L'air enivrant

Jean Giono
L'ivresse du naturel
Je me suis toujours étonné que les gourmands ne le soient pas d'air pur. Les poumons ne jouissent jamais; quand on leur procure ce qu'il faut pour qu'ils le fassent, on est dans un état de délectation qui n'a pas d'égal. C'est, à proprement parler, le plaisir de vivre. Je suis partisan de l'ivresse. Celle du vin me paraît un trompe-l'oeil. Celle que donne un air intact depuis des siècles, respiré au rythme qu'impose la marche dans ce pays monstrueux me fait entrer dans des voluptés rares. Le plus drôle, c'est que c'est celles-là qu'on cherche dans l'alcool ou dans le cabinet du docteur Faust, et on crie merveille si, par des moyens artificiels, on obtient une petite secousse. Alors qu'il me suffit de respirer ici pour savoir ce que je ne savais pas il y a un quart d'heure. Les parois couvertes de miroirs sur lesquelles je me cassais le nez découvrent maintenant des correspondances avec les mondes voisins les plus secrets.

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