Le sacré, l’imaginaire, le religieux, le politique et la post-modernité

Jean-Jacques Wunenburger

Version française intégrale de  l’entretien de Giulio Meotti avec Jean-Jacques Wunenburger dans Il foglio, 28 novembre 2020

1) Vous avez expliqué que le sacré est au cœur de la condition humaine. Dans quel sens ?

Le sacré désigne une expérience intérieure devant une réalité (lieu, objet, texte) qui nous inspire un sentiment de « majestas » et de « tremendum » (venant d’une forme ou d’une force), de respect qui nous impose une distance tout en nous reliant à une entité plus puissante que soi. Le sacré ouvre dans le monde des espaces (et parfois des moments) hautement différenciés, indisponibles spontanément et qui ne peuvent être pénétrés qu’au prix de rites positifs ou négatifs. Il s’agit là d’une structure psychique (R. Otto, M. Eliade), trop souvent négligée comme telle ou ramenée à des causes cachées qui la dénaturent. Tout atteste qu’il ne s’agit pas d’un trait culturel variable, mais d’un invariant transculturel de l’espèce humaine. Le premier homme le découvre dans la toute puissance de la nature, mais aussi à travers l’expérience de la mort qui fait imaginer un monde invisible au delà du cadavre. Cette représentation du sacré mobilise des affects, l’imagination et la croyance car elle suppose un invisible, un surnaturel, un transcendant que l’on ne peut ni objectiver ni démontrer. Les récits religieux sur le monde transcendant naissent sans doute du sacré originaire et l’entretiennent, le formalisent, le solennisent, sans être la seule forme de catalyse. L’humain qui serait insensible au sacré, qui ne saisirait dans son expérience de la vie aucun sacré en lui ou auteur de lui, risque d’être soit déjà minoritaire, soit surtout amputé, au minimum d’une poétique de la vie, mais surtout d’une source de significations existentielles, voire métaphysiques. On peut estimer que cet homme serait certes libéré d’un poids intérieur, émancipé d’une zone d’obscurité mais aussi appauvri, handicapé, mutilé en se voyant limité à une perception et un entendement conceptuel (ce que des machines reproduisent bien de nos jours – robot, ordinateur). Le sacré est la source de l’imagination et de l’imaginaire humain car l’imagination commence par le sacré de l’image ou par l’image sacrée. (comme l’illustrent les idoles préhistoriques).

2) Une dimension religieuse est-elle importante pour l'unité de la société et sa légitimité ? Habermas, Ratzinger, Bockenforde ... Il y a eu un débat célèbre à ce sujet ...

Le religieux désigne un ensemble de rites et mythes, de pratiques, d’institutions, de croyances autour d’un monde supra-humain fait d’entités invisibles mais qui sont censées accompagner, conduire, modifier nos vies individuelles et collectives. Le religieux constitue un plan narratif qui permet de proposer à un groupe une hiérohistoire, des normes et des fins, de les faire partager par des cultes et serviteurs du sacré, et de les transmettre. C’est un fait social total.

Une théorie générale du religieux, valide pour toute l’espèce humaine, est sans doute hardie et risquée, car l‘identité de la religion reste variable selon les contextes culturels (ce que ne comprennent pas les adversaires des religions qui sont surtout crispés sur une religion particulière qu’ils rejettent). Si le sacré est omniprésent partout il peut ne pas se prolonger en religion instituée, même si ce cas est plutôt récent. Et surtout des corpus culturels, proches de religions, sans se confondre (avec peu de sacralité) semblent devenir des philosophies pratiques ou des sagesses (bouddhisme).

Néanmoins le religieux en plaçant un monde transcendant au dessus du plan de vie des humains (souvent nommé profane) fournit à la société une source de récits sur l’origine et la fin, sur les bonnes et mauvaises manières d’agir (de la technique à la morale), et surtout sert de matrice à l’émergence des formes d’organisation sociale et du pouvoir humain, le politique. L’unité, l’homogénéité, idéales et rares, d’une société politique (polis, politea) sont sans doute facilitées voire conditionnées par une religion consistante et puissante (Religion d’Etat), mais la coexistence de religions diverses (christianisme et judaïsme en Europe centrale, islam et hindouisme en Inde) est devenue fréquent, avec des risques de conflit, selon leurs rapports de force et leur degré de politisation.

