Ballet

Extrait de L'âme et la danse de Paul Valéry

...  «Quelle conséquence?

ÉRYXIMAQUE
Celle-ci : la vérité et le mensonge tendent au même but... C’est une même chose qui, s’y prenant
diversement, nous fait menteurs ou véridiques ; et comme, tantôt le chaud, tantôt le froid, tantôt
nous attaquent, tantôt nous défendent, ainsi le vrai et le faux, et les volontés opposées qui s’y
rapportent.

SOCRATE
Rien de plus sûr. Je n’y puis rien. C’est la vie même qui le veut : tu le sais mieux que moi, qu’elle
se sert de tout. Tout lui est bon, Éryximaque, pour ne jamais conclure. C’est là ne conclure qu’à
elle-même... N’est-elle pas ce mouvement mystérieux qui, par le détour de tout ce qui arrive, me
transforme incessamment en moi-même, et qui me ramène assez promptement à ce même Socrate
pour que je le retrouve, et que m’imaginant nécessairement de le reconnaître, je sois ! — Elle est
une femme qui danse, et qui cesserait divinement d’être femme, si le bond qu’elle a fait, elle y
pouvait obéir jusqu’aux nues. Mais comme nous ne pouvons aller à l’infini, ni dans le rêve ni
dans la veille, elle, pareillement, redevient toujours elle-même ; cesse d’être flocon, oiseau, idée ;
— d’être enfin tout ce qu’il plut à la flûte qu’elle fût, car la même Terre qui l’a envoyée, la rappelle,
et la rend toute haletante à sa nature de femme et à son ami...

PHÈDRE
Miracle !... Merveilleux homme !... Presque un vrai miracle ! A peine tu parles, tu engendres ce
qu’il faut !... Tes images ne peuvent demeurer images !... Voici précisément, — comme si de ta
bouche créatrice, naissaient l’abeille, et l’abeille, et l’abeille, — voici le choeur ailé des illustres
danseuses !... L’air résonne et bourdonne des présages de l’orchestique !... Toutes les torches
se réveillent... Le murmure des dormeurs se transforme ; et sur les murs de flammes agités,
s’émerveillent et s’inquiètent les ombres immenses des ivrognes !... Voyez-moi cette troupe mi-légère,
mi-solennelle ! — Elles entrent comme des âmes !

SOCRATE
Par les dieux, les claires danseuses !... Quelle vive et gracieuse introduction des plus parfaites
pensées !... Leurs mains parlent, et leurs pieds semblent écrire. Quelle précision dans ces êtres
qui s’étudient à user si heureusement de leurs forces moelleuses !... Toutes mes difficultés me
désertent, et il n’est point à présent de problème qui m’exerce, tant j’obéis avec bonheur à la
mobilité de ces figures ! Ici, la certitude est un jeu ; on dirait que la connaissance a trouvé son acte,
et que l’intelligence tout à coup consent aux grâces spontanées... Regardez celle-ci !... la plus mince
et la plus absorbée dans la justesse pure... Qui donc est-elle ?... Elle est délicieusement dure, et
inexprimablement souple... Elle cède, elle emprunte, elle restitue si exactement la cadence, que si
je ferme les yeux, je la vois exactement par l’ouïe. Je la suis, et je la retrouve, et je ne puis jamais
la perdre ; et si, les oreilles bouchées, je la regarde, tant elle est rythme et musique, qu’il m’est
impossible de ne pas entendre les cithares.

PHÈDRE
C’est Rhodopis, je crois, celle-ci qui t’enchante.

SOCRATE
De Rhodopis, alors, l’oreille est merveilleusement liée à la cheville... Qu’elle est juste !... Le vieux
temps en est tout rajeuni !

ÉRYXIMAQUE
Mais non, Phèdre !... Rhodopis est l’autre, qui est si douce, et si aisée à caresser indéfiniment de
l’oeil.

SOCRATE
Mais alors, qui donc est le mince monstre de souplesse ?

ÉRYXIMAQUE
Rhodonia.

SOCRATE
De Rhodonia, l’oreille est merveilleusement liée à la cheville.

ÉRYXIMAQUE
D’ailleurs, je les connais toutes, et une à une. Je puis vous dire tous leurs noms. Ils s’arrangent très
bien en un petit poème qui se retient facilement : Nips, Niphoé, Néma ; — Niktéris, Néphélé, Nexis ;
— Rhodopis, Rhodonia, Ptilé... Quant au petit danseur qui est si laid, on le nomme Nettarion...
Mais la reine du Choeur n’est pas encore entrée.

PHÈDRE
Et qui donc règne sur ces abeilles ?

