deux appelèrent de leurs vœux le nettoyage philosophique du catholicisme. « Un homme ivre de Dieu », avait dit Hegel de Spinoza. Thibon fut un chrétien dégrisé des faux dieux par ce vrai Dieu dont il disait qu’on « le trahit rien qu’en le nommant. »

 

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Sa rencontre avec Simone Weil, en 1941, aura été l'événement le plus marquant de sa vie. Il la fit connaître au monde en publiant La pesanteur et la grâce. Cette rencontre a tenu à ce que Simone Weil voulait partager le destin du travailleur de la terre comme elle avait partagé celui de l’ouvrier en usine. C’est un dominicain de Marseille, le père Perrin, qui eut l’idée de la présenter à cette fin à Thibon. Il fallait que cet homme ait le sens de la rencontre pour oser présenter l’un à l’autre deux êtres aussi différents, il fallait aussi qu’il fasse une entière confiance au jugement du psychologue de Saint-Marcel. Bien d’autres grands penseurs, dont Gabriel Marcel et Lanza del Vasto, réduiront Simone Weil à ses irritants; Il fallait enfin que le père Perrin, qui connaissait bien les deux futurs amis, ait pressenti entre eux un accord si profond que tous les désaccords superficiels s’y résorberaient. [32]

Au cœur de cet accord, il y avait la foi en un Dieu qui ne fait pas violence aux causes secondes, qui lors de la création s’était vidé de sa divinité, abandonnant le monde à ses propres lois. Des lois que les anciens appelaient nécessité et que la science moderne avait rendues encore plus manifestes sous le nom de causalité. Du passage sur Kierkegaard, cité précédemment, je tire ces quelques lignes : « L’homme ne peut consentir à ces lois aveugles qui le brisent que s’il devine, à travers ces lois, un oeil plein d’amour qui le regarde.» À noter et renoter : Thibon ne demande pas à ce Dieu de briser la chaîne des causes par des miracles extérieurs, par des interventions dans l’histoire de l’univers et des peuples, il l’implore plutôt de descendre vers les hommes pour les inviter à s’élever jusqu’à lui par un acte libre  [33] Simone Weil formula la même intuition en quelques mots empruntés à Platon « le Bien règne sur la nécessité par la persuasion.»

Ce règne est celui de la grâce. Dans l’œuvre de Thibon comme dans celle de Simone Weil, les allusions à la grâce sont omniprésentes. C’est la métaphore de la photosynthèse qui, pour les contemporains, illustre le mieux la conception qu’ils en avaient. Simone Weil : « La seule puissance capable de vaincre la pesanteur est l’énergie solaire […] qui fait monter les plantes et les arbres tout droit contre la pesanteur ». [34] Dans l’ordre surnaturel, c’est Dieu, le soleil invisible, qui a le même effet, à travers le Christ, mais aussi à travers la beauté du monde et celle du grand art.

Dans les premières pages de l’un des meilleurs livres que Thibon a préfacés, L’homme et la terre dans les lettres gréco-latines, on peut lire cette allusion à la photosynthèse :« La rupture entre l’homme et la terre, c’est aussi la rupture entre l’homme et lui-même. Et, corrélativement, la rupture entre l’homme et sa source divine. À l’image de la plante qui se nourrit à la fois de l’humus par ses racines et de la lumière par la fonction chlorophyllienne. » [35]

***

C’est le moment d’évoquer la pensée politique de Thibon. Il appelait de ses vœux une action politique animée par un souffle analogue à celui de la grâce… et de la poésie. Il s’est présenté lui-même comme un conservateur anarchiste, mais on a trop souvent oublié le second adjectif en faveur du premier faisant ainsi de lui un réactionnaire sclérosé, alors que c’est une conception organique qui l’inspire et une dégradation de la politique en mécanique qui l’inquiète. La poésie est une idée qui s’incarne et non une science appliquée. Ainsi de la politique aux yeux de Thibon. Ou bien l’idée politique s’incarne lentement et doucement dans la société et l’histoire, ou bien, devenue une théorie abstraite et utopique, elle est appliquée de l’extérieur rapidement et durement : « Le révolutionnaire ébranle la Cité réelle en essayant d’y faire pénétrer de force le paradis de ses rêves.»[36] Si cet « homme de la Renaissance », pour reprendre le jugement de Simone Weil à son sujet, a admiré les rois chrétiens, serait-il descendu dans la rue pour imposer à la France un royalisme devenu une théorie?

