Tenir maison ou le mythe de Sisyphe

Hélène Laberge
Avec beaucoup d'humour et sans la moindre humeur, «il faut imaginer Sisyphe heureux» (Camus).
Je viens d'entrer dans la chambre que tu as occupée pendant ces dernières semaines: draps enroulés, oreillers tordus, couette envolée, tiroirs éventrés, serviettes mouillées et chaussettes orphelines, je m’arrête! signaient ton départ, et la présence qui l’avait longuement précédé.

Partagée entre l’attendrissement et l’irritation, j’ai abandonné aspirateur et panier à linge pour donner libre cours, dans cette lettre que tu ne recevras jamais, à mes réflexions de maîtresse de maison. Je donne à ces mots tout leur poids: je suis la maîtresse de ma maison, je lui appartiens autant qu’elle m’appartient. J’ai pour tout son être un tendre et constant souci de sa beauté et de son bonheur.

Si la résilience est d’abord définie par la capacité d’un métal à résister aux pressions extérieures, soit en conservant son intégrité, soit en la recouvrant, comment ne pas appliquer ce phénomène à toutes les maisons de la terre, et mieux encore à toutes leurs maîtresses, à celles du moins qui résistent sans relâche à toutes les forces négatives qui s’exercent sur elles?

Dieu que ces forces sont nombreuses!

Je glisse rapidement sur celles du temps qui, en passant, effeuille la peinture, gruge le ciment des briques et fait pourrir le bois. Maintenir la maison dans son aspect originel, ou lui redonner une jeunesse enfuie, c’est lutter contre les forces corrosives de la pluie, de la neige, du vent.
Ce ne sont pas ces forces qui m’intéressent pour le moment. Bien plus subtiles et sournoisement invasives sont celles à l’oeuvre à l’intérieur de la maison, heure après heure, jour après jour. La maîtresse de maison – ou le maître de maison –, c’est selon, est seule à en connaître toute la puissance. Les Grecs ont admirablement et définitivement symbolisé le travail domestique par un mythe, celui de Sisyphe éternellement condamné à faire refaire la même escalade à une pierre qui, parvenue au sommet de la montagne, en dégringole sans relâche et sans frein possible. Cette pierre, c’est le ménage toujours recommencé, toujours à recommencer, sous peine de l’ensevelissement!

L’ensevelissement! Il est la menace permanente à surmonter, la bataille jamais gagnée, l’ennemi sans cesse aux aguets. Il suffit d’un imprévu, un repas terminé tardivement, un lever tardif, une grippe, la maladie d’un enfant, pour que tous les efforts, toutes les planifications les plus serrées s’effondrent. L’évier recueille avec avidité la vaisselle sale, les lits bayent aux corneilles pendant que grand ouvertes, les portes des armoires révèlent avec allégresse ce qu’elles ont pour mission habituelle de dissimuler.

Ce qui m’amène à évoquer un autre aspect de la tenue d’une maison: l’hypocrisie, ce péché bénin auquel toute maîtresse de maison, si honnête soit-elle, succombe, a succombé ou succombera. Car, quel autre moyen de prévenir le jugement réprobateur de telle voisine qui, ne travaillant pas et vivant seule, ne peut pas comprendre, du fond de son appartement grand comme un placard et rangé comme une pile d’assiettes, que ce jour-là précisément, où elle vous rend inopinément visite, ce jour qui est votre jour de congé de la résilience!, vous avez voluptueusement décidé de ne faire les lits qu’à midi et la vaisselle à cinq heures. À son coup de sonnette, vous pouvez toujours, dans un sprint hypocrite mais efficace, fermer les portes des chambres et entasser la vaisselle dans le lave-vaisselle, qui, évidemment, est encombré des occupants de la veille! Sinon, il ne vous reste qu’à subir le jugement d’un oeil pointu et sans indulgence, les explications ne servant qu’à souligner la faute.

