Le déracinement par l'universel

Jean-Claude Guillebaud

En congédiant les différentes anthropologies qui constituent la diversité du monde, en rétrogradant celles-ci au statut de folklore ou de pathos villageois, on se condamne à ne plus raisonner que dans le cadre d’un universalisme abstrait

Après avoir vidé notre mer, nous voudrions en quelque sorte assécher celle des autres. Après nous être libérés des croyances, des morales, des idéologies et des religions, nous aimerions en délivrer le monde entier. Après avoir parachevé notre « déracinement » pour nous installer dans l’universel, nous projèterions d’aider tous les peuples à en faire autant ? L’unification mondiale du droit viendra corriger et pacifier à point nommé la querelle des « différences ».
Certes, ce résumé est un peu forcé. Il aide néanmoins à comprendre la vraie nature de la difficulté, et surtout la violence des réactions que, du repli identitaire et religieux au terrorisme religieux, cette utopie suscite en retour. Pour simplifier, disons que ladite utopie se heurte d’abord à une contradiction de principe, puis à une ambivalence factuelle.

La contradiction est facile à formuler. En congédiant les différentes anthropologies qui constituent la diversité du monde, en rétrogradant celles-ci au statut de folklore ou de pathos villageois, on se condamne à ne plus raisonner que dans le cadre d’un universalisme abstrait. Or ce dernier n’est irréprochable que parce qu’il est inatteignable. Il n’est incritiquable que parce qu’il reste une vue de l’esprit. En revanche, il est toujours déraisonnable de vouloir absolutiser, ici et maintenant, ce qui doit demeurer un horizon. Cela revient à vouloir remplacer un terrorisme identitaire par un universalisme cannibale1 , c’est-à-dire à opposer à l’erreur son image inversée. Certains auteurs, pourtant peu suspects d’ethnicisme ou de différentialisme, jugent qu’il s’agit là d’un pur délire. Leur critique, même outrancière, mérite d’être entendue. « Ne peut-on parler de "délire d'universalité" à propos des discours portant aussi bien sur l'état de la planète que sur la justice mondiale ? Comment nommer autrement que "délire" le programme d'une société-monde réglée par la gestion technique (voire la vidéosurveillance), dont une variante est l'idéal d'une citoyenneté universelle et de son futur État planétaire, fantasme particulièrement présent chez les intellectuels en France ? »2
On rétorquera que, dans les faits, les cultures particulières sont déjà largement unifiées. Sauf pour quelques peuplades reculées de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, toutes les grandes traditions du monde sont assez largement occidentalisées, c’est-à-dire universalisées. C’est l’objection qu’oppose, par exemple, le philosophe iranien Daryush Shayegan aux thèses de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Un siècle et demi après la révolution industrielle survenue en Occident, la modernité qui en est sortie s’est largement répandue, estime-t-il, sur toute la surface de la terre. « C'est pourquoi, écrit Shayegan, nous n'avons plus aujourd'hui une histoire indienne, chinoise, japonaise ou iranienne – j'entends une histoire spécifique indépendante du réseau planétaire dans lequel elle s'insère – mais une histoire universelle. [...] Lorsqu'on parle de civilisations non occidentales, comme le fait Huntington, il faut nécessairement les inclure dans l'immense réseau de modernité qui, pour autant que je sache, n'a épargné aucun coin de la terre . . » 3
La remarque est juste, mais jusqu’à un certain point seulement. Si aucune des grandes cultures non occidentales n’est indemne de la contagion universaliste, cela ne signifie pas que lesdites cultures aient disparues pour de bon dans un « grand tout ». C’est même le contraire. En Inde, au Proche-Orient et – surtout – en Asie, chacune d’entre elles paraît aujourd’hui en quête d’une synthèse spécifique, d’un métissage, d’un tricotage, d’un croisement entre tradition et modernité, d’une reformulation de l’universel selon des modes et un langage qui lui soit propre. Au regard de ces démarches, l’universalisme abstrait qui récuse dédaigneusement la permanence des anthropologies est forcément identifié à une agression.


