Corps

Adopter une définition du corps c'est choisir une vision du monde. Nous avons deux corps en un seul: le corps machine au service de la volonté, le corps signe, expression des sentiments et des pensées. Mettre chacun à sa place, le premier devant être subordonné au second, et faire en sorte que la conception que l'on a du monde, du macrocosme, s'accorde avec le microcosme qui résulte de l'union d'un corps et d'une âme en nous. Il n'y a pas de place pour le corps signe dans un monde qui n'est que machine, dont la beauté n'est pas le signe d'une réalité supérieure. «Le corps est le signe de l'âme, l'âme est le sens du corps.» (L. Klages) Pour les romantiques allemands, dont Klages est l'héritier la nature est le corps du monde, qui a aussi une âme d'où lui vient son sens. On retrouve un rapport semblable entre le microcosme et le macrocosme chez Platon et les Stoïciens.

Essentiel

La caractéristique fondamentale du corps humain est de pouvoir se transformer dans le corps de n'importe quel animal: c'est la métamorphose dont parle Michel Serres (voir Variations sur le corps). Pour lui, l'homme a un corps virtuel alors que l'animal n'a qu'un corps réel.

Le corps humain est blanc, il peut prendre toutes les couleurs: c'est le corps transfiguré. Dans le corps il y a plus que le corps, sans être dualiste: le marin fait corps avec son navire. Le corps se prolonge dans les objets: le marteau est le prolongement de l'avant-bras et du poing.

À un certain moment, le corps meurt. Et toute la philosophie consiste à se préparer avec sérénité à cette heure mortelle.

Enjeux

Au début du XXIe siècle, le corps, machine ou signe, semble n'avoir qu'une aspiration: dépasser ses limites, par le sport et les acrobaties extrêmes dans un cas, dans l'autre par une chirurgie plastique souvent poussée jusqu'au remodelage total. Au même moment, les technologies convergentes, les NBIC (nano-bio-info-calcul) envahissent le corps le privant ainsi de l'autonomie dont il jouit aussi bien en tant que signe qu'en tant qu'instrument.


***


«Des temps anciens jusqu'à l'ère moderne en Occident, les femmes ont souvent dû souffrir pour être belle. En effet, même si le corps masculin n'a pas été exempt de toute pratique visant à en modifier l'apparence, c'est surtout le corps féminin qui a fait l'objet des plus spectaculaires re-formations et des pratiques esthétiques les plus douloureuses ou dommageables pour la santé.

(...)

Mais aucune époque de l'histoire du monde occidental n'a été aussi exigeante à l'égard de la plastique du corps féminin que celle que nous vivons actuellement. En effet, bien qu'elle ait été au cours des siècles passés rehaussée par de nombreux artifices, la beauté était jusqu'à tout récemment considérée comme un don de la Nature. On naissait belle ou laide. Et les pratiques esthétiques auxquelles on avait recours visaient essentiellement à dissimuler certaines imperfections physiques. La tête, parce qu'elle était la partie la plus visible du corps féminin, était d'ailleurs la partie du corps suscitant le plus de soins de beauté .

Force est de reconnaître que les choses ont bien changé depuis, puisque de nos jours, les pratiques esthétiques en vogue concernent le corps entier et visent bien davantage à corriger les erreurs de la Nature plutôt qu'à les dissimuler. Et, si la beauté est encore aujourd'hui perçue comme un cadeau du ciel, elle nous est aussi présentée comme une qualité susceptible de s'acquérir moyennant beaucoup d'efforts ou d'argent.

En fait, c'est au cours des années 1920 que s'est effectuée la transition entre ces deux conceptions de la beauté, donnant naissance au culte du corps. Désormais, un beau visage ne suffit plus, il faut aussi posséder un corps qui correspond au nouvel idéal corporel caractérisé par la minceur, le hâle et la jeunesse.»

Suzanne Marchand, Le culte du corps : une invention récente (conférence, Le corps sous influences - 1998 - Association pour la santé publique du Québec)

Articles


Mon corps est devenu précieux

Rabindranath Tagore

De l'importance de la beauté du corps chez les Grecs

Johann Winckelmann
Extrait des Réflexions sur l'imitation des artistes grecs en sculpture et en peinture, publié en 1755.

Kant et l'éducation du corps

Raymond Thanin
Préface à une édition de 1886 du Traité de pédagogie de Kant.

L'éducation et le soin du corps dans la Grèce antique

Johann Winckelmann
Extrait des Réflexions sur l'imitation des artistes grecs en sculpture et en peinture (publication initiale en allemand, 1755).

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