Thibon Gustave

Au secours des évidences, par Gustave Thibon

Jacques Dufresne

Un ouvrage hors du temps qui semble écrit pour un temps babélique, le nôtre, où l’on joue avec les choses comme avec les mots. « Le contraire de l’évidence - et son ennemi - ce n’est pas l’indémontrable, l’inexplicable (il y a des évidences intérieures, dans l’amour, par exemple), c’est l’opinion préconçue, l’idée reçue, le préjugé à la mode - échos assommants et dissonants de principes parfois initialement justes, mais qui se dérèglent à mesure qu’ils passent par des esprits faibles ou faux...»[i]

[i] Introduction, Françoise Chauvin

Gustave Thibon (1903-2001) a reçu le grand prix de littérature de l’Académie française en 1964 et celui de philosophie en 2000. Cette double appartenance le situe bien par rapport aux maîtres du passé à qui on l’a souvent comparé : Marc-Aurèle, Pascal, Nietzsche… Écrivain, il n’a pas besoin de troubler ses eaux pour le faire paraître profondes,[i] philosophe, il donne des ailes aux mots de tous et de tous les jours. Le connaissant et le lisant depuis longtemps  avec une admiration croissante, il me plaît de penser qu’en lui attribuant le grand prix de philosophie en 2000, les immortels reconnaissaient en lui l’auteur contemporain qui résumait le mieux les trois précédents millénaires et l’un de de ceux qu’on lirait encore dans le troisième. Certes, il n’est pas une vedette en ce moment, mais depuis quand les éclipses sont-elles épargnées aux classiques en devenir ? Dans ses écrits savants, sans être obscurs pour autant, il ressemble à Marc-Aurèle, mais quand on lit ses textes destinés au grand public c’est à Sénèque, le Sénèque des Lettres à Lucilius qu‘on pense d’abord.

Ce sont des textes de ce genre que Françoise Chauvin a rassemblés dans Au secours des évidences, des billets écrits entre 1960 et 1980. « Dans ces pages, note-t-elle en introduction, une intelligence souveraine circule incognito, qui peut éclairer tout le monde sans éblouir personne... On la reconnaîtra pourtant à certains indices, en particulier celui-ci : Gustave Thibon ne se retranche jamais dans un parti pris, pas plus qu’il ne se laisse aller à la moindre concession. Unir tant de souplesse à tant de fermeté n’appartient qu’aux grands esprits, dont la marque infaillible est d’être parfaitement libres.»

Ces billets, Françoise Chauvin nous les donne tels qu’elle les a trouvés, sans les dates ni les précisions sur les journaux français, belges ou suisses auxquels ils étaient destinés; il en résulte cette atmosphère intemporelle où nous  attendent les classiques, où Thibon a lui-même rencontré Sénèque. « Le conformisme des masses, dit-il, dans une conférence sur Sénèque, est un mal de tous les temps. Le mimétisme social, la docilité à l'opinion sont la rançon des bienfaits que nous apporte la vie en commun. Mais il est aussi très spécial à notre époque, d'abord à cause de l'accroissement démesuré et inédit dans l'histoire des concentrations humaines et aussi parce que nous disposons de moyens nouveaux et presque infaillibles pour fabriquer et diriger l'opinion. Ce que les tyrans d'autrefois nous imposaient par la contrainte extérieure s'obtient aujourd'hui sans violence par un maniement approprié des ficelles de la marionnette humaine. La propagande est d'un rendement plus sûr et plus universel que le glaive. "Plus un mensonge est gros, disait Hitler, plus il a de chances de s'imposer, à condition d'être crié assez fort et répété assez souvent." De fait, le contraste flagrant entre l'intensité matérielle des mouvements de masse et la pauvreté de leur contenu spirituel, témoigne assez haut de leur caractère impersonnel et mécanique: le "on" tout puissant (le règne du man, selon Heidegger) se substitue à la méditation et au dialogue. Le regard de l'homme des foules n'est plus qu'un reflet et sa voix qu'un écho: cet homme n'évolue plus parmi des signes qui l'invitent à la réflexion, il répond à des signaux par des réflexes.

