Nationalisme et wokisme : une collision inévitable

Étienne-Alexandre Beauregard

Étienne-Alexandre Beauregard étudie présentement au baccalauréat intégré en philosophie et science politique à l'Université Laval. Voilà déjà plusieurs années qu’il prend part au débat public sur son blogue (eabeauregard.com) et dans les journaux québécois. Il publierai également l'hiver prochain son premier essai politique, sur la guerre culturelle au Québec, aux Éditions du Boréal.

 

De toutes les idéologies politiques au Québec, le nationalisme est sans doute la plus ancienne et la mieux enracinée dans notre histoire. Pour François-Xavier Garneau, notre premier historien national, le nationalisme n’était rien de moins qu’une nécessité, l’attitude logique à adopter en réaction à la Conquête, afin de préserver le caractère français de ce coin d’Amérique pas comme les autres.

Dynamique, cette idéologie a su s’adapter aux défis et aux grands enjeux politiques d’une époque à l’autre, afin de conserver une pertinence malgré les contextes changeants. Depuis la montée de la question identitaire, et particulièrement depuis l’élection de la Coalition avenir Québec en 2018, le nationalisme québécois traverse une période de changements, alors que ses contours évoluent, pour se renouveler autour du grande clivage de notre temps..

Le rôle national de l’État québécois

Les observateurs attentifs de la politique québécoise auront remarqué que, depuis au moins le débat sur la Charte des valeurs québécoises, ce n’est plus tant la question du statut politique du Québec qui polarise les opinions. Aujourd’hui, les enjeux les plus émotifs, ceux qui causent les chicanes de famille et qui dictent de plus en plus les lignes de parti, sont tous liés d’une manière ou d’une autre à la question identitaire, ainsi qu’au rôle de l’État du Québec envers la nation qu’il abrite. C’est bien du fondement de la citoyenneté québécoise dont il s’agit.

On pourrait résumer cette nouvelle question de la manière suivante : l’État est-il l’expression d’une identité nationale particulière ou une simple structure administrative visant la cohabitation harmonieuse d’individus et de communautés radicalement différents? Il s’agit donc de savoir si l’État québécois dispose de la légimitié d’agir afin de protéger une identité particulière dont il est le gardien, que ce soit par les lois sur la langue et la laïcité, la baisse des seuils d’immigration ou l’imposition d’un test de valeurs pour les nouveaux arrivants, par exemple. Tous ces sujets ont fait la manchette et ont donné lieu à des débats bien plus virulents que la relative indifférence qui entoure désormais la question constitutionnelle.

Alors que la CAQ a manifestement détrôné le Parti québécois comme principal véhicule politique du nationalisme, les nouveaux contours du camp nationaliste deviennent de plus en plus visibles. Son premier point de ralliement, qui était l’indépendance dans les cinquante dernières années, est devenu la préservation de l’identité québécoise, par l’édification de ce que Lionel Groulx appelait un « État français » au Québec. Ce virage a permis de rallier une majorité absolue de Québécois, dont bon nombre de fédéralistes qui tiennent à l’identité québécoise, dans cette nouvelle coalition nationaliste. Inversement, certains indépendantistes multiculturalistes, qui rêvent le Québec souverain en copie miniature du Canada trudeauiste, ont quitté le navire. Nous avons bel et bien affaire à une mutation générationnelle, comparable à celle qui a eu lieu entre Maurice Duplessis et René Lévesque lors de la Révolution tranquille, alors que l’indépendance a remplacé l’autonomie provinciale comme grand axiome du nationalisme.

Le nationalisme comme républicanisme

Cet « État français » qui constitue aujourd’hui le cœur du nationalisme épouse les grandes lignes du républicanisme comme modèle d’intégration citoyenne. Dans une perspective universaliste, il s’agit de mettre de l’avant de grandes normes intégratrices, comme a pu l’être la loi 101 en son temps, afin de rassembler les Québécois autour d’une culture commune et de valeurs partagées. Il y a là un défi brûlant d’actualité, soit de créer de l’unité à l’ère de la diversité, pour à la fois préserver la cohésion sociale et une certaine idée de la nation québécoise.

La citoyenneté républicaine propose d’accepter l’étranger en tant que semblable et non en tant qu’autre, c’est-à-dire de croire en une intégration substantielle et en la possibilité pour tous de devenir des citoyens à part entière, plutôt que de les emmurer dans leur altérité[i]. Cette vision entre en collision frontale avec le multiculturalisme canadien, qui demeure campé dans le langage de l’individu, des droits, du Moi, mais jamais du Nous. Le wokisme, idéologie émergente qui est à bien des égards une radicalisation des pires penchants du multiculturalisme, s’oppose plus directement encore aux postulats de base du nationalisme québécois, ce qui explique largement que les nationalistes soient les plus mobilisés dans la lutte contre ce courant de plus en plus influent à gauche.

Le wokisme, radicalisation du multiculturalisme

Malgré la relative nouveauté de ce qu’il est désormais convenu d’appeler « wokisme », ce courant radical qui s’oppose viscéralement à l’universalisme républicain pour défendre des traitements différenciés envers les groupes minoritaires partage plusieurs points communs avec le multiculturalisme, dont il représente en quelque sorte une radicalisation.

