Acharnement préventif

Pierre Biron

Attention au bilan médical périodique, au santéisme biologique et au profilage génétique

La période de la médecine à visage humain que pratiquaient les généralistes est une espèce menacée. Les médecins observaient jadis le malade dans son cadre de vie; au moins ils le regardaient marcher de la salle d’attente à celle de l’examen, ils l’écoutaient plus que 123,4 secondes avant de l’interrompre.

Une seconde période a vu l’essor d’une médecine technologique centrée sur les systèmes, les organes, les cellules et pratiquée par de véritables ingénieurs du corps humain, ces spécialistes de 2e et 3e ligne bien mieux payés qu’un généraliste dévoué et au bon jugement, même dans les régimes publics de soins. Le progrès médical devint assimilé à celui des spécialisations médicales en milieu hospitalier, nécessitant de couteux appareillages, de couteux médicaments, de couteux entrainements pour savoir s’en servir.

Dans le sillage de l’engouement pour une bonne hygiène de vie, on vient d’entrer dans une troisième période où l’on commence à valoriser une prévention biologique proactive basée sur des calendriers de dépistage d’anomalies dans les molécules plasmatiques, dans l’imagerie corporelle et bientôt dans les gènes, à la recherche de marqueurs et de facteurs de risque, dont l’importance et l’utilité sera immanquablement exagérée par des intérêts particuliers.

On traite votre dossier, on ne vous demande plus comment vous allez en général, on ne tient pas compte de votre situation sociale, économique, de votre cadre de vie, de vos habitudes, on ne s’enquiert plus de la stabilité de votre emploi ou de votre couple, on ne vous touche plus, on ne s’attarde pas au langage non verbal qui trahirait une dépression sévère ou une crise d’hypocondrie.

On effectue le rituel du stéthoscope appliqué par-dessus les vêtements, on tâte furtivement les pouls, on effleure l’abdomen sans conviction, on prend la tension artérielle trop rapidement, on ne cherche plus les ganglions, on examine trop pudiquement les seins, on ne découvre pas le dos où se pointe un mélanome. Votre vie, votre corps, vos soucis sont moins importants que vos dosages sanguins, votre imagerie corporelle, vos réponses à des questionnaires.

C’est l’acharnement préventif qui après avoir réussi sa phase de médicalisation en donnant des noms de maladie aux symptômes naturels que l’on peut rencontrer au cours d’une vie, entreprend le stade d’un santéisme biologique. Idéologie selon laquelle toute déviation de votre bilan est une maladie que vous devez traiter; si votre bilan est dans les normes, vous êtes en bonne santé. S’il ne l’est pas, vous devez suivre les recommandations officielles et normaliser ce bilan. La voie est ouverte vers la coercition de la population et la fortune pour ses promoteurs.

La prévention ne devient sérieuse que si elle passe par un bilan périodique imprimé sur une feuille du laboratoire. Le bon cholestérol a pris son envol et maintient son altitude de croisière, tandis que le mauvais demeure bien sage depuis qu’il a appris la promulgation d’un nouveau niveau-cible à ne pas dépasser s’il ne veut pas s’exposer aux foudres d’une statine; la densité osseuse se maintient encore à l’intérieur de quelques déviations standard de celle de vos 20 ans.

La tension artérielle diastolique conserve son profil bas pour demeurer en deçà de la couverture radar des ayatollahs de la pharmaco-prévention, et la systolique se tient coi en attendant un nouvel abaissement des cibles, promulgué par des comités que les situations de conflits d’intérêt n’empêchent pas de dormir les membres distingués.

Le PSA garde ses distances d’un seuil critique et évite à l’instar de la lisse rondeur de votre prostate, la consultation en urologie et la mitraillette des biopsies; l’hémoglobine glyquée se rétablit de son déviationnisme observé l’an dernier, l’image mammographique demeure pure et sans tache, le tracé de l’ECG s’avère sans soubresauts ni contretemps, aucun globule rouge n’a osé se faire remarquer sur le frottis fécal, vous avez réussi le questionnaire sur la mémoire. Et vous avez répondu au questionnaire sur la dernière dysphorie ajoutée au catalogue des troubles mentaux (l’infâme DSM), quoiqu’il faille reprendre le test si vous deveniez un chercheur d’emploi moins jeune.

Votre dossier est en bonne santé. Mais votre bilan fait de vous un patient, un patient sous surveillance. On s’occupe de vous, de vos enfants, de vos parents vieillissants. L’Industrie de la santé vous a à l’œil avec la complicité des gouvernants, des chercheurs, des formateurs, des éditeurs, des médias, tous devenus pharmas-co-dépendants à différents degrés. Co tient lieu de complicité, collusion, compromission, connivence et autres termes débutant par co (Biron et coll. Méd Fam Can 2007; 53: 1643-1645).

