Situation de Montaigne

Gérard Wormser

Mort un siècle après le premier voyage transatlantique de Christophe Colomb, Michel de Montaigne vécut dans une période où l’identité européenne était profondément bouleversée par les dynamiques à l’oeuvre dans de multiples domaines. Ne s’identifiant déjà plus à la seule Chrétienté, l’Europe opérait une rupture radicale avec l’ensemble des références qui avaient orienté son développement des siècles durant. La preuve la plus manifeste pourrait en être fournie par le morcellement des espaces linguistiques au sein desquels se développait la culture. Si le XVIe siècle voit se poursuivre encore la production d’oeuvres littéraires et scientifiques en latin, les littératures nationales sont partout constituées et les plus grands chefs-d’oeuvre sont désormais écrits dans les idiomes locaux. Les Essais illustrent particulièrement la bigarrure culturelle de l’Europe renaissante : la prose de Montaigne est entrelardée de citations latines - elles-mêmes souvent traduites du grec -, mais aussi bien pétrie d'expressions puisées dans un fonds plus populaire, cette variété exprimant tout à la fois la convergence de multiples expériences en une philosophie de l’existence nourrie d’un vif souci comparatiste, et l’inadéquation des jugements dogmatiques à la plupart des situations vécues.

Il était dès lors inévitable que les interprétations suscitées par son oeuvre oscillassent entre la formulation d’une « sagesse » faite de tolérance et d’humanité en même temps que de l'affirmation de la valeur absolue de la culture littéraire classique d’une part, et, d’autre part, celle d’un scepticisme mélancolique et désabusé qu’aurait nourri tant l’expérience des conflits religieux que la connaissance socratique de l’impossibilité de faire de la vertu la règle de vie des collectivités organisées. Entre ces deux visions, un terrain d’entente subsistait, devenu depuis l’opinion reçue : contemporain de l'invention (bourgeoise) de l’individu et de l'approfondissement littéraire des replis de la subjectivité, Montaigne serait le prototype de l’esprit moderne.




Articles récents

  •  

    Les mots ont une vie eux aussi

    Pierre Biron
    Les mots naissent, évoluent dans leur structure, se répandent, accouchent d’un autre sens, livrent vérités ou m

  •  

    Lovelock James

    Jacques Dufresne
    James Lovelock est né le 26 juilllet 1919; il est mort le 26 juillet 2022. Gaia a mauvaise presse en cet automne 2022 en raison de la conceptio

  •  

    Culture médicale: un ABC

    Jacques Dufresne
    La culture médicale est la première condition de l'autonomie des personnes face à un marché de la santé o&ugrav

  •  

    Gustave Thibon, un Nietzsche chrétien

    Jacques Dufresne
    On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’af

  •  

    Pause ton écran

    Jacques Dufresne
    À propos du site Pause ton écran, consacré à des mises en garde contre la dépendance aux écrans et de Cather

  •  

    Ottawa n'est pas Rome

    Marc Chevrier
    Pourquoi le français n’est-il pas au Canada ce que le grec fut à Rome? Une version espagnole suit.

  •  

    L'inflation généralisée

    Jacques Dufresne
    L’inflation, un mal multiforme et universel ? Le premier sens que le CNRTL donne au mot est  médical : enflure, inflammation. L

  •  

    Pâques et les calendriers

    Jacques Dufresne
    Notre attention a besoin d’être tirée chaque jour vers le haut, et vers le zénith lors de grandes fêtes comme Pâ