Les révolutions: un capital à exploiter

Jacques Dufresne

I


Les questions que nous soulevons ici pourront inciter nos lecteurs à penser que nous étions opposés à l'intervention occidentale en Libye. Ce n'est pas le cas. Nous l'avons plutôt réclamée. En tant que téléspectateurs heureux de ce qui s'était passé auparavant en Tunisie et en Égypte, nous avons incité les jeunes libyens à penser que l'heure de liberté était venue pour eux également. Ils ont cru qu'ils auraient le soutien militaire de nos pays, le Canada, la France, les États-Unis... Ce soutien, nous le leur devions d'autant plus que les premières révolutions avaient été, pour la plupart des pays aujourd'hui engagés, pour les Américains en particulier, l'occasion de faire d'excellentes affaires.

On appelle capital naturel les services que la nature rend gratuitement, la pollinisation, par exemple, et qu'il faut payer très cher quand il faut suppléer à la nature. J'appelle « capital événementiel » les services, souvent sous forme de publicité, que les grands événements tels les catastrophes et les révolutions, peuvent rendre à des entreprises et à des pays. Dans les reportages sur les événements en Tunisie et en Égypte, il était constamment question du rôle joué dans ces révolutions par les médias sociaux, Facebook et Twitter en particulier. On aurait pu évoquer le rôle joué par les médias sociaux en général. On ne l'a pas fait. On nommait expressément Facebook, Twitter, Google. Dans les vidéos montrant des foules, au Caire en particulier, on voyait souvent des manifestants un Ipod à la main et sur CNN en particulier on prenait plaisir à attirer l'attention des téléspectateurs sur ces objets magiques. Au Caire, un jeune cadre de Google a été au centre des reportages pendant de nombreux jours.

On devine l'effet que peuvent avoir de telles publicités associant jeunesse, révolution, liberté et haute technologie. Il serait bien difficile de chiffrer leur efficacité avec exactitude. Ce n'est pas là une raison pour nier l'évidence. Si l'on prenait le tarif du Super Bowl : 3 000 000$ par bloc de trente secondes, comme base du calcul, la valeur de la publicité offerte gratuitement dépasserait sans doute la dizaine de milliards; 90 millions de téléspectateurs regardent le Super Bowl. Un milliard de personnes ont sans doute vu et revu sans fin des scènes accompagnées de commentaires enthousiastes sur le rôle des médias sociaux dans ces révolutions. Selon Ben Foster le nombre d'abonnés de Facebook s'accroissait depuis quelque temps de 25 millions par mois, entre Janv 2011 il se serait accru pour la première fois de 50 millions en un mois.

Autre aspect de la question : telle grande chaîne de télévision paie des centaines de millions pour obtenir les droits de diffusion des Jeux olympiques. Voici des événements de grande écoute, les révolutions, offerts gratuitement aux diffuseurs, leur contribution se limitant à envoyer quelques journalistes sur les lieux. Je n'avais pas regardé régulièrement la chaîne CNN depuis l'élection d'Obama, je la regarde régulièrement depuis le début de janvier 2011. Combien de par le monde ont fait comme moi. Nous enrichissions ainsi la chaîne CNN, laquelle accordait de plus en plus de place aux révolutions, incitant ainsi les révolutionnaires à croire dans leur cause. D'où le sentiment de responsabilité que j'ai éprouvé au moment où les jeunes libyens sont partis en guerre contre Kadhafi avec leurs arbalètes.

On peut faire un raisonnement analogue à propos des catastrophes naturelles. Des amis néo-zélandais m'ont parlé avec enthousiasme des services rendus par Facebook suite au tremblement de terre de Christ Church. Chacun sait d'autre part que Google a mis au point un outil pour permettre aux victimes du séisme de retrouver leurs proches.

Personne n'est en droit de reprocher à Facebook et Twitter d'avoir bénéficié de cette publicité. Il n'en demeure pas moins que cela aura contribué à enrichir le pays où se trouve leur siège social et l'ensemble des pays riches qui ont profité de la même manne, indirectement et à un moindre degré. Si bien que l'on peut conclure que lorsque les pays riches font des dons suite à une catastrophe naturelle ou une révolution, ils ne rendent en réalité, dans bien des cas, qu'une partie de ce que leur exploitation du capital événementiel leur a permis de gagner. Certes, à côté de la colonne gains, il y a une colonne pertes dans l'exploitation de ce capital, ce qui fait, à titre d'exemple, que dans le cas des révolutions du Moyen Orient, la hausse des prix du pétrole a pu faire perdre aux États-Unis une partie de ce que la publicité faite à leurs produits vedette a pu leur faire gagner. La hausse des prix du pétrole étant universelle, ils conservent toutefois un avantage marqué par rapport aux autres pays.

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