«Oui» à l’euthanasie implique un bouleversement sismique de valeurs

Margaret Somerville

Pourquoi, après des millénaires d’interdiction de tuer intentionnellement un autre être humain, par des médecins en particulier, des politiciens québécois ont-ils pensé que l’euthanasie est une idée «progressiste» qui doit être mise en pratique sans tarder? Le projet de loi 52, originellement introduit par le gouvernement du Parti Québécois, a rapidement été réintroduit par les Libéraux et voté jeudi [le 5 juin].

Pourquoi ces politiciens québécois n’ont-ils pas su accorder un poids suffisant aux dangers et aux dommages qu’entraîne la légalisation de l’euthanasie, spécialement pour les personnes vulnérables — ceux qui sont vieux et fragiles ou invalides, et dont les vies sont dénigrées par le message de l’euthanasie, à savoir qu’elles ne méritent pas d’être vécues?

Pourquoi leurs imaginations éthiques, leurs souvenirs humains (la connaissance de l’histoire) et l’examen de leurs émotions n’ont-ils pas su les avertir qu’ils sont sur la mauvaise piste? N’ont-ils pas su distinguer entre leurs obligations de tuer la souffrance des personnes au moyen de bons soins palliatifs et de contrôle de la douleur, avec le fait de tuer la personne qui souffre?  N’ont-ils pas su tenir compte d’un vieil avertissement: «Nulle part les droits humains sont-ils plus menacés que lorsque nous agissons en n’entendant faire que du bien?» Un désir de faire du bien nous rend aveugles aux dommages.

Ces politiciens québécois sont-ils à ce point fixés sur la priorité à accorder à l’autonomie individuelle -- «le choix» - qu’ils ne voient pas le mal infligé au respect  de la vie humaine au niveau sociétal, que cause inévitablement la légalisation de l’euthanasie?

Comment la légalisation de l’euthanasie affecte-t-elle la capacité de la médecine et de la loi de défendre la valeur du respect de la vie pour la société dans son ensemble? Elles sont les principales institutions qui défendent cette valeur dans une société séculière.

La fixation presque unique des médias sur des cas déchirants d’individus souffrants qui demandent l’euthanasie nous aurait-elle aveuglés devant les conséquences plus larges de sa légalisation?

Pourquoi les politiciens ont-ils recours à un langage obscurcissant  -- «aide médicale à mourir» – pour l’euthanasie? Une enquête d’Ipsos Marketing a découvert qu’un tiers seulement de Québécois comprenait que cela signifiait une injection mortelle.

Peut-on imaginer des médecins enseignant à des étudiants en médecine comment effectuer une euthanasie et leur fournissant des modèles à émuler en clinique?

Seront-ils nombreux les médecins qui refuseront de travailler en des institutions où des collègues pratiqueront l’euthanasie? Vous imaginez-vous prenant le lunch avec un collègue qui, 10 minutes plus tôt, aura tué son patient?

Est-ce que les patients refuseront d’être admis en des institutions qui fournissent l’euthanasie? Est-ce qu’ils refuseront les soins palliatifs et de contrôle de la douleur par peur d’être euthanasiés? Les Pays-Bas et la Belgique démontrent que ce sont là des soucis légitimes.

Pourquoi ces politiciens québécois citent-ils la loi belge comme un heureux exemple alors que les preuves abondent des abus auxquels elle donne lieu (la pente glissante pratique) et de l’expansion rapide et large de ses applications (la pente glissante logique)?

La maladie mentale sérieuse ou l’anoxeria nervosa serait-elle «une condition de fin de vie» autorisant l’euthanasie au Québec, comme en Belgique et aux Pays-Bas? En outre, comme en ces pays, une fois que nous nous serons accoutumés à l’euthanasie les enfants devront-ils y devenir éligibles? Qu’en est-il des personnes atteintes de démence?

L’euthanasie sera-t-elle utilisée à titre de mécanisme réducteur des coûts? Était-ce pure coïncidence que le passage du projet de loi 52 ait immédiatement suivi celui du budget?

L’euthanasie sera-t-elle rarement utilisée, comme le prétendent ces politiciens québécois? En Belgique, cinq personnes meurent chaque jour par euthanasie. Aux Pays-Bas, quatre pour cent de toutes les morts le sont maintenant par euthanasie, ce qui est un sous-estimé et n’inclut pas les morts par «sédation continue terminale» (le terme employé par le projet de loi 52 est «euthanasie lente»), laquelle est utilisée de façon croissante, ses exigences étant moins onéreuses.

L’euthanasie est-elle une expansion supplémentaire des décisions courantes éthiquement et légalement acceptées concernant les fins de vie, tel le refus du maintien artificiel des fonctions vitales, comme les avocats pro-euthanasie le prétendent, ou agir avec l’intention de tuer est-il différent de permettre une mort naturelle?  

L’euthanasie est-elle un traitement médical? Quels sont les dangers pour les patients, pour la relation de confiance médecin-patient, et pour la médecine de la définir ainsi? Devrait-on enlever le «manteau médical» à l’euthanasie et mandater des personnes spécialement entrainées, autres que des médecins, pour l’administrer?

Si l’euthanasie demeure permise, comment croyons-nous que nos arrières-arrières petits-enfants mourront? Quelle sorte de société leur auront nous laissée? En sera-ce une où aucune personne raisonnable ne voudrait vivre?

Pourquoi la plupart des politiciens et de nombreux Canadiens ne reconnaissent-ils pas l’importance capitale d’une décision de légaliser l’euthanasie? Il ne s’agit pas d’un changement supplémentaire, mais d’un bouleversement radical et massif dans les valeurs fondamentales de notre société et de notre civilisation.

Je prédis que l’histoire verra la décision de chaque société à propos de l’euthanasie comme le tournant en décision de valeurs du 21e siècle.

 




En marge de la Conférence de Glasgow