Remèdes mortels et crime organisé

Jacques Dufresne

Le livre de Peter Gøtzsche, Remèdes mortels et crimes organisés, comment l’industrie pharmaceutique a corrompu les services de santé vient enfin de paraître en français au Presses de l’Université Laval, dans une traduction du docteur Fernand Turcotte.

Jamais nous n’aurons attendu aussi impatiemment la traduction d’un livre en français. Rien de tel depuis Némésis médicale, le brûlot d’Ivan Illich paru en 1975. Ce livre inspiré notamment par René Dubos et Archie Cochrane a ébranlé la communauté médicale mondiale pour trois raisons : 1) parce qu’il soulevait le problème, nouveau pour la médecine moderne, des maladies iatrogènes, 2) parce qu’il relativisait le triomphe de la médecine contre les maladies infectieuses en le situant dans le contexte de l’histoire des maladies. Ce fut l’apport de Dubos au livre. (Voir notre article récent sur la question) 3) Parce qu’il soulignait le problème déjà crucial à l’époque de l’absence d’évaluation rigoureuses des médicaments et des traitements. Ce fut l’apport de Cochrane.

Ces trois problèmes se sont aggravés depuis et celui qui sort de l’ombre et du silence pour prendre acte de ce malheur n’est pas un intellectuel comme Illich que l’on peut discréditer facilement dans le milieu médical, mais un médecin chercheur de tout premier ordre1 qui connaît parfaitement bien les nouvelles techniques d’évaluation.


Les problèmes se sont aggravés parce que, depuis, les compagnies pharmaceutiques ont tout submergé et tout corrompu de leurs milliards dans le secteur de la santé. Elles contrôlent en totalité ou en partie : les revues savantes comme The Lancet et The New England Journal of Medicine, les associations de malades et de médecins, la formation continue des médecins et leur information régulière. Ajoutons que là où elles sont bien emplantées, elles peuvent faire chanter les gouvernements, surtout lorsqu’ils font appel à leurs milliards pour financer la recherche médicale.

Nous venons tout juste de recevoir le livre. Stéphane Stapinsky avait déjà donné dans nos pages un aperçu de son contenu il y a un an. Dans notre prochaine lettre, nous présenterons les points saillants du diagnostic : remèdes mortels et crime organisé de même que les mesures qui s’imposent.

Nos lecteurs auront ainsi toute l’information nécessaire pour opérer la réforme de la santé la plus urgente et la plus bienfaisante pour la société. Le crime organisé dont parle Gøtzsche n’est pas une figure de style, mais un problème réel basé sur des faits. De même, quand il affirme que «les médicaments sont la troisième cause principale de mortalité après la maladie cardiaque et le cancer,» il peut citer des preuves à l’appui de son propos.

Ou bien les autorités publiques doivent démontrer qu’il a tort et, compte tenu de la gravité de ses accusations, le réduire au silence, ou bien elles doivent prendre acte de ses avertissements et agir en conséquence. S’en prendre avec condescendance à ceux qui osent critiquer le Big Pharma, comme s’ils critiquaient la médecine elle-même, y compris dans ce qu’elle a de meilleur, équivaut à tourner le dos à la vraie science.
La médecine doit sa force véritable à ceux qui l’ont le  plus et le mieux critiquée : Semmelweis, Florence Nightingale, William Osler, René Dubos, Lewis Thomas,  Archibald Cochrane, Ivan Illich et maintenant Peter Gøtzsche.

Note
1-
Le médecin danois Peter Gøtzsche est un autre de ces francs-tireurs de l’épidémiologie critique des pratiques médicales et des interventions pharmacologiques, dont la science et la méthode nous semblent irréprochables. Il est présentement directeur du Centre Cochrane Nordique, au Rigshospital et de Copenhague, Danemark. Sa notice biographique, sur le site du Centre, nous précise qu’il est, à l’origine, un spécialiste de la médecine interne. Il connaît par ailleurs très bien l’industrie pharmaceutique puisqu’il y a œuvré, de 1975 à 1983, et il s’y est occupé de la mise en œuvre d’essais cliniques et de questions de régulation. Entre 1984 et 1995, il a rompu avec ce milieu et est passé à une pratique au sein des hôpitaux de la capitale danoise. Il fut l’un des fondateurs, en 1993, du réseau international Cochrane Collaboration, qui propose des analyses (ou méta-analyses) critiques rigoureuses des recherches et publications scientifiques sur des questions de santé précises (médicaments, procédures techniques ou thérapeutiques particulières, etc.). Fait à noter : les chercheurs qui en sont membres ne doivent pas avoir reçu depuis un certain nombre d’années de fonds provenant de l’entreprise privée. Toujours en 1993, il a fondé le Centre Cochrane Nordique, membre de la Cochrane Collaboration, qu’il dirige depuis ce temps. Depuis 2010, il est également professeur en recherche clinique et méthodologie, à l’université de Copenhague. Au fil des ans, il a pu se bâtir une solide réputation scientifique, en publiant des centaines d’articles savants, dont une cinquantaine dans les revues médicales les plus prestigieuses (les fameuses « big five ») : British Medical Journal, Lancet, JAMA, Annals of Internal Medicine et New England Journal of Medicine.

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