Mais le conservateur, quand il troque son inspiration contre le confort de la consommation, ne provoque-t-il pas une réaction révolutionnaire ? « À voir ce que les conservateurs désirent sauver ‑ le bien-être, le confort, la tranquillité au‑dehors afin que rien ne trouble la liquéfaction intérieure[…] et cette apparence de liberté que donne à la girouette l'impulsion des mille vents qui l'agitent, à voir tout cela, on se sent révolutionnaire. » [37]

Autre aspect de la polarité entre l’esprit et la vie dans la pensée de Thibon: la distance qui sépare Klages, le penseur dionysiaque, de Simone Weil, la mystique apollinienne ! Dans les affinités que Thibon eut avec l’un et l’autre, on peut voir le sens de la contradiction qui ne le quittera jamais et l’ampleur de la synthèse qu’il opérera dans sa vie et dans son œuvre. Cette synthèse, qui semble impossible tant les deux pôles sont éloignés, Thibon la fera paraître nécessaire et presque naturelle, indiquant par là à l’humanité la voie à suivre pour que l’esprit, sous la forme de la technique, ne vampirise pas la vie ; et que la vie ne serve pas de prétexte à une doctrine politique rigide et oppressive. C’est là l’une des principales caractéristiques, la plus originale et la plus marquante peut-être, de son œuvre philosophique

***

La religion

On pourrait être tenté de penser que Thibon s’orientait à la fin de sa vie vers une religion ou une spiritualité sans église. Ce serait une grave erreur. Il avait depuis longtemps compris  « qu’un Dieu  sans église annonce les églises sans Dieu » telles ces chapelles idéologiques qui, en ce moment, attentent à la liberté d’expression. Certes, il a lancé des flèches bien aiguisées contre les Églises, à commencer par la sienne, mais ces critiques lui étaient dictées par son attachement à ces institutions et non par la volonté de les détruire. C’est ainsi qu’il faut interpréter des aphorismes comme ceux-ci :

« Le divin dans l'Eglise ? Une dilution homéopathique. Si l'on veut allier la lucidité et la foi catholique, il faut croire à la vertu des infinitésimaux. »[38]

« Foi chrétienne. Je ne m'en sépare pas, je m'en éloigne. Pour mieux la voir. J'emprunte, pour la contempler, le regard de l'étranger et de l'ennemi. […] Et plus je m'éloigne, plus je sens, au fond de moi‑même, l'irrésistible pureté de son attraction. De près, je voyais ses taches : de loin, je ne vois que ses rayons. » [39]

Jeune encore, j’ai été quelque peu étonné d’entendre Thibon dire qu’Il fallait adhérer à la religion de ses pères. Fallait-il donc comprendre que toutes les religions, les grandes du moins, s’équivalent et que la meilleure voie vers Dieu, c’est le canal qui s’est creusé lentement et spontanément dans sa propre culture ?

Mais que penser, que faire si la religion de ses pères se perçoit et se présente comme la vraie ? Adhérer à cette religion n’est-ce pas alors s’engager à combattre les autres ? Le catholicisme des cathédrales ne fut-il pas aussi celui des croisades ? La mystique de Jean de la Croix, ne fut-elle pas contemporaine de la bataille de Lépante et de la conquête des Amériques ? Et aujourd’hui même, entre deux grandes religions voisines, laquelle a le plus d’attrait? La plus étroite et la plus intolérante ou la plus ouverte et la plus tolérante ?

