Des origines et de l'histoire de la peinture dans la Rome antique

Pline l'Ancien
V. La question des commencements de la peinture est obscure, et n'appartiennent pas au plan de cet ouvrage. Les Égyptiens assurent que cet art fut inventé chez eux six milles ans avant de passer en Grèce: c'est évidemment une vaine prétention. Parmi les Grecs, les uns disent qu'il fut découvert à Sycyone, les autres à Corinthe, tous convenant que les commencents en furent de circonscrire par une ligne l'ombre d'un homme. Voilà quel en a été le premier état. Dans le second, on employa une seule couleur, procédé dit monochrome, après que des procédés plus compliqués eurent été découverts; encore aujourd'hui la peinture monochrome est en usage. L'usage du dessin au trait est à Philoclès d'Égypte, ou à Cléanthe de Corinthe. Les premiers qui le pratiquèrent furent Ardicès de Corinthe et Téléphane de Sicyone: ces artistes, sans se servir encore d'aucune couleur, jetaient dès lors des traits dans l'intérieur du contour; aussi était-on dans l'usage d'ajouter le nom du personnage figuré. Le premier qui inventa l'art de colorier ces dessins, et c'est avec des tessons broyés de pots d'argile, fut Cléophante de Corinthe. Nous dirons bientôt (XXXV, 42) que ce Cléophante est différent de l'artiste même nom qui, selon Cornélius Népos, suivit en Italie Démarate, père du roi romain Tarquin l'Ancien. Démarate fuyait Corinthe, pour échapper aux violences du tyran Cypsèle.

VI. Déjà, en effet, la peinture était parfaite, même en Italie: il est certain du moins qu'il existe encore aujourd'hui à Ardée, dans des templs, des peintures plus vieilles que Rome. Rien ne paraît plus merveilleux que ces peintures, qui, sans être protégées par un toit, ont, malgré une si longue durée, conservé leur fraîcheur. Lannvium offre également une Atalante et une Hélène peinte près l'une de l'autre par un même artiste; elles sont nues, toutes deux d'une très-grande beauté, mais en l'une des deux on reconnaît une vierge: elles ne sont pas endommagées, quoique le temple soit en ruines. L'empereur Calligula, épris de ces figures, voulut les faire enlever; mais la nature de l'enduit ne le permit pas. Il subsiste à Caeré des peintures encore plus anciennes; et quiconque les examinera avec attention conviendra qu'aucun art n'est arrivé aussi promptement à la perfection, puisque, manifestement, il n'existait pas du temps de la guerre de Troie.

VII. Chez les Romains aussi cet art fut honoré de bonne heure; car c'est de lui que les Fabius Pictor, d'un très-illustre maison, ont tiré leur surnom; et le premier qui l'ait eu peignit lui-même le temple du Salut l'an de Rome 450; peinture qui a duré jusqu'à notre époque, et qui a brûlé avec le temple, sous le règne de l'empereur Claude. Peu après on a célébré la peinture du temple d'Hercule dans le marché aux bœufs, ouvrage du poète Pacuvius; il était fils de la sœur d'Ennius, et la gloire de cet art s'accrut à Rome de l'artiste scène. Plus tard il ne se trouva plus dans des mains honorables, à moins qu'on ne veuille citer de notre temps Turpilius, chevalier romain de la Vénétie, duquel il existe encore de beaux ouvrages à Vérone. Il peignit de la main gauche; on n'en connaît pas d'exemple à lui. Titidius Labéon, mort il y a peu de temps, dans un âge très-avancé, ancien prêteur, et même ayant géré le proconsulat de la Gaule Narbonaise, tirait vanité des petits tableaux qu'il exécutait; mais cela était un objet de ridicule et de risée. À propos de la peinture, je ne dois pas omettre une délibération célèbre de personnes du premier rang: Q. Pédius, personnage honoré du consulat et du triomphe, eut pour petit-fils Q. Pédius, donné par le dicateur César pour cohéritier à Auguste; cet enfant était muet de naissance, l'orateur Messala, à la famille de qui la grand'mère appartenait, proposa de lui enseigner la peinture, et cet avis fut approuvé par le dieu Auguste: l'enfant y avait fait de grands progrès quand il mourut. Mais celui qui à Rome donna le plus de vogue à la peinture fut, si je ne me trompe, M. Valérius Maximus Messala, qui le premier exposa un tableau sur le côté de la curie Hostillie, l'an de Rome 490. Le tableau représentait la bataille qu'il avait gagnée en Sicile sur les Carthaginois et Hiéron. L. Scipion en fit autant; et il exposa dans le Capitole un tableau représentant la victoire qu'il avait remportée en Asie. Cela, dit-on, déplut à son frère Scipion l'Africain, non sans raison; car le fils de ce dernier avait été fait prisonnier dans la bataille. Lucius Hostilius Mancinus, qui le premier était entré dans Carthage lors de l'assaut, offensa également Scipion Émilieu en exposant dans la place publique un tableau représentant le plan de cette ville et les attaques; il se tenait auprès pour en expliquer le détail au peuple venant voir, complaisance qui lui valut le consulat à l'élection suivante. Dans les jeux donnés par Claudius Pulcher, la scène fit beaucoup admirer l'art de la peinture: les corbeaux, trompés par l'image, s'abattirent sur les décorations qui représentaient des tuiles.

