Insensibilité, mère des déraisons

Jocelyn Giroux


«Notre cher Kant a le mérite incommensurable pour le monde, et pourrais-je dire, pour moi, d’associer dans sa critique du jugement l’art et la nature et de leur accorder à eux deux le droit d’agir sans but par principe. Depuis toujours Spinoza m’avait inculqué la haine des causes finales absurdes. La nature et l’art sont trop grands pour aspirer à des fins et n’en ont pas besoin, car il y a un tissu de relations en tous sens, et les relations sont la vie.»1 Goethe

 
Goethe a reconnu l'importance capitale de Kant lorsqu'il s'agit de penser lucidement le rapport de l'homme à l'univers. Il retrouvait  chez le génie de Könisberg «la haine des causes finales» qu'il avait retenue de Spinoza. Le rejet d'un finalisme transcendant est une des composantes de la vision immanente du monde. L'univers n'obéit pas aux désirs de l'homme et il est vain d'y projeter nos fantasmes en les objectivant inconsciemment.

 Ainsi répond Spinoza dans sa correspondance avec Hugo Boxel qui dans une lettre, s’émerveillait de  la beauté et de la perfection de l’univers : «la beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. Si nos yeux étaient plus forts ou plus faibles, si la complexion de notre corps était autre, les choses qui nous semblent belles nous paraîtraient laides et celles qui nous semblent laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope paraîtra horrible. Certains objets qui vus de loin sont beaux, sont laids quand on les voit de près, de sorte que les choses considérées en elles-mêmes  ou dans leur rapport à Dieu  ne sont ni belles ni laides. Qui donc prétend que Dieu a créé le monde pour qu’il fût beau, doit nécessairement admettre ou bien que Dieu a fait le monde pour l’appétit et les yeux de l’homme, ou bien qu’il a fait l’appétit et les yeux de l’homme pour le monde.» 2

 Alain a dit la même chose autrement : « la sagesse consiste à éliminer, autant qu’on peut, cette part de soi-même dans ce qu’on connaît. Qu’on y arrive, c’est ce que montre la suite des sciences mais la difficulté est grande pour cette partie de nos visions qui naît de mouvements tumultueux du corps humain et des passions qui en résultent, comme la peur ou l’espérance. L’imagination projette parmi les choses les reflets de nos émotions». 3

 Cela dit, sans présumer ce que sera la nature humaine dans 100,000, 50,000, 10,000, 5,000 ou même 1,000 ans, nous pouvons soutenir que l'état des connaissances permet d'affirmer que l'Homme n'a pas évolué pour vivre désincarné dans un laboratoire blanc cru où la raison régnerait seule. La morale, l’art, l'amitié, l'amour, la quête de sens sont impossibles sans la médiation de la sensibilité. L'évolution a retenu dans le développement de notre adaptation au monde l'émotion et la raison. Il ne faut négliger ni l'une ni l'autre. «La capacité d’exprimer et de ressentir des émotions est indispensable à la mise en œuvre des comportements rationnels. Et lorsqu’elle intervient, elle a pour rôle de nous indiquer la bonne direction, de nous placer au bon endroit dans l’espace où se joue la prise de décision, en un endroit où nous pouvons mettre en œuvre correctement les principes de la logique».4  

 

L'astronome,  Johannes Vermeer

Quel est le sujet du tableau de Vermeer reproduit plus haut ? La lumière ? La couleur ? Le silence ? La science ? L'astronome de Vermeer est sérieux mais serein. Il tourne doucement le globe céleste. Une draperie veloutée recouvre une partie de la surface de la table près d’un livre d’astronomie. On entrevoit un compas et un astrolabe en partie cachés mais illuminés par un flot de lumière entrant par la fenêtre.

