Steiner Rudolf

S'émerveiller à l'école, par Chantal Lapointe et alii

Jacques Dufresne

Expériences vivantes de la pédagogie Waldorf au Québec. Préface de Jacques Dufresne.

En 2021, les enfants ont encore le choix entre deux rêves : Vivre dans l’harmonie du corps, de l’âme et de l’esprit, en conservant des liens intimes avec la nature et le divin ou fonctionner dans un monde unidimensionnel rempli de machines. La récompense, dans le premier cas, c’est l’émerveillement et la joie de créer des œuvres, d’art au sens large du terme; dans le second cas, c’est un sentiment de puissance et la satisfaction d’être efficace dans les travaux entrepris. D’un côté la formation de l’être, de l’autre la performance dans le faire.

Il est évident qu’en ce moment, en éducation, le second modèle a la faveur des familles comme des écoles, mais il est tout aussi évident que si cette tendance se renforce sans contrepoids, la terre ressemblera bientôt à un désert et l’humanité à une fourmilière de drones. Il serait impossible d’inverser radicalement et rapidement la tendance, mais il est à fois souhaitable et possible de donner aux enfants l’occasion d’apprendre à vivre tout en apprenant à fonctionner pour trouver un emploi.

Dans ce contexte. la pédagogie Waldorf, telle qu’elle est présentée dans ce livre, constitue une alternative de premier ordre, en raison de ses racines lointaines dans la philosophie de Goethe à travers celle de Rudolf Steiner, en raison aussi de sa cohérence et du fait qu’elle se soit maintenue pendant un siècle, dans diverses régions du monde, en dépit de forts vents contraires. En raison enfin et avant tout de sa ressemblance avec l’éducation première, celle qui allait de soi avant l’avènement des théories pédagogiques.

À l’appui de cette allusion à l’éducation première, je me limiterai à citer et à commenter l’un des plus grands grands historiens des cultures, Lewis Mumford . On vient (2019) de publier en France une nouvelle traduction de sa grande synthèse : Le Mythe de la machine, technique et développement humain, aux ÉDITIONS DE L’ENCYCLOPÉDIE DES NUISANCES.

Dans ce qui nous semble primitif et méprisable pour cette raison, Mumford met en relief des faits dont nous pouvons nous inspirer dans notre réflexion sur l’éducation :

«Il y a plus d'un siècle, Thomas Carlyle définissait l'homme comme un « animal utilisateur d'outils », comme si c'était là tout ce qui le hissait au-dessus du reste de la création animale. Une telle surestimation des outils, armes, instruments et machines a obscurci le regard porté sur le développement de l'humanité. Définir l'homme comme un animal utilisateur d'outils, même si on entend par là qu'il est un fabricant d'outils, voilà qui aurait paru étrange à Platon pour lequel si l'homme a échappé à sa condition primitive, il en est autant redevable aux créateurs de la musique - Marsyas et Orphée - qu'à Prométhée le voleur du feu ou à Héphaïstos le dieu forgeron. »(18)

Platon n’était pas la source principale de Mumford. Ce dernier s’appuyait sur un large éventail de découvertes en paléontologie. Sa conclusion : «Toute définition de la technique devrait reconnaître que bon nombre d’insectes, d’oiseaux et de mammifères avaient innové de manière bien plus radicale en matière de technique que ne l'avaient fait nos lointains ancêtres dans la fabrication d'outils avant l'apparition d'homo sapiens : qu'on songe seulement à la complexité de certains nids ou gîtes, aux alvéoles géométriques de la ruche, au caractère urbanoïde des fourmilières et des termitières, aux huttes des castors. Bref, si la seule compétence technique suffit à définir et à accroître l'intelligence, alors l'homme fut longtemps à la traîne des autres espèces. On doit en tirer une autre conclusion : il n'y a, à proprement parler, rien d'exclusivement humain dans la fabrication d'outils jusqu'à ce que celle-ci soit affectée par les symboles du langage, les intentions esthétiques et la transmission sociale des connaissances.»(p.18)

Je n’ai qu’un reproche à adresser aux auteurs de ce livre : ils sont trop modestes, ils se limitent à réclamer le droit d’exister pour l’école Waldorf alors qu’ils devraient exiger pour leur pédagogie et toute autre semblable qu’elle devienne le nouveau modèle dominant. Ceci en raison des observations de Mumford, mais aussi et encore davantage dans la perspective de l’éducation en vue du développement durable. L’humanité ne progressera dans cette direction qu’à partir du moment où les travaux des techniciens ne seront plus que des moyens à usage modéré au service des œuvres des artistes.

Nous n’avons aucune raison de craindre que les enfants d’aujourd’hui ne soient inférieurs sur ce plan à leurs homologues du paléolithique. Il suffit pour s’en convaincre de leur donner l’occasion de se greffer sur un milieu vivant.

 

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