À moins que! À moins que vous n’apparteniez à la race des vaincus qui font de leur défaite une victoire. Une fois pour toutes, et que les visiteurs et les invités se le tiennent pour dit, vous êtes de celles, de ceux qui croient que leur désordre c’est eux, et qu’on les aime assez pour encaisser assiettes salies, vêtements dispersés, lits éventrés et armoires éclatées. Soit dit en passant, mon cher Philippe, je ne crois pas, je ne veux pas croire que tu aies choisi d’entrer définitivement dans ce camp!

Il y a aussi la race des vainqueurs. Nonobstant une certaine mode grammaticale, je laisserai ce mot au masculin, car ces maîtresses de maison sont véritablement des soldats capables de gagner toutes les batailles. Vous pouvez atterrir chez elles à n’importe quel moment de l’année, à n’importe quelle heure du jour, tout a repris sa place, les serviettes sont pendues comme des cravates, il n’y a pas un fruit qui traîne sur le comptoir, ni le sel, ni le sucre, ni le poivre ne se laissent apercevoir, la cuisinière luit comme au premier jour, tout est blanc, luisant et immaculé. Vous pouvez bien vous amuser à ouvrir placards et armoires: ici, aucune trace d’hypocrisie, les péchés contre l’ordre n’existent pas.

De quoi, cher contempteur de l’ordre excessif, faire réfléchir. Ne proteste pas; je sais bien que le guerrier que ton adolescence réveille en toi préfère le corps-à-corps avec les choses plutôt que le combat gagné d’avance des maréchales de l’ordre et de la propreté. Mais mon Dieu! n’y aurait-il pas place pour une demi-victoire, où serait concédées à l’adversaire des petites clauses qui rendraient le traité plus facile à signer, une clause désordre, non seulement admissible mais bienfaisante? Ces livres et ces journaux blottis près de la tasse fumante de tisane ou de café. Ces quelques assiettes rincées et mises en attente du lave-vaisselle. Ces chaussures bien alignées dans l’entrée, de sorte que les pieds n’aient pas pour les mettre à se livrer au grand écart. Enfin, ces manteaux et vestes gentiment pendus à des crochets, compromis entre l’empilement sur des fauteuils et le rangement dans une armoire. Tout ce qui, en définitive, est un signe de vie, tout ce qui raconte les goûts et les us et coutumes des occupants, en leur absence ou en leur présence. Les bottes sur le paillasson, l’anorak qui dort sur la patère chantent la promenade du jour précédent.

Signe de vie. Le mot est dit. Il ne faut pas que la résilience domestique s’opère aux dépens de la vie. On peut tuer la vie par excès d’ordre et de propreté. Car les manifestations vitales ne se font jamais selon un ordre logique et définitif. Dans un jardin, certes, il faut tailler les arbres fruitiers échevelés, contenir les buissons de fleurs; mais à trop vouloir les contraindre, on leur enlève leur générosité naturelle. Il existe, hélas! des plates-bandes qui ressemblent à des papiers quadrillés.

Dans une maison il faut, jour après jour, pratiquer le respect des choses, comme le jardinier pratique le respect des fleurs et des arbres. Il faut savoir empêcher le déferlement des feuilles mais aussi favoriser la beauté de la floraison. On tient alors la maison comme un être vivant. Non au fouillis, oui à l’aimable présence rythmée des choses usuelles. Et la maison, en retour, répond à nos soins attentifs: elle nous tient, nous soutient, nous ensoleille aux jours de pluie et de brume, nous réjouit aux jours lumineux.

En quittant la plume, j’irai redonner à ta chambre son allure vivante; le lit sera refait, les rideaux retomberont en plis gracieux, et pour qu’en la retrouvant tu te retrouves un peu, je laisserai livres et revues sur la table de nuit; et sur la commode t’attendront en rang d’oignons tes chaussettes redevenues blanches. Résilience: la chambre aura recouvré son identité propre, et la maîtresse de maison aura, sans dommage, subi le choc de ton adolescence.

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