Sous prétexte d’accompagnement personnalisé, les mondiales du médicament auront graduellement accès à votre bilan en attendant que les banques de dossiers médicaux informatisés leur soient vendues ‘pour fins de recherche’. Les technologies de l’information appliquées à la médecine réchauffent le cœur des pdg des industries privées de santé.

On vous revoit dans 6 mois, c’est la dernière Conférence de consensus qui l’exige, c’est le dernier cri parmi les nouvelles directives de la Fondation financée sans restriction. Quand un prescripteur affirme à un journaliste que « nous avons aujourd’hui beaucoup plus d’outils d’investigation et de traitement… de l’hyperlipidémie, de l’ostéoporose et de la démence! », on se demande quel visiteur médical lui a confié ce scoop.

La prochaine étape fait peur. Ce sera celle du profilage génétique. Assureurs, employeurs, chasseurs de tête, orienteurs professionnels, agences matrimoniales, cliniques de donneurs de sperme, s’y adonneront à cœur joie, sans compter les fabricants de coûteux dépistages génétiques qui utilisent dans leurs promotions un nouveau sens à l’expression ‘médecine personnalisée’.

On se demande d’ailleurs pourquoi il y a tant d’associations de malades qui s’y intéressent, considérant que les progrès diagnostiques dans le domaine des maladies génétiques rares n’ont pas été suivis jusqu’à maintenant de progrès thérapeutiques et encore moins de cures, pensons à la fibrose kystique, la maladie de Huntingdon, etc.

On remplacera l’héritage de la noblesse ou de la richesse par l’héritage biologique, comme on le fait pour la reproduction des troupeaux et l’ensemencement des champs de blé. Il y aura plus de strates génétiques qu’il n’existe présentement de castes aux Indes. Quant à la thérapie génique du futur, c’est la plus dangereuse approche jamais envisagée en médecine moderne. Surtout si la société la laisse aux mains d’intérêts privés.

Ce que nous dénonçons coûte plus d’argent qu’il n’en sauve. Ses promoteurs et ses prescripteurs ne sont pas mes héros. Mais chapeau-bas aux praticiens qui jouent leur rôle de soignants quand on est malade, n’importe où, n’importe quand, et aussi longtemps que nécessaire, et qui tiennent à bout de bras les régimes de soins de première ligne, notamment dans les systèmes publics.

 

Pierre Biron

Professeur honoraire, faculté de médecine, Université de Montréal

 

 


 

Commentaires reçus (13)

 

Superbe article cette semaine dans l’Actualité médicale. Tu mets le doigt exactement là où ça fait mal ! Je n’en reviens tout simplement pas quand j’ai (rarement) affaire à des médecins de voir que l’histoire de cas et l’examen sont maintenant choses du passé. Ton article fera sûrement réagir. J’ai hâte de voir le prochain numéro! En attendant, félicitations pour ta détermination. J’ajouterai que tu t’exprimes de façon très élégante... Il n’y a plus beaucoup de médecins qui manient la plume avec tant de bonheur.

Jacques Saint-Germain, omnipraticien retraité (Lorraine)

 

 

Votre article est formidable, sur le fond comme sur la forme. Touché !

Jean-François Julien, omnipraticien (Stoneham)

 

 

Bravo! Un million de fois Bravo! pour cette présentation dépourvue de toute équivoque, des problèmes liés à l’exploitation commerciale de la prévention. S’il est un domaine qu’il est facile de corrompre en raison des limites des connaissances disponibles, celui de la prévention constitue le prototype par excellence.

La croissance de la prévention primaire fondée sur la consommation de médicaments, la croyance au dépistage comme méthode de réduction de la mortalité prématurée provoquée par le cancer et l’extension de l’emploi chez les personnes saines, d’instruments dont la seule validité n’a jamais été établie que pour aider à identifier l’explication physiopathologique d’une souffrance sont autant d’illustrations des motifs susceptibles d’expliquer que pour un adulte en bonne santé, il puisse s’avérer plus périlleux d’avoir un médecin de famille que de n’en pas avoir.

Le professeur Biron vient nous rappeler, qu’au-delà du surdiagnostic qui appelle le surtraitement, il ne faut pas perdre de vue tant développements technologiques qui s’avéreront être des menaces pour la santé humaine longtemps avant de constituer des percées authentiques pour lutter contre la maladie.

En attendant, il nous faudra bien continuer de s’accommoder des conférences de concertation, en priant de ne pas perdre la capacité de distinguer celles qui restent crédibles parce que désintéressées, de la foule des autres qui ne le sont plus depuis trop longtemps. Avec toute l’élégance qui trahit ses bonnes manières, le professeur Biron vient rappeler que notre profession est, elle aussi, sujette à la corruption portée par les conflits d’intérêts. Qu’on puisse encore tenir pour controversée, l’abomination pour la santé publique, qu’est devenu le dépistage du cancer de la prostate, est proprement sidérant compte tenu de la force probante des études disponibles et du jugement sans équivoque rendu par le United States Preventive Services Task Force.