La réponse à cette question dépend de la conception que l’on a de l’universel. Dans la perspective de Thibon, l’universel c’est la fleur du particulier par opposition à son émiettement et à la dispersion des miettes, pêle-mêle, à l’échelle planétaire, comme dans ce qu’on appelle la mondialisation. Pour ce qui est des religions, Thibon voyait d’un mauvais œil tout œcuménisme apparenté à la mondialisation :

«Texte prophétique de Dostoïevski. - « Quand les peuples commencent à avoir des dieux communs, c’est signe de mort pour ces peuples. […]  Ce particularisme irréductible des traditions, des rites et des dieux est un des aspects de la Voie étroite enseignée par l ’Évangile. Et le grand problème est celui-ci : comment purger cette étroitesse du fanatisme et de l’intolérance, comment l’allier à la compréhension, à l’accueil, à l’ouverture aux autres philosophies, aux autres croyances ? - Affirmons d’abord que cet accord est impossible au niveau du social où on essaie trop souvent de l’établir. Ici, la recherche de l’universel n’aboutit qu’à la confusion et au métissage. […] C’est dans la solitude de l’intelligence et de l’âme qu’on rencontre l’universel. «Je suis l’universel étant le solitaire» (Hugo). Le lien qui noue toutes les gerbes, il est vain et dangereux de le chercher avant d’avoir entrevu ce point mystérieux où la Voie étroite débouche sur l’infini et où l’homme meurt à lui-même pour renaître en Dieu. En d’autres termes l’universel ne se trouve pas dans la dilatation du nous, mais dans l’anéantissement du moi[40]

 On comprend que Thibon se soit tourné vers le monde des invariants : il n’y aura jamais trop de voies conduisant au réveil de l’âme. On comprend aussi qu’il soit resté fidèle à l’Église: quand on est passé du Dieu puissant, du Dieu des armées au Dieu pauvre et désarmé, comment abandonner une Église devenue elle-même pauvre et désarmée :« L’Église est si faible aujourd’hui en face des hommes et des États…comment ne prendrions-nous pas parti pour elle? » [41]

***

Le Verbe fait chair est le parfait exemple du lien entre l’universel et le particulier. On ne dira jamais assez l’importance de l’Incarnation aux yeux de Thibon, une Incarnation indissociable dans sa vision du monde de l’union intime de l’âme et du corps, comme chez Aristote, saint Thomas et Klages, indissociable donc de l’amour, cette union intime de deux verbes faits chair : « La vie est basse et absurde, mais elle laisse pénétrer ce rayon – l’amour – qui la condamne par sa pureté et qui la justifie par sa présence.»[42]

«Quand les nombres et les figures
Ne seront plus la clef de toute créature,
Quand, par les chansons et les baisers  
Nous en saurons plus long que les savants.» [43]
(Novalis)

L’incarnation ne prendra toutefois pas chez Thibon la forme du personnalisme. Persona signifie masque. Marqué par ce premier sens du mot et craignant qu’on ne sacrifie les institutions aux personnes, Thibon fut très critique à l’endroit du mouvement personnaliste d’Emmanuel Mounier.« Peu importe à l’homme d’aujourd’hui que les civilisations soient mortelles, pourvu que l’individu soit sauf. […] Ici-bas, c’est le contraire qui doit se produire. […] C’est ce que sentaient nos aïeux en subordonnant l’individu à la famille et à la Cité et en mettant dans tous les domaines l’héritage au-dessus de l’héritier. »[44]

On comprend par là que Thibon n’ait jamais célébré la dignité de la personne humaine. Il pensait, comme Simone Weil, que c’est par sa participation au transcendant impersonnel, bien, beauté, vérité, que l’être humain est sacré. Il a toutefois évoqué un personnalisme au second degré : «le caractère sacré de la personne humaine tient à sa faculté de s’effacer devant l’impersonnel […] et de conférer ainsi la saveur et le magnétisme qui émane d’un être unique entre tous[45]

S’il a fait partie du mouvement Économie et humanisme, s’il a préfacé Les dockers de Marseile (1945) du prêtre ouvrier Jacques Loew, s’il a défendu les paysans toute sa vie, Thibon n’a guère été identifié au christianisme social, ce qui a éloigné de lui plusieurs de ses contemporains. Veiller sur la qualité de la vie intérieure comme il l’a fait, c’est pourtant veiller sur les conditions de la charité. Le samaritain n’a pas appliqué une loi sociale, il a aimé, acte libre, le malheureux blessé qu’il a croisé sur sa route. Telle est la charité. Thibon la plaçait au-dessus de l’idéal de justice et d’égalité et donc de l’humanitarisme, mais il était aussi conscient du danger lié à la part d’arbitraire qu’elle enferme : « Si j’ai horreur de cet étouffement du don par le , et du divin par le juridique, qui caractérise notre progrès «social», je sais trop par ailleurs de quels abus et de quel mauvais favoritisme sont capables les puissances humaines qui détiennent la moindre parcelle de l'arbitraire divin. Ce n’est pas sans raison que le mot arbitraire, appliqué au gouvernement des hommes, ne signifie rien de bon... Et c’est une des nombreuses contradictions de l’existence que cette chose sacrée qu’est la gratuité soit presque inséparable de cette chose si dangereuse qu’est l’arbitraire. »  [46]