Que deviendrait la scène sans cette lumière ? Imaginez que la fenêtre est murée. Dans ce chef-d’œuvre, j'interprète cette lumière qui inonde l'astronome et les symboles de sa science comme une  métaphore de la sensibilité qui donne chaleur et couleur à notre rapport au monde. Cette scène intimiste est pour moi une allégorie de notre lien avec l'univers. Que serait pour nous la science dans le noir ou la lumière sans savoir ?

Trop de lumière aveugle. Apparaît alors le finalisme qui est un débordement analogue à l'amour fou. Ou la peur, le vertige ou la déréliction même comme je le perçois dans Le Moine au Bord de la Mer de David Caspar Friedrich.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Moine au Bord de la Mer, David Caspar Friedrich                           

 
Trop d'obscurité, c'est la froideur pâle de l'autisme ou la paralysie. 

 
Goethe rejetait les deux extrêmes. Génie qui a pressenti  Darwin, botaniste, minéralogiste, découvreur de l’os intermaxillaire, chef de gouvernement, le plus grand poète allemand, adulé par toute l’Europe, ce «contemporain qui nous précède»5, reprochait à Beethoven de ne savoir contenir sa sensibilité exacerbée, d'être «malheureusement une personnalité sans frein». 6

 En juillet 2008, j'ai assisté à un spectacle que je n'oublierai jamais. Alors que  l'Orchestre Métropolitain sous la direction de Jean-Marie Zeitouni jouait les Planètes de Gustav Holst étaient projetées sur un grand écran des photos réalisées par la NASA de planètes de notre système solaire. L'astronome Pierre Chastenay commentait ces incroyables images provenant d'un obscur lointain pour la première fois atteint dans l'histoire de l'humanité. Une magnifique musique était en symbiose avec la science à son plus haut niveau. J’étais ravi, là où le coeur et la raison ne font plus qu’un !  

 Le rejet de la subjectivité projetée sur l'univers n'empêche pas d'exalter la sensibilité humaine dans notre expérience du monde. Bien au contraire, ce rejet constitue une purification de cette expérience.

 L'immense Goethe qui incarne au plus haut niveau l'heureuse  communion du sentiment et de la raison le savait. En lui, la vérité n'exclut pas la poésie de même que «la reconnaissance du sentiment n'exclut pas celle de la raison. Le poète ne renonce pas à la vérité. Il en est même le principal serviteur, non point tant en raison d'un accès privilégié que lui réserverait sa nature singulière, qu'en raison d'une exigence dictée par celle-ci, et qui déterminera la métamorphose de l'homme oculaire, passant de l'observation de la nature au chant de l'être.» 5  

Je souhaite que jamais le savoir et la lucidité n'étouffent en vous le chant de l'être.

 
 
 

Jocelyn Giroux

10 décembre 2013

P.S. Le titre est un vers de Charles Maurras cité de mémoire.

 

Notes

 1 Gerhard Sauder, « L’esthétique goethéenne de l’autonomie entre la fin des Lumières et le xixe siècle », Revue germanique internationale [En ligne], 12 | 1999, mis en ligne le 05 septembre 2011, consulté le 07 décembre 2013. URL : http://rgi.revues.org/746, paragraphe 10.

 2 Spinoza, Oeuvres, Tome 4, Éditions Garnier-Flammarion, Paris, 1966 p. 291.

 3 Alain, de André Maurois, Éditions Domat, Paris, 1950, p. 30.

 4 Damasio R. Antonio, L’erreur de Descartes, La raison des émotions, Éditions Odile Jacob, Paris, 1995, p. 9.

 5 Bideau Paul-Henri, cité in Conversations de Goethe  avec Eckermann, Éditions Gallimard, Paris, 1988, p. 10.

 6 cité in Beethoven, de André Boucourrechliev, Éditions du Seuil, Paris, 1963, p. 158.

 7 Goethe, La Fatalité Poétique, de Marie-Anne Lescourret, Éditions Flammarion, Paris, 1999, p. 455.

 

 

 

 

 

 

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