VIII. La vogue des tableaux étrangers à Rome, date de L. Mummius, à qui sa victoire valut le surnom d'Achaïque. En effet, pour vendre le butin, il fit des lots, et le roi Attale donna 600,000 sesterces d'un tableau d'Aristide représentant Bacchus; Mummius, surpris de la grandeur de la somme, et soupçonnant qu'il y avait dans ce tableau quelque vertu qu'il ne connaissait pas, rompit le marché malgré toutes les plaintes d'Attale, et plaça le tableau dans le temple de Cérès: ce fut, je crois, le premier tableau étranger rendu public à Rome. Je trouve qu'ensuite l'usage devint commun d'en exposer dans le Forum; de là la plaisanterie de l'orateur Crassus. Plaidant sous les Vieilles Boutiques, il interpella un témoin; le témoin, relevant l'interpellation: Dites-donc, Crassus, qui vous pensez que je sois? Semblable à celui-ci, répondit-il en montrant, dans un tableau, un Gaulois qui tirait très-vilainement la langue. Il y avait aussi dans le Forum le tableau de ce vieux berger avec son bâton, au sujet duquel l'envoyé des Teutons, interrogé combien il l'estimait, répondit qu'il ne voudrait pas de l'original vivant, même gratis.

IX. Mais celui qui mit principalement en honneur l'exposition publique des tableaux fut le dictateur César, en consacrant Ajax et Médée (viii, 39) au-devant du temple de Vénus Génitrix. Après lui ce fut M. Agrippa, homme cependant plus voisin de la rusticité que des raffinements: du moins on a de lui un discours magnifique et digne du plus grand citoyen, sur l'avantage de rendre publics tous les tableaux et toutes les statues, ce qui aurait mieux valu que de les tenir exilés dans les maisons de campagne. Toutefois cette vertu si rudoyante acheta de la ville de Cyzique, au prix de 3,000 deniers, deux tableaux, l'un d'Ajax, l'autre de Vénus. Il avait aussi fait encadrer dans des marbres, à l'endroit le plus chaud de ses thermes, de petits tableaux, qu'on a enlevés depuis peu avant de réparer le bâtiment.

X. Le dieu Auguste a fait plus que personne; dans le forum de son nom, à l'endroit le plus apparent, il a exposé deux tableaux représentant: l'un la guerre, l'autre un triomphe. Dans le temple de son père César, il a placé les Dioscures, la Victoire, et d'autres tableaux que nous citerons dans l'énumération des artistes. En la curie qu'il a consacrée dans les comices, il a fait encadrer dans les murs deux tableaux: une Némée assise sur un lion; tenant une palme; près d'elle est un vieillard debout, avec son bâton; au-dessus est peint un bige. Nicias (XXXV, 40, 6) écrit sur ce tableau qu'il l'avait fait à l'encaustique: telle est l'expression dont il s'est servi. Dans le second tableau, on admire la ressemblance d'un fils adolescent avec son vieux père, malgré la différence de l'âge qui a été observée; au-dessus plane un aigle qui tient un serpent dans ses serres. Philocharès atteste qu'il est l'auteur de cet ouvrage: merveilleuse puissance de l'art, à en juger seulement par ce tableau, puisque, grâce à Philocharès, le sénat et le peuple romain contemplent depuis tant de siècles Glaucion et son fils Aristippe, personnages du reste tout à fait obscurs. L'empereur Tibère, quoique prince très-peu gracieux, a exposé, dans le temple qu'à son tour il consacara à Auguste, des tableaux que nous indiquerons bientôt (XXXV, 40, 7)

Voir également ce texte de Pline l'Ancien:
Décadence de l'art à Rome à l'époque de Pline l'Ancien

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