Urgence de la philosophie

Jacques Dufresne

Urgence de la philosophie en tant que lieu d'exercice du jugement. Élaguer, élaguer encore pour transmettre l'essentiel. D'une génération à l'autre nous devons transmettre l'essentiel, ce qui a valeur de survie. Comment le faire alors que s'accroît sans limites, aussi bien le nombre d'auteurs que le nombre de médias mis à leur disposition, alors qu'il faut puiser dans  toutes les cultures, alors que le souci de se dire soi-même dans son inachèvement est plus apprécié que le souci de dire l'achèvement en s'effaçant devant les maîtres?  En aiguisant son jugement et en bravant l'esprit du temps qui en discrédite l'exercice, le possible de la technique devenant n.cessaire avant toute discussion.

 

 

 

Dans le domaine technique le possible devient aussitôt nécessaire. Les ordinateurs et les magnétoscopes sont dans nos vies, mais nous ne les avons pas choisis, pas plus que nous n'avions choisi la fécondation in vitro, la télévision, l'avion, ou les transplantations d'organe. Pas question d'exercer son jugement au passage. Il n'y a pas de passage. Le jugement, s'il en reste, il faut l'utiliser pour s'adapter aux situations nouvelles créées par les innovations techniques.

Bilan de nos vies dans ces conditions: les neuf-dixièmes de notre temps passé à galoper derrière la technique, le reste à consommer de la médecine, du spectacle et de l'ésotérisme afin de pouvoir s'adapter au prochain changement. Il y a là quelque chose d'humiliant pour tout homme qui, en dépit d'un tel traitement, s'estime encore doué d'âme ou simplement de raison. Quant au philosophe, qui fait profession de juger et d'aider les gens à le faire, il ne sort pas seulement humilié de cette épreuve, il n'en sort pas du tout, il est nié par elle. À quoi en effet pourrait servir un spécialiste du jugement dans un monde où tous les choix importants sont faits avant que ne commencent les discussions?

Voyant ce qui se passait, de nombreux professeurs de philosophie, la majorité peut-être, se sont effacés d'eux-mêmes, en tant qu'experts en jugement, pour se consacrer à l'étude du fonctionnement de la science et de la technique. Ils se présentent comme spécialistes de la philosophie des sciences et des techniques. N'allez surtout pas leur demander une opinion éclairée sur une question épineuse comme l'avortement ou les manipulations génétiques. Ils vous répondront que ce n'est pas plus de leur ressort que du vôtre. À vous de juger de leur utilité dans la société.

Ce n'est pas pour eux que la philosophie correspond à une urgence, mais pour ceux, nous les appellerons traditionalistes, qui croient encore que c'est en subordonnant les moyens aux fins que l'homme s'accomplit et que c'est au philosophe qu'il appartient au premier chef de proposer des fins.

La plupart de ceux qui pensent ainsi au Québec se sont réunis la semaine dernière à Québec, en compagnie de collègues belges, français et américains, pour discuter précisément de l'urgence de la philosophie, lors d'un colloque organisé par la faculté de philosophie de l'Université Laval, à l'occasion de son cinquantième anniversaire.

En dépit de l'intérêt que présentait ce colloque, de la richesse et de la cohérence du programme, de la qualité des textes des conférenciers, je doute que l'urgence de la philosophie soit plus vivement ressentie aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a un mois. Du moins les derniers universitaires défenseurs de la dimension spirituelle de l'homme auront-ils pu constater qu'ils ne sont pas seuls et que tout rétrogrades qu'ils paraissaient hier encore, ils pourraient fort bien être perçus demain comme d'avant-garde.

De ce colloque, dont beaucoup d'éléments importants m'ont échappé, et dont je ne prétends pas rendre compte ici, je retiens d'abord qu'il est heureux, tout compte fait, que la faculté de philosophie de Laval ait conservé son identité, au moment où les penseurs eux-mêmes ne songeaient qu'à s'adapter aux changements dictés par les techniques. Ce choix l'a mise hors de la course pendant de nombreuses années; son traditionalisme, longtemps centré sur Aristote et saint Thomas, a provoqué les sarcasmes dans les milieux apparemment plus dynamiques. Mais à cause de cela précisément, cette faculté est demeurée près de sources dont le besoin se fait de plus en plus sentir.

On pourrait tirer de ces remarques un argument en faveur de l'autonomie des universités, de la complémentarité des programmes qu'elles offrent et des orientations qu'elles choisissent.

Je retiens aussi de ce colloque, comme de toutes les réunions savantes auxquelles il m'est arrivé de participer, que le langage spécialisé est une calamité. Nécessaire sans doute, mais jusqu'à quel point? Après avoir parlé pour être compris de leurs collègues, mais aussi pour les impressionner, les savants philosophes ne pourraient-ils pas avoir plus souvent, à la Pascal, quelques bons mots à l'intention de ceux que le langage abstrait déroute mais qu'une image pleine de sens peut nourrir?

Pascal disait de la philosophie qu'elle ne vaut pas une heure de peine. J'avoue que cette pensée m'a effleuré l'esprit à quelques reprises durant le colloque. J'ai été fasciné notamment par les prouesses intellectuelles du métaphysicien français Jean-Luc Marion. J'y ai pris le même plaisir qu'un programmeur à son fortran. Puis, tout à coup, cet hyper-technicien du langage a laissé tomber cette conclusion: l'amour est le fondement de la connaissance. Je suis de son avis, mais je me demande s'il n'y a pas, même en 1985, des chemins tout aussi originaux mais moins tortueux pour accéder à de telles vérités.

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