Mais la question est plus profonde. Comment un homme seul peut-il imposer sa volonté à tous, même pour leur bien ? La représentation du pouvoir divin peut servir à instaurer un pouvoir humain (Pour saint Paul « tout pouvoir vient de dieu »), ou en donne un modèle analogique. Le théologico-politique (au sens de C. Schmitt) est un fait anthropologique dans les religions monothéistes mais aussi polythéistes (rois africains ou Empereurs chinois ou japonais). Tout pouvoir est à l’image d’un modèle transcendant dont il tire justement sa puissance pour ne pas se réduire à une simple imposition de force. Ce fondement mythique du pouvoir ne préjuge pas ensuite de l’étendue de son emprise sur la vie des membres de la société. Mais au cœur de l’ascendant politique est inscrit un sacré individualisé par un religieux.

Peut-on vraiment s’émanciper de ce fondement ? Le politique, même démocratique, continue à charrier d’innombrables signes de sa sacralité originaire (de la spectacularisation du pouvoir au droit de grâce)[i], contribuant ainsi à  fournir un archétype symbolique aux forces centripètes conduisant à l’union des membres d’une société.

3) Dans quelle mesure le politique est-il devenu un obstacle au sens du sacré ?

Les temps présents en Occident (Europe, Amériques) sont marqués par un affaiblissement des « visions du monde » (Weltanschauungen) qui empêche tout projet de société d’atteindre une densité, une cohérence, une crédibilité substantielle. Les élites politico-administratives de nos démocraties, formatées par une rationalité gestionnaire, se contentent de réagir aux slogans et injonctions idéologiques du moment (féminisme, antiracisme, droits de l’homme, démocratie participative, écologie climatique, etc.), promus au rang de girouette (indicateur des directions du vent qui tourne) sur laquelle il faut se régler, sur fond d’un système jugé irréversible de production et de consommation de masse et sans frontières, valorisé comme source de bonheur des peuples.

Le marxisme, malgré ses axiomes erronés et ses effets pervers, était la dernière dogmatique globale d’un horizon historique. Depuis son effondrement, les gouvernements gèrent le présent en fonction des chances d’obtenir une réélection, sans vision d’ensemble, sans projet de société pour le futur. Nous sommes dans un présentéisme homéostatique, qui maintient les populations dans un équilibre instable, à coup de démagogie, de laxisme, de nouveaux droits illimités, de convergences émotionnelles. Les décisions de sécurité publique (contre le terrorisme) ou de santé collective (contre le Covid) sont guidées par des principes minimalistes : ne pas nommer d’ennemi en assurant une sécurité publique précaire, au jour le jour, assurer une santé en supprimant tous les risques (confiner la population). La pensée politique s’enferme dans une sorte d’agnosticisme spirituel, qui ne sait plus penser les valeurs légitimes de vie et de mort, de bien et de mal. Toutes nos politiques ne cherchent qu’à masquer ou retarder l’angoisse de mort qui traverse nos sociétés, démunies d’une espérance, qui serait autre que la survie de confort et de bien-être.

Les « visions du monde » n’ont pourtant pas disparu des idéaux de certains groupes sociaux mais elles sont condamnées à des mémoires blessées, à des revendications parcellaires, à des modes d’expression aux marges voire anecdotiques, ne parvenant plus à atteindre un stade de majorité (réduite au plus petit dénominateur commun), sous l’effet d’un « politiquement correct » voire d’une délégitimation inquisitoriale. Bref l’idéosphère des fins, anémiée, éclatée, est réduite à une mosaïque de partis, d’opinions minuscules, avec comme exutoires des violences spontanées ou des replis désespérés, qui prolifèrent dans un chaos général, masqué par des majorités hétéroclites et changeantes.

Cette coexistence désordonnée d’idéaux (religieux, politiques, moraux) multiples et contradictoires, impuissants à faire naitre un idéal commun métapolitique, se heurte pourtant à deux mouvements de fond, imprévus, et minimisés par les élites. Ils sont porteurs d’une nouvelle vision du monde, totale voire totalitaire de la vie commune, d’une réponse globale à nos angoisses et risquent de faire s’effondrer nos sociétés inquiètes et fragiles :  d’une part, par suite du choc religieux des civilisations, l’émergence en Europe d’une nouvelle phase offensive de l’islam conquérant, et d’autre part le pouvoir croissant du lobby des nouvelles technologies, visant à une méga-société de contrôle virtuel. Les deux mouvements, indépendants mais convergents, ont une puissance de destruction et d’uniformisation de notre monde ancien, qui va balayer les élites timorées, naïves, incultes, qui nous gouvernent et réduire au silence les derniers témoins d’une civilisation européenne fatiguée et morcelée. Pourrons-nous nous résigner à nous soumettre demain soit à une religion théocratique de sociétés sans histoire soit à un monde numérisé, transhumaniste et post-historique ?