ÉRYXIMAQUE
L’étonnante et l’extrême danseuse, Athikté !

PHÈDRE
Comme tu les connais !

ÉRYXIMAQUE
Tout ce monde charmant a bien d’autres noms ! Les uns qui leur viennent de leurs parents ; et les
autres, de leurs intimes...

PHÈDRE
C’est toi, l’intime !... Tu les connais beaucoup trop bien !

ÉRYXIMAQUE
Je les connais bien mieux que bien, et en quelque manière, un peu mieux qu’elles se connaissent
elles-mêmes. Ô Phèdre, ne suis-je pas le médecin ? — En moi, par moi, tous les secrets de la
médecine s’échangent en secret contre tous les secrets de la danseuse ! Elles m’appellent pour
toute chose. Entorses, boutons, fantasmes, peines de coeur, accidents si variés de leur profession
(et ces accidents substantiels qui se déduisent aisément d’une carrière très mobile), — et leurs
mystérieux malaises ; voire la jalousie, qu’elle soit artistique ou passionnelle ; voire songes !... Saistu
qu’il me suffit qu’elles me chuchotent quelque rêve qui les tourmente, pour que je puisse, par
exemple, en conclure à l’altération de quelque dent ?

SOCRATE
Homme admirable, qui par les songes connais les dents, penses-tu que les philosophes aient les
leurs toutes gâtées ?

ÉRYXIMAQUE
De la morsure de Socrate me préservent les dieux !

PHÈDRE
Regardez-moi plutôt ces bras et ces jambes innombrables !... Quelques femmes font mille choses.
Mille flambeaux, mille péristyles éphémères, des treilles, des colonnes... Les images se fondent,
s’évanouissent... C’est un bosquet aux belles branches tout agitées par les brises de la musique !
Est-il rêve, ô Éryximaque, qui signifie plus de tourments, et plus de dangereuses altérations de nos
esprits ?

SOCRATE
Mais ceci est précisément le contraire d’un rêve, cher Phèdre.

PHÈDRE
Mais moi, je rêve... Je rêve à la douceur, multipliée indéfiniment par elle-même, de ces rencontres,
et de ces échanges de formes de vierges. Je rêve à ces contacts inexprimables qui se produisent
dans l’âme, entre les temps, entre les blancheurs et les passes de ces membres en mesure, et
les accents de cette sourde symphonie sur laquelle toutes choses semblent peintes et portées...
Je respire, comme une odeur muscate et composée, ce mélange de filles charmeresses ; et ma
présence s’égare dans ce dédale de grâces, où chacune se perd avec une compagne, et se retrouve
avec une autre.

SOCRATE
Ame voluptueuse, vois donc ici le contraire d’un rêve, et le hasard absent... Mais le contraire d’un
rêve, qu’est-ce, Phèdre, sinon quelque autre rêve ?... Un rêve de vigilance et de tension que ferait
la Raison elle-même ! — Et que rêverait une Raison ? — Que si une Raison rêvait, dure, debout,
l’oeil armé, et la bouche fermée, comme maîtresse de ses lèvres, — le songe qu’elle ferait, ne seraitce
point ce que nous voyons maintenant, — ce monde de forces exactes et d’illusions étudiées ?
— Rêve, rêve, mais rêve tout pénétré de symétries, tout ordre, tout actes et séquences !... Qui
sait quelles Lois augustes rêvent ici qu’elles ont pris de clairs visages, et qu’elles s’accordent dans
le dessein de manifester aux mortels comment le réel, l’irréel et l’intelligible se peuvent fondre et
combiner selon la puissance des Muses ?

ÉRYXIMAQUE
Il est bien vrai, Socrate, que le trésor de ces images est inestimable... Ne crois-tu pas que la pensée
des Immortels soit précisément ce que nous voyons, et que l’infinité de ces nobles similitudes, les
conversions, les inversions, les diversions inépuisables qui se répondent et se déduisent sous nos
yeux, nous transportent dans les connaissances divines ?

PHÈDRE
Qu’il est pur, qu’il est gracieux, ce petit temple rosé et rond qu’elles composent maintenant, et qui
tourne lentement comme la nuit !... Il se dissipe en jeune filles, les tuniques s’envolent, et les dieux
semblent changer d’idée !...

ÉRYXIMAQUE
La divine pensée est à présent cette foison multicolore de groupes de figures souriantes ; elle
engendre les redites de ces manoeuvres délicieuses, ces tourbillons voluptueux qui se forment de
deux ou trois corps et qui ne peuvent plus se rompre... L’une d’elles est comme captive. Elle ne
sortira plus de leurs enchaînements enchantés !...

SOCRATE
Mais que font-elles tout à coup ?... Elles s’emmêlent, elles s’enfuient !...

