Brahms Johannes

«D'une famille très modeste, Brahms est né en 1833, à Hambourg. Dès l'âge de quinze ans, il donne des concerts et il doit vivre du fruit de son travail, de ses leçons. C'est vers l'âge de vingt ans, au cours d'une tournée de concerts, qu'il fit la connaissance du grand violoniste Joachim, qui devint pour lui un ami incomparable. De passage à Weimar, il va voir Liszt, déjà très glorieux et célèbre, mais il semble que cette entrevue fut plutôt malheureuse. D'après ses biographes, Liszt n'aurait porté qu'une attention distraite aux manuscrits du jeune Brahms. Mais il faut aussi dire que Brahms, pauvre jeune artiste en tournée de concerts, s'était endormi chez Liszt, pendant que celui-ci lui jouait sa grande sonate en si mineur... Liszt, célèbre et expérimenté, savait résister au sommeil, tandis que le pauvre petit Brahms, dans la candeur de son âme, s'est laissé emporter par l'engourdissement d'une trop grande musique...

Mais Brahms trouva en Schumann l'ami de son cœur. Schumann l'accueillit avec générosité et même avec enthousiasme, et il écrivit sur le jeune musicien encore inconnu un article qui eut un énorme retentissement. Voici le portrait que trace de Brahms, à ce moment-là, une jeune fille de Leipzig, Hedwige Salomon: « Hier, dit-elle, monsieur Von Sahr m'amena un jeune homme qui tenait à la main une lettre de Joachim... Il s'assit en face de moi, ce jeune héros du jour, ce messie annoncé par Schumann: blond, d'apparence délicate; et malgré ses vingt ans il a les traits déjà bien formés, quoique purs de toute passion. Pureté, innocence, naturel, force et profondeur, voilà tout son être... Et avec toute cette libre énergie, une petite voix qui n'a pas encore mué! Et un visage d'enfant qu'une jeune fille pourrait embrasser sans rougir!... »

Mais Schumann qui l'avait lancé, qui l'avait annoncé au monde à la manière d'un messie, Schumann, un jour, pris de folie, se jeta dans le Rhin. Et nous savons par les biographes de Brahms que « les deux tristes années qui s'écoulèrent jusqu'à la mort de Schumann furent pour Brahms l'occasion de sérieuses méditations sur la vie et sur l'art... » Pendant la longue et pénible maladie de Schumann, Brahms vécut presque constamment à Dusseldorf, auprès de Clara et de Robert Schumann. Et si l'on devait fouiller dans la vie intime de Brahms pour y trouver des sources d'influences sentimentales, on y trouverait d'abord son amitié pour Joachim et les Schumann. Et Clara Schumann, plus tard, expliquait cette amitié en ces termes à ses enfants: « Votre père aimait et estimait Brahms comme aucun homme au monde, excepté Joachim... Il vint en ami fidèle partager mon malheur, il fortifia mon cœur qui menaçait d'éclater, il éleva mon esprit, rasséréna mon âme comme il put, bref il fut un ami dans le sens le plus complet du mot... Lui et Joachim furent les seules personnes que vit votre père durant sa maladie: il les reçut toujours avec une joie manifeste aussi longtemps que son esprit fut lucide... Joachim fut pour moi un ami fidèle, mais je ne vivais pas sans cesse avec lui. Ce fut donc Brahms seul qui me soutint. Je considère comme un devoir de vous dire cela. Ne l'oubliez jamais. » Mais Brahms, non plus, n'oublia jamais la chère Clara, ni le cher Robert, et si l'on devait mettre un nom, un portrait, une image, sous les tendres effusions musicales du très timide Brahms, ce serait assurément celui de la rêveuse et affectueuse Clara...

Mais on oublie le Brahms jeune homme, et les différents portraits du maître de Hambourg sont ceux d'un Brahms épaissi par l'âge et l'embonpoint, ceux d'un bourgeois taciturne et confortable. Et pourtant, Brahms est toujours demeuré un homme simple. On raconte qu'à un dîner, vers la fin de sa vie, son hôte lui fit apporter un vin d'une grande qualité, en lui disant: « Voici, mon cher, le Brahms de ma cave. - Il est excellent, répondit Brahms après l'avoir goûté, mais que doit être votre Beethoven!... » Voici une autre anecdote: Un jour que la femme du célèbre Johann Strauss présentait à Brahms son éventail couvert des signatures des plus illustres musiciens de l'époque, Brahms écrivit les quatre premières mesures du Beau Danube Bleu avec cette simple phrase: « Hélas! pas de moi!... »

Je redoute autant que vous- mêmes les analyses scolastiques, et vous savez aussi bien que moi que la musique peut toucher le cœur et l'esprit sans que l'on sache comment elle est faite. D'autres vous ont déjà dit que cette symphonie décrit le drame de la vie humaine, mais je vous laisse le soin d'en découvrir le sens humain, le charme mélancolique, le regret et même l'amertume. Car qui pourrait nous dire avec certitude ce que Brahms a d'abord voulu y exprimer...»

Léo-Pol Morin, Musique, Montréal, Beauchemin, 1946

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