4) La sécularisation progresse très rapidement et radicalement dans toute l'Europe. Que perdons-nous ? Quelle pourrait être la fin de ce processus ?

Certaines sociétés (en Occident en ce moment) connaissent en effet des transformations de leur imaginaire sacré religieux. Trois étapes les scandent : l’adaptation aux temps présents, (sécularisation), l’épuration de la symbolique (désacralisation), l’anticléricalisme et l’athéisme (élimination du religieux). Des 3 monothéismes, le christianisme (Marcel Gauchet) a sans doute le plus élagué son imaginaire (dès le protestantisme iconoclaste, individualiste, conduisant à une subjectivation et une intellectualisation de la foi, etc.). La religion chrétienne s’est allégée de ses contenus doctrinaux (Purgatoire, etc), a filtré le sacré et finalement s’est repliée sur une sphère privée en renonçant à donner du sens aux sociétés humaines. Et ce au moment où l’Islam et certaines fractions du judaïsme revendiquent un retour aux religions nomocratiques, pour conformer les normes civiles laïques aux normes religieuses (fondamentalisme, traditionalisme, littéralisme pour les textes). Cette concurrence des familles monothéistes va-t-elle accentuer la déchristianisation de la société occidentale ou au contraire lui redonner un élan de résilience ? A cette tension interne, il faut rajouter à la fois l’inflation ambiante de religions polythéistes à forte pratique magique (sorcellerie ou chamanisme) et une importation de fragments de religions d’ailleurs qui occupent les espaces laissés vides : la méditation, les arts martiaux, les thérapies alternatives. Mais l’hypothèse la plus crédible serait donc que le christianisme ecclésial perde de son identité et de sa cohérence et laisse la place à des versions plus consistantes et offensives (Evangélisme protestant en Amérique, christianisme afro en Afrique, etc,), voire cède la place à un monothéisme théocratique, l’Islam.

5) Quelle est la situation de crise de la Chrétienté dans le monde ?


Le christianisme connait de nos jours une crise qui menace vraiment son avenir. Mais l’état des lieux est complexe. L’orthodoxie en jouant la carte politique (Russie) a sans doute une force de pérennisation indubitable par sa profusion iconodoule qui sait résister aux attraits d’une religion du désert (adaptée aux pays d’Asie centrale). Le protestantisme s’est perdu dans l’histoire de la laicité en Europe et ne connaît d’expansion que dans sa version évangélique et charismatique dans les Amériques. Le catholicisme a connu un déplacement de son centre romain et s’acculture à nouveaux frais en Afrique et en Amérique du sud (par son croisement avec l'animisme ou le néo-marxisme (la théologie de la libération). 

Le catholicisme européen a renoncé progressivement, surtout après le Concile Vatican II, à sa culture propre, par l'assouplissement de ses dogmes, de ses marqueurs rituels, même si ce processus est variable selon les pays. L’actuelle papauté en s’immisçant dans les idéologies post modernes a perdu son message historique (sauf sur des points comme le célibat des prêtres, qui semble pourtant contribuer à la chute de son ministère). Il y a bien longtemps que l'on n’éprouve plus de frisson mystique dans les cultes et dans les discours ou encycliques (sauf dans quelques rares oasis préservées).  Combien d’acteurs catholiques, devenus invisibles, ne revendiquent que des messages »spirituels », mot valise qui banalise son héritage. Saura-t-il retrouver son charisme religieux face aux défis posés par l'histoire du monde et des autres religions (je ne suis pas sûr que la question de la compassion envers les migrants, pour légitime qu’elle soit, puisse être une telle opportunité). Le requiem de Mozart dans une sublime cathédrale peut-il consonner avec la pauvreté de la voix des officiants qui cherchent à partager seulement le désarroi de nos sociétés profanes obsédées par le bonheur ?

6) Comment en sommes-nous arrivés à cette situation dans laquelle toute manifestation religieuse est considérée comme une superstition ? Est-ce là le sort de la postmodernité ?

