Nietzsche Friedrich

15 / 11 / 1844-1900
Jacques Dufresne

Nietzsche ou le châblis

On appelle châblis le vent qui souffle au nord, avec une véhémence telle parfois qu'il peut jeter par terre un océan de forêt boréale, les plus vieilles zones étant d'abord touchées.
C'est ainsi que l'esprit de Nietzsche a soufflé sur l'Occident, déracinant jusqu'aux nouvelles pousses, tel le communisme, qui semblaient devoir remplacer les arbres millénaires.
Voyez-les tomber un à un ces arbres vénérables. L'être, cette négation de la vie; Dieu, ce refuge des faibles; la raison, cet instrument du corps : "instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu appelles esprit...." La vertu: "avec quel air d'envie la chienne sensualité mendie un morceau d'esprit quand un morceau de chair lui est refusé."
Le même sort attend les nouvelles idoles. L'égalitarisme, la démocratie, ces produits du ressentiment; la révolte, cette liberté des esclaves; le bonheur, cette conquête du dernier homme; le travail cet ennemi du sentiment religieux; l'égoïsme, qui au lieu d'être la "propension à se soumettre à ce qu'il y a de plus élevé," devient "l'égoïsme du chat, qui ne veut que vivre, qui ne peut plus rien aimer... la chose la plus répugnante chez l'homme."
N'échappe au châblis que les plus rares fleurs sauvages : "Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés".

Quiconque a traversé une forêt boréale dévasté par le châblis sait ce qu'il en coûte pour mériter de contempler ces fleurs sauvages.

Et encore n'avons-nous découvert que le Nietzsche diurne. Il faut suivre ce semeur de vent jusque dans la nuit, une nuit qui resssemble à celle des mystiques. Au fond de cette nuit, se lève une joie éternelle, telle une marée appelée par une lune invisible.

Nietzsche a voulu purifier les étoiles elles-mêmes, au risque de les empêcher de luire au-dessus de nos pauvres têtes, sort auquel s'expose le lecteur pillard. "Les plus mauvais lecteurs sont ceux qui procèdent comme des soldats pillards : ils s'emparent ça et là de ce qu'ils peuvent utiliser, souillent et confondent le reste et couvrent le tout de leurs outrages." "Je frémis, poursuit Nietzsche, en songeant à ceux qui se réclameront de moi dans cinquante ans...Celui qui est de la plus haute espèce, comment n'aurait-il pas les pires parasites?" "Autour de tout esprit profond grandit et se développe sans cesse un masque, grâce à l'interprétation toujours fausse, c'est-à-dire plate, de chacune de ses paroles."

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« Malgré sa fureur contre le christianisme, le lignage de Nietzsche est incertain.
Nietzsche est un Saül dont s'empare la démence sur le chemin de Damas. »

NICOLÁS GÓMEZ DÁVILA, Les horreurs de la démocratie, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, p. 108.

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De la réponse nietzschéenne à la bonne vie
« [La pensée de Nietzsche] s'inscrit dans une pensée d'après les transcendances classiques. Elle ouvre ainsi l'ère des grands matérialismes, de ces pensées de l'immanence radicale de l'être au monde, dans lesquelles nous baignons désormais. À ce titre, elle aura une longue et féconde postérité. Elle exprime ou thématise des bouleversements qui vont donner naissance à d'autres visions du monde, à des représentations jusqu'alors inédites de la vie réussie. Deux d'entre elles, notamment, se situeront dans le sillage direct, et parfois même explicite de Nietzsche. L'aspiration à la rupture, à la marginalité, le rejet des traditions répétitives, des vies banales et ennuyeuses, "provinciales", le souci de l'intensité, de l'aventure qui s'exprime dans l'idéal d'une vie de bohème en est le premier visage. La volonté d'achever pour son propre compte, dans sa vie intime, le programme d'une désaliénation totale à l'égard des illusions oppressantes, le souci de parvenir à la "grande santé", de s'affranchir des idoles d'un surmoi qui nous empêche de jouir et d'agir, de ces déchirements et de ces culpabilités qui engendrent les symptômes en est une autre. »

LUC FERRY, Qu'est-ce qu'une vie réussie? Grasset, 2002

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Un certain « nietzschéisme de salon »
C'est peu de dire que l'influence de Nietzsche est encore extrêmement sensible chez tous ceux que sa critique radicale de la morale et de la religion a laissé orphelins d'un principe transcendant sur lequel appuyer leur conscience ou leur raison d'être. La virulence et la radicalité de Nietzsche prêtent à toutes les formes de distorsions, dont ce «nietzschéisme de salon» que l'essayiste Jean-Claude Guillebaud, après l'historien François Châtelet, pointe du doigt :
« [...] cette forme un peu bébête de l'égotisme moderne, qui exalte l'instant, prône la jouissance immédiate et affirme, avec un brin de grandiloquence, son refus de tout projet ou croyance. Nous connaissons mille et un exemples de ces récitations avantageuses. Le plus extraordinaire est qu'elles se proclament "subversives" ou "insolentes", alors qu'elles caressent l'époque dans le sens du poil. Leur invocation emphatique de l'éternel retour, du temps cyclique, leur glorification du vitalisme païen concordent parfaitement avec l'idéologie invisible du libéralisme. Ce nietzchéisme-là est à la révolte ce qu'une pantomime de patronage est à l'art dramatique. Une pose dérisoire, une collaboration déguisée en résistance, une puérilité de potache. »

JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD, La refondation du monde, Paris, Seuil, 1999

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