C’est une invitation à considérer le christianisme intérieur et le christianisme social comme les deux pôles d’une même bonté, à donner une âme à la justice et à tempérer par la même justice l’arbitraire de la charité. Toute autorité politique ou religieuse doit se tenir en équilibre sur cette corde raide

. « Il y a là, poursuit Thibon, une relation indissoluble. La vie sociale vaut ce que vaut la vie intérieure de chacun de ses membres, et celle-ci vaut à son tour ce que vaut la société qui la nourrit…C’est pourquoi, en face de la Cité technologique et administrative qui se construit sous nos yeux, nous devons réagir, non en nous réfugiant dans notre coquille, mais en employant toute notre énergie à bâtir une Cité fraternelle où la vie intérieure et la vie de relation se répondent. » [47]

***

Avant tout, au cœur de tout, dans la vie de cet homme, il y a l’amour :« J’ai aimé, j’ai été aimé. […] J’ai aimé de tout mon poids temporel et de tout mon élan vers l’éternel.» «…Minutes colorées d’éternité où s’allient l’intensité et la transparence. Rien à retrancher, rien à ajouter : aucun écart entre la réalité et le vœu, l’accomplissement et l’espérance : seules, les bornes du temps et de l’espace marquent la limite entre la Terre et le Ciel...» [48]

 

 


[1]Le lien de Thibon avec Charles Maurras et le maréchal Pétain est au coeur de ces malentendus. Je dirai seulement que Thibon n’a fait l’éloge que de Maurras poète, qu’il n’a accepté aucune faveur, aucune décoration du gouvernement de Vichy et que c’est Pétain qui fut thibonien et non Thibon qui fut pétainiste. Pour en savoir plus sur ces malentendus, voir l’avant-propos de Philippe Barthelet dans Gustave Thibon, Les Dossiers H, L’Age d’Homme, Lausanne 2012.

[2] Sur la vie et l’œuvre de Gustave Thibon, voir la vidéo Il était une foi :
https://www.youtube.com/watch?v=lqQbDgKTSEE

[3]L’illusion féconde, Fayard, Paris 1995, p.62

[4] Françoise Chauvin a eu accès à tous les inédits de Thibon. Elle est l’éditrice de ses œuvres posthumes. Benoît Lemaire est la personne qui a rassemblé le plus de documents de et sur Thibon, auquel il a consacré une thèse de doctorat, L’espérance sans illusions, que le premier intéressé a jugé excellente. On peut aussi lire un article de lui dans le Dossier H sur Thibon, une autre source importante, publiée sous la direction de Philippe Barthelet, d’autre part auteur d’un excellent livre, Les entretiens avec Gustave Thibon.

[5]Ils sculptent en nous le silence, François-Xavier de Guibert, Paris, 2003, p.181

[6]Frédéric Mistral, Nerto, https://archive.org/stream/Nerto/Nerte#page/n13/mode/2up

[7]Ignorance étoilée, Fayard, Paris 1974, p. XII

[8]Luc Adrian, Famille chrétienne, 1993, no 809

[9] Le voile et le masque, Fayard, Paris 1985

[10] Ignorance étoilée, Fayard, Paris 1974, p.119

[11] Ibid., p.119

[12] [12]Ils sculptent en nous le silence, François-Xavier de Guibert, Paris, 2003, p.183

[13]Diagnostics, Essais de physiologie sociale, 1940 (Librairie de Médicis; rééd. Fayard

[14]Vous serez comme des dieux, Fayard, Paris p.173

[15] Transhumanisme : doctrine scientiste et messianique centrée sur la volonté de triompher de la mort. Au début du XXIème siècle, cette doctrine, que certains rattachaient au progressisme de Teilhard de Chardin, a retenu l’attention du monde universitaire. Elle était soutenue par les plus puissantes entreprises américaines, dont Google. Ray Kurzweil, l’un des fondateurs du transhumanisme, fut aussi directeur de la recherche chez Google. Ce sont ainsi les internautes du monde entier qui ont payé leur dime à cette église.