Il convient d’éviter les simplifications car les situations sont complexes. La fin du XXème siècle a certes vu la fin des « grands récits » de l’histoire (christianisme puis version athée du marxisme millénariste, culte du progrès du libéralisme et du capitalisme financier), au sens de J.F. Lyotard. Il en est résulté deux mouvements idéologiques : d’un côté le retour néo-moderne, de l’esprit des Lumières, de la rationalité libératrice, désaliénée, qui veut généraliser une attitude ancienne qui remonte à Xénophane (qui reprochait déjà en Grèce antique aux religions de cultiver des superstitions anthropomorphes), mais qui reste minoritaire même aujourd’hui (sauf en France : l’esprit « Charlie Hebdo ») ; l’autre, qui prenant acte des références religieuses éparpillées, émiettées, recompose des patchwork multiculturels, voire fait émerger des sacralités sauvages (R.Bastide). Mais on constate que cet affaiblissement des religions mono-instituées et orthodoxes au profit d’hybridations voire d’ensauvagement, en est au stade de coexistences curieuses, compatibles avec un tourisme ou un consumérisme spirituels.

Cette bifurcation se constate aussi dans la Franc-Maçonnerie européenne, qui oscille entre deux traditions, une laïque voire antireligieuse, et une autre qui se nourrit de traditions ésotériques et symboliques anciennes. Cet exemple nous incline aussi à pointer la lente dégradation culturelle des langages symboliques, qui se voient de plus en plus évacués par des langages numériques généralisés par nos technologies de travail et de loisirs. La lente régression de l’illettrisme informatique masque le nouvel illettrisme symbolique, devenu obsolète et archaïque et qui n’est plus transmis par la culture littéraire et religieuse, rendue de plus en plus incompréhensible (Qui comprend encore Dante ou Rabelais dans nos écoles ?) au profit de savoirs adaptatifs et utilitaires.

7) Comment concevoir l’avenir de la post-modernité ?

Toutes les questions relatives aux diagnostics et pronostics sur la postmodernité sont prises au piège de la notion elle-même. Cette « époque » existe-t-elle vraiment comme le laisse penser le substantif ou ne faudrait-il pas plus modestement  se contenter de l'adjectif "post-moderne », venant donc après ? Si la modernité est l’ère de la rationalité triomphante et prométhéenne, on peut seulement prendre acte de son épuisement axiologique, mais pas forcément matériel.. Il faut se méfier de cette arrogance actuelle qui consiste à imaginer qu’on a une vision panoramique de son propre temps, comme  si on était dans une forêt vue par un drone, alors qu’on est perdu au sol au milieu des arbres. Il en va de même avec la notion d’anthropocène, catégorie fumeuse très anthropomorphisée, pierre angulaire des millénarismes climatiques.. 

La période qui s’est ouverte, depuis une 30 années, pour un territoire géopolitique de l’humanité allant de Moscou à Sao Francisco via l’Europe, est bien marquée par une dissolution des identités dominantes (le monde liquide de Baumann ou gazeux), mais comme à la fin de l'empire romain, elle sera  suivie par de fortes reconstitutions de totalités culturelles. On ne prend guère de risque à prévoir que la dimension du sacré y retrouvera sa place, probablement transformée par les technologies du monde virtuel. 

Mais ce nouveau monde post-post moderne, 1- parviendra-t- il à se doter d’une identité enrichie par l’histoire récente de l’humanité ? 2- s’imposera-t-il à tous les peuples et cultures comme l’espèrent les partisans de l’unique ordre mondial, ou verra-t-on renaitre des cultures plus différentes et inégales encore entre elles qu’à l’époque pré-colombienne ?  

8) La France a été très active dans l'élimination de toute référence à un héritage judéo-chrétien de la Constitution européenne. N'était-ce pas une obsession ?

