Jacobs Jane

1916
L'appauvrissement du «capital social» (Dominique Collin)
«Mais la communauté en tant que tissu vivant d’individus reliés ensemble par des liens horizontaux a largement disparu, remplacée par de larges ensembles d’individus dont les besoins et les intérêts privés sont gérés par l’état ou soumis aux lois du marché.

On parle de plus en plus pour décrire ce phénomène d’appauvrissement du "capital social". Le terme a le mérite d’être rapidement compris mais son choix – et le fait qu’on le comprenne intuitivement – est déjà l’indice de la cause du mal qu’il veut nommer : la tendance à réduire la vie sociale à l’économique et l’administratif. «Capital» ; suggère en effet que la solidarité sociale serait avant tout une ressource économique, destinée à la production. "Social" est une catégorie abstraite et générale, administrative, qui loge à la même enseigne toutes les particularités de communautés variées, communautés virtuelles (celles de personnes partageant une même condition à l’intérieur d’une population plus importante), aussi bien que géographiques.
Jane Jacobs, dans Systèmes de survie, fait l’inventaire des valeurs implicites qui guident nos comportements publics, et obtient deux séries de valeurs si contrastées qu’elles paraissent presque s’opposer point pour point. Elle associe la première série au monde de la gouvernance, dont le rôle est de protéger la cité et de maintenir l’ordre, et la seconde à celui du marché et du commerce, dont le rôle est de favoriser l’échange de biens et d’informations.

Le syndrome moral lié à la gouvernance, la première des deux séries, se caractérise par le mépris du commerce, la valorisation des prouesses, l’importance accordée à l’obéissance et la discipline, le respect de la tradition, la soumission à la hiérarchie, le devoir de loyauté, le souci de l’honneur avec ses exigences de vengeance pour les affronts essuyés. Il y est permis de mentir et de tromper pour les besoins de la cause. La force de caractère et le fatalisme caractérisent les chefs dont le prestige requiert un étalage public d’oisiveté, de luxe et de largesses.

Le syndrome moral, associé au monde de l’échange, se caractérise par l’évitement du recours à la force, l’interdit de la contrainte pour conclure des accords, et met l’accent sur l’esprit d’initiative et d’entreprise, l’ouverture à la nouveauté, le souci de l’efficacité, l’honnêteté, l’économie, le travail assidu, le respect de la parole donnée et la confiance. La collaboration avec des inconnus et des étrangers est encouragée, de même que la dissidence envers les siens dans la recherche de l’efficacité et de la vérité. Le confort et la commodité importent davantage que le luxe et le surplus est réinvesti plutôt que consommé.

Jacobs démontre avec une grande clarté comment ces séries de valeurs, à leur légitime place, jouent un rôle essentiel et condamne les tentatives de réduire l’une à l’autre, comme cela se produit lorsque les états se mêlent de ce qui est du ressort des marchés ou lorsque le marché tente de se substituer à l’état. Notre siècle a connu et connaît encore d’importants excès dans les deux sens : la leçon est importante.
On pourrait poursuivre cette réflexion en identifiant un troisième secteur, dont le propos de Jacobs ne nécessitait pas de tenir compte, celui des valeurs sociales, portées par la société civile, qui est en partie distinct mais qui, sous certains rapports, sous-tend les deux autres. Et, prolongeant la conclusion de Jacobs sur la nécessité d’un équilibre entre deux systèmes de valeurs dont chacun a sa place appropriée, il faudrait se questionner sur les dangers de la tentative contemporaine à réduire la vie sociale aux seuls ordres de l’économique et de l’administratif.»

DOMINIQUE COLLIN, Repenser la cité à la mesure de l'homme, L'Agora, volume 9 numéro 3. Voir ce texte.

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