[16] À noter, pour les anecdotes des modes littéraires, que l’un des livres les plus marquants du début du XXIème , de Yuval Noah Harari, aura pour titre Homo deus et que la première pensée que l’on peut lire sur le site Internet de l’auteur est la suivante : "L'Histoire commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux. » J’ai, pour ma part, terminé la lecture de ce bestseller mondial avec la conviction que l’auteur aurait eu intérêt à lire Vous serez comme des dieux.

[17]L’Illusion féconde, p.76.

[18]http://agora.qc.ca/documents/victor_hugo_visionnaire

[19] Dieu est-il mort ? Conférence de Gustave Thibon : https://www.youtube.com/watch?v=f62AO23KkDo

[20]Jacques Dufresne,La raison et la vie, Liber, Montréal 2019, p.125

[21] Parodies et mirages p.14

[22] Il faut tenir compte du fait que Thibon se situe ici dans un contexte où le mot esprit a un sens distinct de celui du mot âme, comme dans cet aphorisme : « l’esprit est aussi incapable de saisir Dieu que l'âme de renoncer à crier vers lui.»

[23]Le drame de Kierkegaard, Études carmélitaines, avril 1938, Desclée de Brouwer et Cie Paris

[24] Devenu indésirable dans cette université déjà gagnée par le nazisme, Klages quittera bientôt l’Allemagne pour la Suisse.

[25] Au même moment, Thibon publia dans la Revue thomiste un article intitulé Caractérologiie klagésienne et psychologie thomiste.

[26]La science du caractère, Desclée de Brouwer, Paris 1933,p.53

[27]Ignorance étoilée, p.36

[28]Parodies et mirages. P.54

[29] Gustave Thibon, Les hommes de l’éternel, Paris, Mame, 2012, respectivement, p. 217, 215 et 46.) 

[30]8. Gustave Thibon, Nietzsche ou le déclin de l’esprit, Lardanchet Lyon, 1948, p. 43

[31]«Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle lui-même le langage de l’amour. Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être enveloppé de lumière.»

[32]Simone Weil telle que nous l’avons connue (en collaboration avec le P. Perrin) Paris, La Co;lombe, 1952

[33] Sur la liberté selon Thibon voir Notre regard qui manque à la lumière, Amiot Dumont, Paris 1956, p.54-59

[34]Simone Weil, Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, Paris, Gallimard, 1962, p. 17-18.) 

[35] Pierre Savinel, Les hommes et la terre dans les lettres gréco-latines, Sang de la terre, Paris 1988

[36]Ignorance étoilée, p XVII

[37] Ibid., p. XVIII

[38] Ignorance étoilée, p.31

[39] Ibid., p.1

[40] Parodies et mirages, p.175

[41]Parodies et mirages, p.144

[42] Ignorance étoilée, p.90

[43]Novalis,traduction de Thibon

[44]Parodies et mirages, p.37

[45]Le voile et le masque, p.54

[46]Parodies et mirage, p. 123

[47]Parodies et mirages,p.41

[48]Le voile et le masque, p. 79

____________________________________________________

Œuvres de gustave thibon

La science du caractère. L’œuvre de Ludwig Klages, Paris, Desclée de

Brouwer, 1934.

Poèmes, Bruxelles, L’Édition universelle, 1939.

Diagnostics. Essai de physiologie sociale, Paris, Librairie de Médicis, 1940 rééd. Paris, Librairie Arthème Fayard, 1985.

Destin de l’homme, Paris, Desclée de Brouwer, 1941.

L’échelle de Jacob, Lyon, Lardanchet, 1942 ; rééd. Paris, Librairie

Arthème Fayard, 1975.

Retour au réel, Nouveaux Diagnostics, Lyon, Lardanchet, 1943.
 

Ce que Dieu a uni, Lyon, Lardanchet, 1945; rééd. Paris, Librairie

Arthème Fayard, 1962.