‘’Cherchons donc, dit Sénèque, ce qui est le meilleur et non ce qui est le plus commun" (De vita beata). L'analyse des pressions sociales qui, "là où les hommes sont très entassés les fait s'écrouler les uns sur les autres" et de leur pseudo- justification est admirablement conduite: "Si peu de gens faisaient cela, nous ne voudrions pas les imiter, mais quand plusieurs se mettent à le faire (comme si la fréquence et le bien ne faisait qu'un) nous prenons la suite et l'égarement nous tient lieu de droit chemin quand tout le monde s'égare.» (Luc, CXXIII).

C’est sur ce ton, avec le même souci du concret et  la même bonne humeur, face joyeuse du bon sens et de la bonté, que Thibon s’adresse à nous, comme à autant de Lucilius, par là invités à suivre leur guide intérieur plutôt que de chercher refuge dans les troupeaux des médias sociaux.  Ce qui m’incite à accorder une attention particulière à des articles du livre portant sur des travers qui, sans être limités à notre temps, s’y manifestent avec une virulence inquiétante;

Le confort et la liberté

Et que resterait-il du confort modèle suédois si leurs puissants voisins de l’Est s’avisaient d’envahir leur péninsule ? D’où l’évidence de la conclusion : celui qui préfère le bien-être à la liberté s’expose au double naufrage de la liberté et du bien-être. 

La liberté et les sciences humaines

« Ainsi, les sciences humaines, loin d’aboutir à la négation de la liberté, nous renseignent uniquement sur ses limites et sur les obstacles qui s’opposent à son exercice. Et par cette prise de conscience, elles renforcent notre indépendance, car la limite et l’obstacle reconnus sont déjà à demi franchis…» Source

L’université et le réel

Où il est question du mépris de l’élite i pour le peuple, ce qui aide à comprendre le mépris actuel du peuple pour l’élite, mépris souvent caricaturé sous le nom de populisme.

« Tout a été dit sur l’abîme qui sépare l’enseignement universitaire de la vraie vie. Cet abîme, j’en ai mesuré toute la profondeur en lisant les admirables Souvenirs du temps des morts de M. Bridoux. L’auteur, un universitaire de grande classe, nous y apprend qu’il a attendu la guerre de 1914 et l’intimité forcée des tranchées pour savoir que des êtres aussi « incultes » que les paysans et les ouvriers possédaient souvent une compréhension des êtres et des choses, une finesse d’esprit et une ouverture de cœur, pour tout dire une sagesse qui dépassait de beaucoup, en délicatesse et en profondeur, celle de l’intellectuel moyen. Ainsi donc, en ces temps de démocratie et d’égalité, il n’a fallu rien de moins qu’une catastrophe universelle pour que fussent révélées à un représentant de l’élite les grandes vertus populaires : personne ne lui avait parlé de cela ! Rien n’illustre mieux que cet humble fait le divorce entre l’Université et le monde réel.» (p.125) Source

Les pièges de l’indignation

Le piège consiste en ceci qu’on tire facilement des conclusions générales de certains faits particuliers et que, pour supprimer tel ou tel abus, on touche aux bases mêmes de l’ordre social ou moral.C'était vrai au temps de l'ostracisme à Athènes,  ce l'est encore plus aujourd'hui en raison des médias sociaux, lesquels offrent une tribune aux dénonciateurs, souvent dans l'anonymat.

« Autre sujet d’indignation : dans une grande ville de France, on vient de révoquer et d’incarcérer quelques fonctionnaires de la police, convaincus de complicité grassement rémunérée avec les « caïds » du proxénétisme local. Loin de moi la pensée de leur trouver des excuses ! Mais il se trouve que ces policiers corrompus étaient aussi, par le fait même de leurs relations avec le « milieu », des policiers efficaces. On reconnaît qu’ils avaient démantelé, dans les mois précédents, quelques redoutables gangs de spécialistes du hold-up et de la drogue. On les a remplacés par des garçons bardés de diplômes et farcis de théories, mais beaucoup moins expérimentés, et on a assisté à une recrudescence des crimes impunis. Entre le policier enfant de chœur et le policier pourri, le choix est impossible.» Source

 

 

 


[i] Paraphrase de Nietzshe

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