PHÈDRE
Elles volent aux portes. Elles s’inclinent pour accueillir.

ÉRYXIMAQUE
Athikté ! Athikté ! Ô dieux !... l’Athikté la palpitante !

SOCRATE
Elle n’est rien.

PHÈDRE
Petit oiseau !

SOCRATE
Chose sans corps !

ÉRYXIMAQUE
Chose sans prix !

PHÈDRE
Ô Socrate, on dirait qu’elle obéit à des figures invisibles !

SOCRATE
Ou qu’elle cède à quelque noble destinée !

ÉRYXIMAQUE
Regarde ! Regarde !... Elle commence, vois-tu bien ? par une marche toute divine : c’est une simple
marche circulaire... Elle commence par le suprême de son art ; elle marche avec naturel sur le
sommet qu’elle a atteint. Cette seconde nature est ce qu’il y a de plus éloigné de la première, mais
il faut qu’elle lui ressemble à s’y méprendre.

SOCRATE
Je jouis comme personne de cette magnifique liberté. Les autres, maintenant, sont fixes et comme
enchantées. Les musiciennes s’écoutent, et ne la perdent pas de vue... Elles adhèrent à la chose, et
semblent insister sur la perfection de leur accompagnement.

PHÈDRE
L’une, de corail rosé, et curieusement ployée, souffle dans un énorme coquillage.

ÉRYXIMAQUE
La très longue flûtiste aux cuisses fuselées, et l’une à l’autre étroitement tressées, allonge son pied
élégant dont l’orteil marque la mesure... Ô Socrate, que te semble de la danseuse ?

SOCRATE
Éryximaque, ce petit être donne à penser... Il assemble sur soi, il assume une majesté qui était
confuse dans nous tous, et qui habitait imperceptiblement les acteurs de cette débauche... Une
simple marche, et déesse la voici ; et nous, presque des dieux !... Une simple marche, l’enchaînement
le plus simple !... On dirait qu’elle paye l’espace avec de beaux actes bien égaux, et qu’elle frappe
du talon les sonores effigies du mouvement. Elle semble énumérer et compter en pièces d’or pur,
ce que nous dépensons distraitement en vulgaire monnaie de pas, quand nous marchons à toute
fin.

ÉRYXIMAQUE
Cher Socrate, elle nous apprend ce que nous faisons, montrant clairement à nos âmes, ce que nos
corps obscurément accomplissent. A la lumière de ses jambes, nos mouvements immédiats nous
apparaissent des miracles. Ils nous étonnent enfin autant qu’il le faut.

PHÈDRE
En quoi cette danseuse aurait, selon toi, quelque chose de socratique, nous enseignant, quant à la
marche, à nous connaître un peu mieux nous-mêmes ?

ÉRYXIMAQUE
Précisément. Nos pas nous sont si faciles et si familiers qu’ils n’ont jamais l’honneur d’être considérés
en eux-mêmes, et en tant que des actes étranges (à moins qu’infirmes ou perclus, la privation nous
conduise à les admirer)... Ils mènent donc comme ils le savent, nous qui les ignorons naïvement ;
et suivant le terrain, le but, l’humeur, l’état de l’homme, ou même l’éclairement de la route, ils sont
ce qu’ils sont : nous les perdons sans y penser.

Mais considère cette parfaite procession de l’Athikté, sur le sol sans défaut, libre, net, et à peine
élastique. Elle place avec symétrie sur ce miroir de ses forces, ses appuis alternés ; le talon versant
le corps vers la pointe, l’autre pied passant et recevant ce corps, et le reversant à l’avance ; et ainsi,
et ainsi ; cependant que la cime adorable de sa tête trace dans l’éternel présent, le front d’une
vague ondulée.

Comme le sol ici est en quelque sorte absolu, étant dégagé soigneusement de toutes causes
d’arythmie et d’incertitude, cette marche monumentale qui n’a qu’elle-même pour but, et dont
toutes les impuretés variables ont disparu, devient un modèle universel.
Regarde quelle beauté, quelle pleine sécurité de l’âme résulte de cette longueur de ses nobles
enjambées. Cette amplitude de ses pas est accordée avec leur nombre, lequel émane directement
de la musique. Mais nombre et longueur sont, d’autre part, secrètement en harmonie avec la
stature...

SOCRATE
Tu parles si bien de ces choses, docte Éryximaque, que je ne puis m’empêcher de voir selon ta
pensée. Je contemple cette femme qui marche et qui me donne le sentiment de l’immobile. Je ne
m’attache qu’à l’égalité de ces mesures...

Source: L'âme et la danse, texte complet en version électronique.

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