La société française constitue un laboratoire de radicalisation (une forme de l’exception française » dont se vantent les français) de ces questions depuis la Révolution française, qui a tué le roi, fait du peuple le seul fondement du politique (Beaucoup de société européennes restent des monarchies, même constitutionnelles et comportent des références à Dieu dans leur constitution) et veut reléguer le religieux hors de l’espace public. Napoléon a réinstauré un moment une nouvelle alliance entre le politique et les religions monothéistes. Mais la montée en puissance, en fin de XIX ème siècle, de mouvements combattant l’influence de l’Eglise (qui avait pourtant forgé une doctrine sociale très moderne) aboutit aux lois sur la laïcité de 1905. Après la proclamation de la neutralité de l’Etat français, qui ne veut cautionner aucune religion mais les protège toutes (la Constitution de la Vème République 1958 stipule encore que la République « respecte toutes les croyances »), on voit s’opposer une politique laïque tolérante (mais le Concordat n’est pas aboli dans 3 départements en France, qui paye encore les ministres du culte et entretient les bâtiments du culte), et un courant anticlérical et même antireligieux, renforcé peu à peu par le marxisme athée, qui gagne des parts dans certaines démocraties (comme la France et l’Italie). On a même vu récemment les représentants des religions évincés du CCNE (Comité consultatif national d’éthique) de santé pour éviter aux défenseurs de la vie sacrée de se mêler des débats sociaux d’éthique. De nos jours, le laïcisme poursuit sa vindicte contre le christianisme (en masquant les agressions antichrétiennes), en l’accusant d’être islamophobe, se rendant ainsi complice d’un projet de dévelopement de l’Islam en Europe (islamo-gauchisme). On peut se demander si la tradition laïque, déjà radicalisée par l’athéisme, n’entre pas, parfois à son insu, dans une nouvelle stratégie de subversion du christianisme et du judaïsme. Il s’agit donc moins d’un radicalisme antireligieux que d’une ruse pour favoriser des importations religieuses étrangères qui nous ramènent aux grands conflits entre Occident et Orient durant des siècles.

9) Mais vous avez expliqué que le sacré survit sous différentes formes dans notre société. Lesquelles ?

Paradoxalement cette crise du religieux post-moderne n’entraine pas une disparition du sacré mais favorise différentes resacralisations erratiques. On le voit à travers la cacophonie des valeurs morales, longtemps d’inspiration chrétiennes : d’un côté, la sacralité de la vie (à la naissance et lors de la fin de vie), défendue par les monothéismes, se voit bafouée au nom de biotechnologies libératrices de la « nature »,  et au nom de logiques du désir (d’enfant) ou d’un transhumanisme, promettant l’immortalité ; de l’autre côté, l’idéologie des « droits de l’homme », qui « sacralisent » tout individu et se voient transférés les interdits sacrés, devient elle même une sorte de morale, une quasi religion, universelle. Ces chassés-croisés témoignent d’une confusion inédite des valorisations traditionnelles du sacré qui se déplacent de manière violente.

Les traditions sacrées se sont aussi vues récupérées en dehors du religieux comme des matériaux esthétiques de socialité identitaire, comme des électrons libres dont on fait du bricolage (styles gothique, punk, world music).

En fait il convient de différencier deux types de sacralité : celui structurant les religions archaïques, fondé sur l’interdit et la transgression, qui produit des effets émotionnels pas toujours étrangers aux transes, possessions et états modifiés de conscience ; et un sacré d’intériorité, de profondeur symbolique, sous l’influence de religions du Livre et de leur herméneutique. Le premier sacré dérive de nos jours vers un consumérisme d’émotions et de symboles dégénérés (Arts, cultes du corps, médecines alternatives, écologie, tourisme exotique), largement imprégnés des fantaisies du new-age et des mythologies du développement personnel. L’autre récupère différentes traditions de spiritualité (hindouisme, chamanisme), plus ou moins mêlées de christianisme dans une sorte de melting-pot spirituel multiculturel.

Le sacré, invariant anthropologique, devient ainsi disponible pour toutes sortes de trajectoires d’individu ou de groupes (sectes), témoignant de sa pérennité mais aussi de sa porosité, de sa plasticité infinie lorsqu’il n’est plus intégré dans du religieux. Le procès fait aux excès du religieux peut même servir à requalifier ces processus comme un nouvel âge du sacré, libéré de ses institutions, qui en assuraient la parfaite la transmission. Le sacré peut même alors être présenté comme l’exigence d’une humanité cosmopolitique qui aurait dépassé les identités religieuses et leurs inévitables affrontements, qui, il est vrai, n’ont pas toujours honoré leurs potentialités d’humanisation.

10) Notre panique écologique est-elle un phénomène religieux ?