Une politique de marché noir ?

Venons-en à l’ambivalence factuelle. Sur le terrain, dans la vie quotidienne, dans la poussière des villes, le discours sur l’unification mondiale du droit n’est pas vraiment perçu comme universaliste. Paradoxalement, on y voit d’abord, dans le meilleur des cas, un message lui-même particulariste, c’est-à-dire spécifiquement occidental. Et cela, quoiqu’il s’en défende. Dans le pire des cas, on y repère une ruse stratégique, un discours d’accompagnement de la mondialisation économique et financière. La particularité essentielle de ce discours tiendrait à sa façon d’avancer masqué, porteur d’une idéologie invisible. Il ne serait, pour ainsi dire, qu’une réactualisation de l’ancien projet colonial du XIXe siècle qui instrumentalisait l’universalité chrétienne pour la mettre au service de la conquête. Aujourd’hui, pour résumer, le projet babélien de mondialisation de la démocratie via un dispositif juridique planétaire servirait en réalité l’intérêt des entreprises multinationales et, au bout du compte, des pays riches.
Cette interprétation est en partie abusive. Les juristes qui travaillent à l’élaboration d’un droit mondial, ceux qui militent en faveur d’une juridiction pénale internationale, ceux qui prônent l’ingérence face aux régimes totalitaires ne sont pas les serviteurs de Coca-Cola ou de Microsoft. La meilleure preuve, c’est que les États-Unis, superpuissance censée piloter la mondialisation à son bénéfice, voient d’un très mauvais oeil ces initiatives. La thèse d’un « complot », délibérément ourdi dans les think Tank de Washington ou Chicago, n’a donc pas beaucoup de sens. En revanche, la perception du projet de droit mondial unifié comme relevant d’une entreprise étroitement occidentale, cette perception-là est très largement répandue.
Reste à comprendre pourquoi.
La première raison tient sans aucun doute à l’arrogance dogmatique de son expression. En se drapant dans une prétention à l’universalité, la mondialisation des droits de l’homme se désigne elle-même comme supérieure. Elle affirme surplomber les particularismes comme si elle procédait d’une essence, celle du savoir ou de la raison. Cette essence, déconnectée de tout particularisme, l’autoriserait à toiser les diverses traditions culturelles comme s’il s’agissait de croyances naïves ou de superstitions appelées à disparaître. L’universalité abstraite dont elle se réclame en invoquant le droit ou la morale naturelle la mettrait à l’abri de toute critique. Cette arrogance, parfois involontaire, laisse transparaître une « mauvaise foi », au sens sartrien du terme, c’est-à-dire une méconnaissance de soi-même.
En réalité, cette prétention à l’universalité n’est pas vraiment fondée. Qu’elle le veuille ou non, « la justice internationale, rappelle la sociologue Chantal Delsol, demeure noyée dans la particularité qu'elle désire ardemment surplomber. Ce n'est pas le règne de la loi universelle qui s'impose ici, mais celui des particularités occultes. Car il s'agit là d'un pouvoir humain, et personne ne peut le dépasser, nous ne pouvons que l'oblitérer ou le dissimuler, à grand peine d'ailleurs. La justice qui veut s'affranchir de la politique est encore de la politique, mais une politique de marché noir, qui ne se dit pas et se dissimule sous les habits de la morale universelle» 4

Entre le terrorisme des identités et le cannibalisme universaliste, nous en sommes encore à chercher le vrai chemin.

1-L’expression est de Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire, op. cit., p. 106.

2-Denis Duclos, Société-Monde, le temps des ruptures, La Découverte-Mauss, 2002, pp. 216-217.

3- Daryush Shayegan, « Le choc des civilisations », Esprit, avril 1996, pp. 40-41

4- Chantal Delsol, La Grande Méprise. Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste..., La Table ronde, pp. 79-80, 81. ».

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