Le réel

Bernard Émond

Le réel existe. Malgré tout ce qu’on dira de la déréalisation du monde, de la puissance des médias, du poids écrasant de la culture de masse, du déluge d’images mensongères auquel nous sommes quotidiennement soumis, de la cacophonie ininterrompue qui nous accompagne et rend l’acte de pensée de plus en plus difficile et précaire, le réel existe. Il continue d’exister malgré tout.

Nous vivons pourtant dans un des pays du monde où le réel est le plus difficile à voir. Les enfants faméliques, les réfugiés entassés dans des camps et les cadavres des victimes d’attentats-suicides que l’on voit aux informations télévisées n’ont pas de réalité. Les naufragés de nos villes qui mendient dans les rues n’ont pas de réalité. La minorisation de notre nation, la déculturation progressive de notre peuple et sa mort annoncée n’ont pas de réalité.

Ce qui est réel, c’est ce dont on parle à Tout le monde en parle; c’est la vie des gens riches et célèbres, des sportifs, des vedettes, des gens d’affaires; ce sont leurs maisons, leurs bateaux, leurs vacances, leurs amours, leur argent; ce qui est réel, ce sont les chances qu’a le Canadien de remporter la coupe Stanley, les succès du Cirque du Soleil qui nous représente si bien à l’étranger et l’admiration universelle dont jouit Céline Dion; ce qui est réel, c’est que le Canada, notre pays, « jouit d’une réputation internationale enviable » et que nos soldats « remplissent une mission humanitaire en Afghanistan ».

Alors les enfants affamés, les réfugiés, les sans-abri, les cadavres déchiquetés n’existent pas. Il faut qu’ils n’existent pas si nous voulons pouvoir croire que nous sommes encore humains.

Mais il arrive pourtant que, malgré les injonctions des spin doctors et l’ingéniosité des publicitaires, malgré le conditionnement de la société du spectacle, l’anesthésie de la consommation à outrance et le rire obligatoire, malgré les drogues, les calmants et l’alcool que nous consommons pour le tenir à distance, un peu de réel réussisse à surnager.

Et ça fait mal. Le regard des naufragés fait mal. L’arrogance des puissants fait mal. L’insondable stupidité des médias de masse fait mal. Notre responsabilité – par-dessus tout notre responsabilité personnelle – fait mal. Nous avons les mains sales, nous savons que nos fonds de pension se construisent sur la mise à sac de la planète et la détresse des chômeurs, et ça fait mal. Nous savons que notre indifférence et notre veulerie sont la source du marasme politique dont nous feignons de nous plaindre et ça fait mal. Mais cette douleur est notre chance et notre espoir; c’est en elle que subsiste un peu de notre humanité; c’est à partir d’elle que pourra se construire notre refus.

Le refus est nécessaire : il n’y a pas d’histoire sans refus. Sans refus, le Québec se serait fondu depuis longtemps dans l’Amérique anglo-saxonne. Sans refus, le vote des femmes, l’éducation gratuite et obligatoire, les normes de santé et de sécurité au travail n’auraient jamais vu le jour. Sans refus, il y aurait encore des enfants dans les mines et on vendrait des hommes et des femmes sur la place publique.

Et ne me parlez pas du nécessaire consensus, de l’obligation d’être rassembleur et de ne pas effaroucher les électeurs du centre; ne me parlez pas de relations publiques et de stratégie de marketing. Il faut dire non. Il faut dire non parce que le réel existe. Il faut dire non d’abord, il faut dire non tout de suite. Ce non initial est la condition de tout le reste.

Mais peut-être fermerons-nous encore les yeux? Peut-être nous laisserons-nous encore bercer par le ronronnement de nos téléviseurs; peut-être croirons-nous que le monde virtuel que nous habitons de plus en plus a autant de réalité que celui dont nous venons; peut-être nous convaincrons-nous que tout va bien, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que de toute manière, nous ne pouvons rien changer?

Mais le réel se chargera de se rappeler à nous. Les crises annoncées du pétrole et de l’eau, les bouleversements écologiques et les mouvements massifs de population qui en résulteront, la compétition belliqueuse entre les États pour des ressources de plus en plus rares vont nous rappeler que le réel existe. La marginalisation de notre culture commune, la dissolution des liens sociaux et les incivilités qui en résulteront vont nous rappeler que le réel existe. Et ça fera mal.

Et cette douleur sera notre chance et notre espoir. 

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Texte lu le 7 avril 2012 au Monument National dans le cadre de l'événement "NOUS"




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