Éducation interculturelle

Bernard Saladin D'Anglure

Voici une page qui en vaut cent

Ce passage est l'introduction d'un article intitulé  “Les Inuits à l’école de Rabelais, de Descartes ou de Lévi-Strauss ? Regard anthropologique sur l’éducation interculturelle.” Un article publié dans l’ouvrage sous la direction de F. Ouellet, Pluralisme et école, pp. 437-464. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, 617 . L'article a été reproduit dans Les Classiques des sciences sociales.

Intéressant en lui-même, ce qui nous incite à le publier séparément et à le rattacher à notre dossier éducation, ce passage prend tout son sens quand on le rattache aux autres sections de l'article, lequel constitue ce qu'on pourrait appeler une critique pittoresque du rationalisme.

On parle beaucoup, dans certains États-Nations industriels, du besoin d'instaurer un système d'éducation interculturelle pour répondre à la montée du pluralisme ethnique ; qu'elle corresponde à la plus grande visibilité démographique, politique et sociale des peuples autochtones assujettis, ou qu'elle résulte de l'afflux d'immigrants allochtones, fuyant guerre, famine ou pauvreté et attirés par la perspective de meilleures conditions de vie. Les premiers, vivant le plus souvent aux marges de l'oekoumène développé, les seconds, aux marges internes ou externes des zones urbanisées.

Mais pour qu'une éducation puisse devenir interculturelle, encore faudrait-il qu'elle fût culturelle ? Or, telle que progressivement institutionnalisée et développée en Occident depuis la fin du dix-huitième siècle, l'éducation, sous sa forme scolaire, ne peut être qualifiée de culturelle que dans l'acception la plus restreinte donnée au terme culture [1], c'est à dire une culture bourgeoise, filtrée par la raison ; cette Raison qui fût érigée en culte, au siècle des Lumières.

C'est à Descartes, le "fondateur de la science moderne" [2], que l'on doit l'affirmation du primat ontologique de la pensée rationnelle, devenu, après lui, le principe de base du développement et de la transmission du savoir. Ce primat constitue dans l'histoire des idées une véritable révolution épistémologique avec comme effet l'expansion du rationalisme et du positivisme scientifique qui se généraliseront plus tard à travers la scolarisation obligatoire.

C'est le triomphe de la pensée sur le corps, de la logique mathématique sur l'analogie et la logique du sensible, de la raison sur la vie. Jamais la pensée occidentale n'a tant dominé le monde, jamais ses productions imprimées, audio-visuelles et électroniques n'ont été aussi nombreuses. Il est pourtant des intellectuels-moralistes "désenchantés" pour pleurer sur la "défaite de la pensée", pour s'inquiéter du "malaise dans la culture", pour dénoncer à l'avance toute "pédagogie de la relativité" qui viendrait briser : la continuité culturelle de l'humanité dans l'unique et noble dessein de favoriser le rapprochement entre les hommes (A. Finfielkraut, 1987: 122)

et qui prennent spécieusement argument de la récupération, à des fins partisanes, du concept anthropologique de "relativisme culturel" par une Nouvelle Droite nationaliste et xénophobe, pour accuser l'anthropologie de porter atteinte, avec son relativisme, à la culture universelle. N'en déplaise à Finkielkraut, la pensée se porte plutôt bien dans la monde occidental contemporain, c'est la vie qui pose tragiquement problème [3] et une logique de la vie qui fait surtout défaut.

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