Confidences d'un derridien déçu

Bruce Bégout

Je suis un derridéen déçu, un derridéen meurtri. Je n'arrive plus à lire une ligne de Derrida, et cela me désole vraiment. Dès que j'ouvre un de ses derniers livres, je ne peux que sourire devant les procédés. Je n'y crois plus, cela ne mène nulle part, tourne en rond, et comble de la sophistication produit une théorie du livre qui tourne en rond. Il y a dans cette pensée (car, même sous la forme de la répétition, elle reste encore une pensée) un épuisement du sens qui découle directement de ses propres présupposés philosophiques, de sorte que le chemin de pensée devait aboutir, ce me semble, à cette logorrhée infinie et ennuyeuse. La pensée de Derrida a produit une nouvelle scolastique avec ses formules abstruses, ses formes d'argumentation spécieuses; "à quoi bon les labyrinthes de tant de questions?". Ce n'est pas seulement un langage alambiqué qui est ici à proscrire, mais la science du dérisoire, le goût des termes baroques et des raisonnements déconcertants. Une "enflure vaine et ridicule", pour citer Pascal. Quand je songe à l'admiration sincère que j'avais pour lui en entrant à l'ENS. Je me suis précipité dès les premiers jours à son séminaire, frissonnant d'admiration, attendant la révélation en chair et en os. Mais aujourd'hui, je ne peux plus, tout cela sent la rhétorique au moins depuis Glas, presque vingt-cinq ans. Peut-être sauverais-je son Marx? A chaque fois, il s'approche avec talent du problème, le flaire et le débusque, mais lâche la proie pour l'ombre, la chose même pour le problème lexical (la verbosité enfle à proportion de la raréfaction des choses (il faudrait introduire en force dans le discours derridéen des morceaux de choses, des blocs de réalité sans signification, des ready-mades comme Dos Passos ou Doblin, pour rompre cette manière de pouvoir parler de tout sous tous les angles et tout le temps, cette puissance sauvage du discours qui ne se tait jamais mais toujours a son mot à dire). Toujours une grande déception à sa lecture. Tant de talents, et plus un seul grand livre.

Mais ce n'est pas seulement le style idiomatique de Derrida qui me rebute de plus en plus. Le décor décrépit de la déconstruction de la métaphysique menace ruine (les disciples arpentent un château désolé et n'y ont plus rien à dire, mais ils y ressassent leur critique de la présence, de l'origine et du donné, en se parodiant eux-mêmes en grands prophètes du Signe creux). Il est temps de passer à autre chose, de trouver d'autres objets d'autres situations propices à l'exercice de la philosophie. Actualité de la phénoménologie qui, bien comprise, est le seul recommencement possible d'une philosophie non métaphysique. Certaines critiques de la métaphysique lui restent attachées comme à une étrange planche de salut (le salut de leur réflexion qui a besoin de cette figure de repoussoir). 




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