Le Pain de chaque jour, Monaco, Le Rocher, 1945.

Offrande du soir, Lyon, Lardanchet, 1946.

Chateaubriand, choix de textes et introduction, Monaco, Le Rocher, 1948.

Nietzsche ou le déclin de l’esprit, Lyon, Lardanchet, 1948; rééd. Paris,

Librairie Arthème Fayard, 1975.

Paysages du Vivarais (avec des photographies de Jean-Marie Marcel),

Paris, Plon, 1949.

Simone Weil telle que nous l’avons connue (en collaboration avec le

P. Perrin), Paris, La Colombe, 1952.

Vous serez comme des dieux (théâtre), Paris, Librairie Arthème Fayard,

1959

.

La crise moderne de l’amour, Paris, Éditions Universitaires, 1953.

Notre regard qui manque à la lumière, Paris, Amiot-Dumont, 1955 ; rééd.

Paris, Librairie Arthème Fayard, 1970.

L’ignorance étoilée, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1974.

Entretiens avec Christian Chabanis, Paris, Fayard, 1975.

L’équilibre et l’harmonie (chroniques), Paris, Fayard, 1976.

Le voile et le masque, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1985.

Entretiens avec Gustave Thibon, par Philippe Barthelet, Paris, La Place

Royale, 1988; rééd. Monaco, Le Rocher, 2001.

Au soir de ma vie (propos recueillis et publiés par Danièle Masson), Paris,

Plon, 1993.

L’illusion féconde, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1995.

Ils sculptent en nous le silence (articles et essais critiques de Thibon), Paris, François-Xavier de Guibert, 2003.

Aux ailes de la lettre, pensées inédites,1932-1982 ,présentées et choisies par Françoise Chauvin, Monaco 2006.

Gustave Thibon, Parodies et mirages ou la décadence du monde chrétien, notes inédites (1935-1978) choisies et présentées par Françoise Chauvin.

Les hommes de l’éternel, Conférences au Grand public, (1940-1985) établies et présentées par Françoise Chauvin, Mame, Paris 2012.

 

Études

CHABANIS, Christian, Gustave Thibon, témoin de la lumière, Paris,

Beauchesne, 1967.

LEMAIRE, Benoît, L’espérance sans illusions. L’espérance chrétienne dans la

perspective de Gustave Thibon, Montréal, Éditions Paulines; Paris,

Apostolat des Éditions, 1980.

MASSIS, Henri, Au long d’une vie. Le message de Gustave Thibon, Paris,

Plon, 1967.

PASQUA, Hervé, Bas-fonds et profondeur. Essai sur la philosophie de Gustave

Thibon, Paris, Klincksieck, 1985.

LEMAIRE, Benoît, Gustave Thibon, L’expérience de Dieu, Fides, Montréal 2003

Sur Internet

Une sélection parmi de nombreux documents

Il était une foi, un film de Patrick Buisson sur la vie et l’oeuvre de Gustave Thibon :

https://www.youtube.com/watch?v=lqQbDgKTSEE

Entretien avec Jacques Chancel à RadioScopie

https://www.youtube.com/watch?v=GQJCx5vB4Ds

Dieu est-il mort ? Conférence de Gustave Thibon : https://www.youtube.com/watch?v=f62AO23KkDo

Maurice Schumann et Gustave Thibon sur Simone Weil :

https://www.franceculture.fr/personne/gustave-thibon

Gustave Thibon par Jacques Dufresne : http://agora.qc.ca/Dossiers/gustave_thibon

 

 

Extrait

«La délivrance consiste à chercher au‑delà du temps ce que tous les hommes cherchent au‑delà du présent. Dans ce sens, l'espérance vraie correspond à la réminiscence platonicienne. Car il faut choisir entre deux conceptions de l'homme : celle qui en fait un produit du passé en route vers l’avenir (c'est le cas de tous les progressismes) et celle qui voit en lui un être qui, tombé de l'éternité, ne peut atteindre sa fin qu’en remontant vers son principe.» «Tout ce qui n'est pas de l'éternité retrouvée est du temps perdu.»

À lire également du même auteur

Simone Weil et la tradition dualiste- Deuxième partie
Simone Weil et les religions dualistes




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