Il faut donc accueillir avec reconnaissance, la bouffée d’air frais qu’apporte l’intervention du professeur Biron et remercier l’Actualité Médicale de collaborer à lancer ce débat si essentiel. Ce texte va en défriser plusieurs car il ratisse très large. Les réactions qu’il va provoquer seront sans doute révélatrices.

Fernand Turcotte, professeur retraité, santé publique (Québec et Montréal)

 

 

Merci pour votre article dans l'Actualité Médicale. De fait cette médecine dite "personnalisée" présente un danger grave.

Louise Authier, professeur de médecine familiale (UdM et HMR, Montréal)

 

 

Bonjour! Je  termine à l'instant l'article du Pr Pierre Biron: un bijou de lucidité et d'humour! Étant dans ma 42e  année de pratique de "médecine générale", je ne puis que souscrire à ses opinions et à ses préoccupations pour la médecine actuelle et future. Merci d'avoir si brillamment exprimé ce que, sans doute, plusieurs collègues de notre génération ressentent face à notre merveilleuse profession.

 

Comme professeur d'enseignement clinique depuis 34 ans, je ne cesse de répéter à nos résidents qu'on ne traite pas des "chiffres" mais des personnes et qu'il est souvent plus difficile, pour ne pas dire plus courageux, de ne pas prescrire certains traitements ou tests.

 

L'omniprésence de l'industrie pharmaceutique dans l'éducation médicale continue contamine sournoisement par osmose; combien d'articles, même dans votre journal (Actualité médicale), ne s'avèrent-ils pas réalisés "grâce à la généreuse collaboration de la Cie xxx" dont le produit n'est pas mentionné ouvertement dans l'article, ce qui pousse le lecteur à faire un peu "d'auto formation" pour découvrir la molécule miracle. En terminant, je vous répète que votre texte est probablement l'un des meilleurs que j'aie lu sur le sujet.

Richard Gosselin, omnipraticien (Granby)

 

 

Ton article est intéressant et porte à réflexion. Après sa lecture, on pourrait, à la blague, penser que tu es peut-être mieux de ne pas en avoir de médecin de famille... du moins tant que la situation ne sera pas rétablie !Cette description que tu fais de l'exercice dominé par la technologie, même si elle est parfois caricaturale,  résiste bien à l'analyse, tant pour les spécialistes que pour les généralistes qui sont, ne l'oublions pas, devenus spécialistes. Quel euphémisme! La chose m'inquiète davantage pour le généraliste à cause de sa raison d'être fondamentale.

 

C'est là que le principe d'identité trouve application. Un tel reproche aux spécialistes équivaudrait à nier une bonne partie de la spécialisation, ce qui ne serait pas sans fondement dans plusieurs situations. Il est d'ailleurs évident que le dialogue entre les deux doit être repris pour en arriver à une certaine cohérence dans l'exercice de la médecine.

Pierre St-George, omnipraticien retraité, ex-cadre au CMQ (Brossard)

 

 

Bravo ! Excellent texte. Ce texte ne pourrait-il pas être publié dans Le Devoir ? J'aimerais le diffuser autour de moi

Maurice Leduc, psychiatre retraité (Outremont)

 

 

J'ai lu avec intérêt votre texte sur l'acharnement préventif, Bravo !!!

Jean Levasseur, omnipraticien (St-Charles-Borromée)

 

 

Super !  Bravo !

Marc Zaffran, ex-médecin de famille ; écrivain, alias Martin Winckler (Montréal) 

 

 

J'ai beaucoup apprécié votre article. Le commentaire du Dr Gosselin aussi, que j'endosse entièrement.

René Lavigueur, omnipraticien (Ste-Anne-des-Monts)

 

 

Excellent article qui touche des médecins retraités comme moi et beaucoup d’autres qui ont vécu et pratiqué dans une période où nous traitions les malades et non la maladie et où le patient était important et respecté, malheureusement il faut être malade pour réaliser que notre médecine est malade

Jean L’Heureux, médecin retraité (St-Laurent)

 

 

Vous avez bien raison, docteur Biron. De toute évidence, le système de santé s’est soumis aux intérêts économiques et le jugement professionnel doit de plus en plus céder le pas aux guides de pratique et de dépistage; j’anticipe que bientôt, ne pas se conformer strictement à ces guides sera considéré comme une dérogation aux règles de l’art et donc potentiellement sanctionné. Merci de nous décrire, dans une prose délicieuse, cette triste réalité

Guy Bouchard, médecin (Tracadie-Sheila NB)

 

 

 

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