Commémoration

Alain

Les animaux ont la mémoire aussi bonne que nous. Un cheval reconnaît, après des années, le tournant qui mène à la bonne auberge ; et le chien qui a trouvé un lièvre en un certain buisson ne manque jamais d'y regarder, et tout étonné que le lièvre manque. L'animal se trompe donc par être trop fidèle. L'homme a seul des souvenirs et un tout autre genre de fidélité. Les souvenirs sont un mélange du vrai et du faux, que la rêverie compose avec bonheur. Mémoire est adaptation ; j'apprends un mouvement pour chaque situation. Souvenir est plutôt un refus de s'adapter, et une volonté de tenir l'homme dans la situation de roi. Qui se souvient fait des immortels.

Ce que l'on remarque dans les animaux, c'est qu'ils ne font point de commémoration, ni de monuments, ni de statues. Ils célèbrent les fêtes de nature comme nous et mieux que nous ; au reste l'anémone et la violette célèbrent le printemps non moins que le font le merle et le loriot. Ce n'est toujours qu'adaptation. C'est pourquoi les sociétés d'animaux font voir un oubli étonnant en même temps qu'une mémoire merveilleuse. Chaque fourmi sait ce qu'une fourmi doit faire, mais, autant que nous savons, elle n'en fait point honneur à quelque illustre fourmi morte depuis longtemps. Et pareillement les chevaux galopent selon leur structure, sans qu'on les voie jamais arrêtés et méditant devant l'image d'un cheval au galop, qu'ils auraient faite. Encore moins voit-on les bêtes devant un tombeau fait de pierres amoncelées ; et pourtant il n'est pas difficile de faire un tombeau. Mais l'ancêtre est oublié dès qu'il est mort. On le recommence, sans penser jamais à lui. Or, si la pensée n'est pas le pouvoir de penser à ce qui n'est plus, est-elle pensée ? Et cette société des bêtes, qui n'est que de présence, est-elle société ?

Auguste Comte, qui a poussé fort loin ce genre de remarques, conclut qu'il n'y a point de sociétés animales, et finalement définit la société par le culte des morts, idée immense, et qui n'a pas été suivie. Au reste il est bien facile de manquer une idée ; et je crois même que, sans la piété en quelque façon filiale qui cherche des idées dans les grands précurseurs, on n'aura point d'idées du tout. Et c'est par là que nos sociétés, même avec toutes leurs machineries risquent de retomber à l'animal. Mais faut-il craindre ? L'homme s'interrompt de voler par-dessus les océans pour célébrer le premier homme qui ait volé. Ainsi il ne faut point rire de toutes ces statues, qui sont véritablement nos pensées.

Quelles pensées ? D'étranges pensées qui se moquent du vrai. Car le plus ancien des inventeurs et des précurseurs, nous le voulons plein de génie, plus courageux que nous, plus juste que nous. Il faut de grandes preuves contre lui pour nous détourner d'en faire un dieu. Aussi quel heureux culte que celui d'Homère, dont nous ne savons rien, que ses oeuvres ! Il se peut bien que les grands hommes aient été mélangés, capricieux et faibles comme nous. Mais quoi ? Si nous partons sur cette idée, nous n'avons donc plus à imiter que nous-mêmes ? La triste psychologie régnerait ? Je conviens qu'il n'est pas facile d'admirer un homme vivant. Lui-même nous décourage. Seulement dès qu'il est mort un choix se fait. La piété filiale le rétablit d'après le bonheur d'admirer, qui est l'essentielle consolation. À chaque foyer se composent les dieux du foyer, et tous ces efforts, qui sont réellement des prières, se rassemblent pour élever les statues des grands hommes, plus grands et plus beaux que nous. Ils sont nos modèles, désormais, et nos législateurs. Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate ; et de là vient que l'homme se tire un peu au-dessus de lui-même. Le progrès se fait donc par la légende ; et au contraire par l'histoire exacte on arriverait vite à se prendre au-dessous de soi ; d'où une misanthropie qui, après avoir rabaissé les inventeurs d'idées, perdrait bientôt les idées elles-mêmes. Comte en est lui-même un exemple ; car j'ai remarqué que ceux qui pensent mal de lui manquent bien aisément la présente idée, quoiqu'ils connaissent la célèbre formule : « Les morts gouvernent les vivants. » Et ils ne savent point trouver l'autre formule, plus explicite : « Le poids croissant des morts ne cesse de régler de mieux en mieux notre instable existence. » Souvent on se trompe faute d'admirer.




Nos suggestions