La pensée de Charles Taylor[ii], une véritable défense du tribalisme au nom de l’individu, permet de comprendre cette curieuse synthèse entre individualisme et communautarisme. Le philosophe défend en effet l’identité comme un fait strictement individuel, propre à chaque personne qui doit la découvrir en elle-même. Il s’agit donc pour chacun de trouver sa façon unique d’être humain, sans se modeler sur un « conformisme extérieur » comme la tradition ou la nation. En réduisant l’identité à un mode de vie individuel, Taylor opère donc une privatisation de la culture et prive l’identité de son sens collectif, nécessaire à la cohésion sociale.

Cette conception s’inscrit en droite ligne avec la tradition libérale, qui prend toujours le parti de l’individu contre la société, dans son rejet véhément des normes sociales. Le wokisme pousse à l’extrême cette intuition : si le multiculturalisme croyait qu’une identité commune n’était pas nécessaire pour fonder la citoyenneté, le wokisme la croit tout simplement impossible, en vertu de l’étanchéité qu’il prête aux identités individuelles. En effet, la constante la plus importante de la pensée woke est sans doute cet accent mis sur « l’expérience vécue », qui érige des murs entre les identités et remet en question la possibilité même d’une citoyenneté transcendant les différences. Si le gouffre devient infranchissable entre les Noirs et les Blancs, entre les hommes et les femmes, entre les hétéros et les LGBT, est-il encore possible d’envisager un monde commun, au-delà des « safe spaces » et des quotas?

Le racisme systémique comme révélateur d’un désaccord de fond

S’il y a bien un débat au Québec qui a su révéler l’inévitable collision entre le nationalisme et le wokisme, c’est sans doute celui sur le « racisme systémique ». Alors que certains faits, statistiques ou autres, sont acceptés par tous comme preuve que le racisme demeure une réalité au Québec, il y a un réel débat philosophique sur la nature collective ou individuelle de ce phénomène, qui recoupe le nouveau clivage sur le rôle de l’État québécois.

Derrière le vocable « systémique », on retrouve une position philosophique où le collectif est responsable de tous les maux, en quelque sorte une réactualisation de cette vieille phrase de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ». Ainsi, la société aliénerait des individus foncièrement bons, et la culture serait responsable de perpétuer des problèmes sociaux comme le racisme. Cette posture explique largement la cancel culture défendue par les militants wokes : si ce sont la culture et les normes qui causent le racisme, alors il urge de brûler les livres, de censurer les films et de déboulonner les statues pour en finir avec ce fléau! Comme si une culture javellisée, conforme en tous points aux valeurs de l’époque et à la fine pointe du progressisme éradiquerait le mal de la nature humaine.

Évidemment, le nationalisme ne peut adhérer à une telle vision, dans la mesure où il travaille activement à la préservation d’une culture commune par l’édification de normes collectives. Adoptant une perspective radicalement opposée, il défend l’idée que l’individu est porteur du mal en lui et que la culture permet de le civiliser, en lui indiquant une morale qui l’aide à faire le bien. Ainsi, pour les nationalistes, ce n’est pas la société québécoise qui est viciée et porteuse de racisme. La discrimination devient plutôt le fait d’individus qui trahissent nos idéaux collectifs d’égalité et d’inclusion, plutôt que le produit naturel d’une société oppressive. À preuve, personne n’encourage les comportements inacceptables dont on s||e désole fréquemment dans les médias, lesquels ne sont encouragés par aucun système planifié.

Maîtres chez nous

Compte tenu des défis actuels que posent l’intégration, la cohésion sociale et la pérennité de la culture québécoise, les nationalistes peuvent s’enorgueillir d’opposer un projet positif à la déconstruction défendue par les wokes. Au lieu de la quête d’authenticité individuelle de Charles Taylor, la citoyenneté doit se fonder sur une quête d’appartenance collective, permettant de défendre l’héritage d’une culture qui nous précède et de le transmettre aux générations futures et aux nouveaux arrivants. Quoi qu’en disent les idéologues individualistes, la similitude sera toujours le fondement du lien social, le socle nécessaire à la saine expression des différences. Il faut préserver cette capacité de dire Nous sans gêne et de parler d’un bien commun québécois, qui vise à chérir et à enrichir ce que nous avons en partage.

Pour ce faire, il importe aujourd’hui de continuer cette tradition nationaliste qui, depuis au moins Lionel Groulx, défend le rôle de l’État pour incarner la différence québécoise. « Maîtres chez nous », le slogan phare de la Révolution tranquille, représentait cette même idée selon laquelle nous avons le droit et le devoir d’employer le seul État contrôlé par une majorité de francophones en Amérique du Nord pour assurer la pérennité de cette collectivité. Sans cette implication, c’est la survie du français qui est en péril : il suffit de penser à la situation précédant l’adoption de la loi 101, alors le « libre-marché linguistique » faisait en sorte que 90% des immigrants éduquaient leurs enfants en anglais. Notre situation minoritaire en Amérique rend le modèle de l’État-nation indispensable à notre épanouissement comme peuple. Voilà qui explique que le nationalisme se recompose aujourd’hui essentiellement autour de la défense du rôle national de l’État québécois, contre ces idéologies « progressistes » qui voient l’État-nation comme un résidu passéiste à déboulonner.

 


[i] Voir Dominique Schnapper, Qu’est-ce que la citoyenneté?, Paris, Gallimard, 2000.

[ii] Voir Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Paris, Champs, 2019 [1994].

Extrait

Comme si une culture javellisée, conforme en tous points aux valeurs de l’époque et à la fine pointe du progressisme éradiquerait le mal de la nature humaine.




En marge de la Conférence de Glasgow