La mythologie moderne a été dominée par le mythe du progrès et d’une histoire destinée à accoucher un « homme nouveau » par les sciences, les techniques et la politique. L’échec et le reflux du progressisme, qui laïcisait la vision eschatologique et messianique des religions du Livre, a conduit, par compensation, à sacraliser la nature et les vivants (l’animal accédant même parfois au statut de « personne » humaine). Le cosmos est (ré)assimilé à une sorte de divinité harmonieuse à respecter au point de culpabiliser la volonté humaine qui veut poursuivre le perfectionnement de la création divine. Cet anti-humanisme ouvre la porte à une hybridation des messages des religions, soucieuses d’intégrer (sécularisation) ce nouveau paradigme. On retrouve pêle-mêle dans l’écologie, le paganisme cosmologique comme le créationnisme biblique (Encyclique Laudatio si du pape François). Non seulement donc l’écologie recycle des mythèmes de toutes sortes de religions cosmologiques mais fait du respect voire de la supériorité de la nature un nouveau culte avec ses interdits, ses péchés, ses rites ascétiques, ses annonces apocalyptiques. Le tout sur fond d’un enrôlement des sciences et de prédictions présumées rationnelles, etc. On peut même se demander si cette religion naissante ne va pas devenir contagieuse pour les esprits ignorants et ouvrir un nouveau chapitre de croyances collectives comme lors de la naissance du christianisme dans les premiers siècles, sur fond d’une angoisse collective.

11) Comment voyez-vous l'avenir des religions ? Il semble que tandis que l'Occident devient post-religieux, la Chine, l'Inde et ailleurs, la civilisation religieuse est une caractéristique dominante.

La situation est difficile à évaluer, car nous sommes en plein affrontement de deux imaginaires de substitution : l’un fondé sur la sacralité de la nature, technophobe et faussement soutenu par une rationalité idéologisée, l’autre, une nouvelle espérance sotériologique en la technique qui pourra transmuter l’humanité pour qu’elle devienne « comme des dieux ». L’Occident est à un point crucial : lui-même en proie à des formes nouvelles de sacralité plus ou moins mimétique des religions, connaît la pression accrue de populations extra-européennes, véhiculant, jusqu’au polythéisme des religions instituées à forte puissance de séduction. Qui va gagner entre les fondamentalismes religieux, les écologistes paganisés mais soutenus par un néo franciscanisme chrétien ou les prophètes d’une mythologie technoscientifique, destinée à recréer un autre et nouvel homme ? Les temps à venir seront inquiétants et passionnants à vivre.

12) Peut-on espérer une transformation, voire un renversement,  des rapports entre Christianisme et Islam ?


Ma conviction d’un impossible renversement de rapports entre Christianisme et Islam repose sur plusieurs  données :

- Dès le départ l’Islam, bien que certaines de ses sources pré-islamiques remontent au judéo christianisme, s’est toujours défié du christianisme comme le montre à travers les siècles le statut inférieur de la dhimmitude. En Israël encore les arabes musulmans sont des citoyens de seconde zone. 

- S’il est vrai que dans certains territoires, il y a eu coexistence des 3 religions monothéistes (Maghreb colonial, Liban, etc), cette tolérance (sic) n’a jamais entraîné de conversion légitime à l’autre. L’idée irénique d’une conciliation entre chrétiens et islam, qui a connu des tentatives anciennes (depuis Lulle, Leibniz, etc), n’a jamais duré.

- plus théologiquement judaïsme et Islam contestent l'idée d'un Dieu incarné, qui est un blasphème. Ce sont des religions iconoclastes d’un Dieu radicalement transcendant. 

- Seule nuance : en distinguant Islam sunnite et chiite, on peut penser que le chiisme (et le soufisme) disposent d'intersections théologiques avec le christianisme, mais c’est au niveau d’une élite minoritaire, jamais au niveau populaire.

L’Islam est dans une dynamique d’expansion coloniale, le christianisme n’a plus de force interne pour résister (et encore moins convertir) si ce n’est via une rationalité laïque, qui sert seule ces jours-ci (en France) à lutter contre la violence fondamentaliste. On peut s’étonner du silence assourdissant des Eglises chrétiennes sidérées en ce moment …qui ne parlent que de l’humanité des migrants…

Conclusion : « nous sommes dans un chaos spirituel sur fond d'une angoisse de mort que l'élite médicale et politique en Occident ne sait plus maîtriser ».

 

 


[i] Nous avons développé ce thème dans Mytho-politiques, histoire des imaginaires du pouvoir, Mimesis, 2019.

Extrait

Nous sommes dans un chaos spirituel sur fond d'une angoisse de mort que l'élite médicale et politique en Occident ne sait plus maîtriser ..

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